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LA RÉVOLUTION VICTORIEUSE

Les Montagnards avaient inventé contre les Girondins l'accusation de fédéralisme. Les Girondins s’en étaient toujours défendus et l’on ne voit pas, en effet, que leur méfiance à l'égard de Paris soit allée jusqu’à préparer le dénie. librement de la République. L'émeute du 2 juin, au contraire, était un véritable coup d’Etat des autorités parisiennes contre la représentation des départements, et la première conséquence en fut une insurrection des provinces contre la capitale.

Des vingt-neuf députés dont l’arrestation avait été décrétée, douze, dont Brissot, s’enfuirent tout de suite, huit autres, dont Barbaroux, Lanjuinais et Petion réussirent à s’évader dans le courant du mois. Quelques-uns de leurs collègues non « dérré tés » quittèrent Paris pour les rejoindre et organiser la résistance avec eux. D'un bout à l'autre de la France, ce fut un cri d’indignation contre la Commune. Soixante-neuf directoires de département protestèrent et presque toutes les villes de l’Ouest, du Centre et du Midi s’associèrent à eux. L’Est et le Nord, menacés par l'invasion et occupés par les armées, étaient tenus à la prudence. Pour-

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tant, sur le premier moment, deux districts de la Marne, la Meurthe, Nancy, une partie des Vosges et du Haut-Rhin, plusieurs sections de Strasbourg, envoyèrent des ordres du jour de blâme. A Paris même, il se trouva soixante-quinze députés pour en signer un.

La révolte provinciale est, selon les endroits, différente de ton et de procédés. Mais tout se ramène à peu près aux mêmes principes : la Convention n’est plus libre, ses décrets n’ont plus force de lois; il faut abattre la tyrannie parisienne et, en attendant, réunir une Convention provisoire. A Caen, à Bordeaux et à Toulon, les représentants en mission sont arrêtés; à Nîmes, les clubs fermés et les maratistes emprisonnés. Montpellier enjoint à tous les députés de se rendre dans leurs circonscriptions pour y répondre de leur conduite devant les Assemblées primaires. Nantes déclare que la Convention excède continuellement ses pouvoirs et proteste contre l’institution des représentants en mission. Le Jura réclame la réunion à Bourges des députés suppléants. La Nièvre nomme un comité local de sûreté. La Normandie et la Bretagne se fédèrent et se donnent une assemblée commune. Buzot, député de l’Eure, fait d’Evreux le centre du soulèvement et y organise une petite armée, dont Félix Wimpfen prend le commandement. De la Seine au Jura, toute la France était soulevée et la Commune semblait devoir être promptement accablée.

Ce n’était qu’une apparence. Dans les départements, comme à Paris, le parti girondin était sans racines. Taine l’a fort bien montré. Dans son ensemble, le pays demeure attaché à la monarchie constitutionnelle et il se désintéresse des querelles

de la Convention. Tout ce qu’il reproche aux Montagnards : régicide, persécutions, injustices et cruautés, il le reproche au même degré aux Girondins. Peut-être a-t-il un peu plus d’estime pour leur caractère et pour leurs talents : ce n’est pas assez pour les défendre au péril de la vie. Le mouvement de révolte ne prend de l’ampleur qu’en devenant royaliste : à Lyon, où il est dirigé par un émigré, le comte de Précy, et où le montagnard Chalier est guillotiné; à Toulon, où les amiraux Trogoff et Chaussegros appellent les Anglais à leur aide. Partout ailleurs, ce n’est qu’une offensive verbale, le <v cri désespéré d’un état-major sans armée ». Au premier abord, on a cru que c’était la voix de la France.* ; c’est celle de ses comités électoraux et de leurs élus. Encore, chez ces maires, ces procureurs, ces administrateurs de tout rang, y a-t-il beaucoup d'hésitation et de tiédeur. Par scrupule ou par lâcheté, ils n’osent s’engager à fond. Au plus fort de leur indignation, ils veulent rester des hommes de gauche. Us ont peur de la Commune, mais ils craignent encore plus de passer pour royalistes La première chaleur refroidie, ils se tournent vers Paris et cherchent le moyen d’en finir honorablement, sans perdre leur écharpe et leur mandat.

L’insurrection provinciale fut cependant la cause indirecte de l’assassinat de Marat par une arrièrepetite-nièce de Corneille, Charlotte Corday. Charlotte Corday habitait à Caen, chez sa tante, Mme de Bretteville. C’était une jeune fille sensée, sérieuse et douce. Royaliste dans l’âme, elle avait assisté aux débuts delà révolte, lu les proclamations enflammées des proscrits et compris rapidement que tout cela ne serait jamais que des mots. Le 7 juillet, Wimpfen, passant en revue la garde nationale de Caen,

demanda des volontaires pour marcher contre Paris. Dix-sept hommes seulement sortirent des rangs. Raisonneuse et sublime, comme une héroïne de tragédie, Charlotte Corday résolut de montrer à ses compatriotes ce que peut une jeune fille résolue à braver la mort. Son Plutarque sous le bras, elle quitta Caen le g par la diligence et arriva à Paris le il. Le 12, elle chercha en vain à approcher Marat à la Convention, mais le 13, sous prétexte de lui communiquer des renseignements sur la situation en Normandie, elle réussit à pénétrer au 20 de la rue des Cordeliers, où il habitait chez une demoiselle Evrard, de vingt ans plus jeune que lui. Obligé de prendre continuellement des bains de soufre, Marat, quand il reçut Charlotte Corday, était dans sa baignoire. Il lui demanda les noms des députés réfugiés à Caen, et pendant qu’il les notait sous sa dictée, elle le frappa d’un coup de couteau dans la région du cœur. Il succomba presque aussitôt. Charlotte fut guillotinée six jours plus tard.

Elle avait exécuté son crime avec un sang-froid inconcevable. Elle montra une égale fermeté au tribunal et à l’échafaud. « J’ai tué un homme, dit-elle aux juges, pour en sauver cent mille. » A un peintre, qui avait obtenu le droit de pénétrer dans sa prison, pour faire son portrait, elle répétait, avec le même calme, que loin de regretter son acte, elle s’en applaudissait pour le bonheur de la France qu’elle venait de délivrer d’un monstre. La Convention assista en corps aux obsèques de Marat, qui fut enterré dans une grotte artificielle aux Tuileries. Son cœur fut suspendu aux voûtes des Cordeliers et, dit le ministre Garat, « cinquante mille de ses images érigées au sein de la République ».

Le Comité de Salut public s’était laissé surprendre par les Girondins, mais il ne tarda pas à se ressaisir, et la Montagne manœuvra avec habileté pour diviser ses adversaires. Le chef-lieu du département de l'Eure fut transféré d'Evreux à Bernay, les départements de la Loire et de Vaucluse, créés, de manière à opposer Saint-Etienne à Lyon et Avignon à Marseille. Aux paysans, on accorda le partage des biens communaux; aux fonctionnaires, des augmentations de traitement; aux petits bourgeois, l'exemption de l’emprunt forcé. Enfin, en quinze jours, une Constitution nouvelle fut votée qui donnait aux citoyens toutes les garanties désirables contre les entreprises du gouvernement.

Les Girondins prétendent que la Montagne opprime le pays? La Constitution lui assure le libre exercice du culte, la liberté du travail, la liberté illimitée de la presse, le droit de pétition et de réunion, le droit à l’assistance, le droit au travail, et, pour couronner le tout, le droit à l’insurrection : e La Loi doit protéger la liberté publique et individuelle contre l’oppression de ceux qui gouvernent... Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » Les Girondins prétendent que la Montagne veut établir le communisme? La Constitution reconnaît le droit de propriété sans aucune restriction, comme étant celui « qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens et de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie ». Les Girondins prétendent que la Montagne est une coterie qui tient la représentation nationale dans l'esclavage? La Constitution établit le renouvellement

annuel du corps législatif et le referendum pour la législation financière, civile et criminelle. Pouvait-on rêver mieux? Et puisque les voies normales er légales ont été rétablies pour le redressement des abus, n’aurait-il pas été criminel de ne pas déposer les armes aussitôt? Tout ceux qui regrettaient de s’être laissé entraîner dans la révolte saisirent avec empressement l'occasion de se soumettre.

Dès le début de juillet, les défections commencent. Un département entraîne l’autre. Les administrations se rétractent et s’excusent. Les clubs se reconstituent. Le Puy-de-Dôme, qui a levé un bataillon pour combattre la Montagne, l’expédie contre la Vendée. A la première rencontre, l’armée de Wimpfen se disperse. Le maire de Bordeaux, Saige, envoie à Paris une députation suppliante pour obtenir que la Convention oublie « un instant d’erreur » et fasse grâce « à des frères égarés ». Quand Tallien rentra dans la ville avec 1.800 hommes de l'armée révolutionnaire, il fut reçu par les 12.000 hommes de la garde nationale qui se laissèrent casser, disperser et désarmer sans esquisser un geste de résistance. Pour le récompenser de sa docilité, Saige fut aussitôt mis à mort et 881 de ses concitoyens le suivirent sur l’échafaud sans beaucoup plus de formalités. La ville fut soumise à une commission militaire présidée par un repris de justice du nom de Lacombe, qui rançonna les riches et affama les pauvres.

La Constitution, bien entendu, n’était qu’un attrape-nigauds. Lorsqu’elle eut produit son effet, les Jacobins se mirent en devoir de l'enterrer, et ce fut 1 occasion d’une nouvelle comédie. Les assemblées primaires nommées pour ratifier l’acte constitutionnel avaient désigné cinq ou six mille com-

missaires chargés de porter à Paris leurs résolutions et leurs vœux. Dans leur immense majorité, ces délégués étaient favorables à la Constitution, mais ils devaient, en outre, demander q‘ue le nouveau régime fût appliqué sans tarder et que les élections eussent lieu le plus tôt possible. Le moment est décisif pour la Montagne : si les commissaires arrivent à remplir leur mission, tout le travail qu’elle a fait depuis dix mois pour s’emparer du pouvoir est vain. Mais les Jacobins connaissent le maniement des électeurs...

Voici les cinq mille en route, bonnes âmes candides, bercées par des rêves de fraternité. A quelques lieues de Paris, leurs voitures sont arrêtées pour la visite des bagages et l’inspection des papiers. Nos provinciaux, qui se croyaient des personnages, s’aperçoivent qu’ils ne pèsent pas lourd en face d’un policier de la Commune. Ni la fouille, ni les soupçons, ni les interrogatoires ne leur sont épargnés. Entre-temps, ils apprennent que le Comité de Salut public leur interdit les conciliabules et les réunions et qu’il fait arrêter les porteurs de procès-verbaux négatifs. Les commissaires commencent à comprendre... A Paris, aux barrières, ils sont attendus par des inspecteurs qui les conduisent à la mairie, leur délivrent des billets de logement, les accompagnent à leur domicile et ne les lâchent plus d’une semelle. Aussitôt commencent les réjouissances. On leur montre les spectacles les plus propres à réchauffer leur patriotisme : la guillotine, le tribunal révolutionnaire, les sections, les Jacobins, la Convention. Entre-temps, quelque bonne tragédie sans-culotte : Brutus , Guillaume Tell, ou quelque bonne harangue des autorités communales. Le 10 août, grande cérémonie et grande cavalcade

P gaxotte. la RÉVOLUTION FRANÇAISE. I)

avec chars de triomphe, encensoirs, autels, urnes mortuaires, faisceaux, trompettes, coups de canon et piques. Près des débris de la Bastille, Hérault de Séchelles, président de la Convention et les 83 délégués les plus âgés (un par département), boivent à la fontaine de la Régénération, représentée par une femme robuste, dont les seins laissaient jaillir deux jets d'eau. Place de la Révolution (ex-Louis-XV), il met le feu à une pyramide de sceptres et de couronnes, d où s’échappent trois mille oiseaux libérés. Aux Invalides, le cortège défile autour d’une montagne artificielle où l’on voit la statue de l’Hercule populaire écrasant l’hydre de la réaction. Au Champ-de-Mars, enfin, on se prosterne devant l’autel de la patrie, sur lequel est placée la Constitution, enfermée dans une arche, à la façon des tables de la Loi, au temps des Hébreux. Le 11, l’arche est conduite en grande pompe à la Convention qui la reçoit avec amour et décide que les opérations électorales commenceront dans le plus bref délai. Mais, le 12, les commissaires, domestiqués et échauffés à souhait, supplient l’Assemblée de ne pas priver la France de son énergie et de ses lumières. La Convention se laisse faire cette douce violence, et l’arche constitutionnelle est remisée derrière le bureau du président, dans une niche d'où elle 11e sortira pas. Le tour était joué, la résistance girondine étouffée, la Convention montagnarde consacrée par ceux là mêmes qui devaient lui signifier son congé.

Dès lors, le dernier acte du drame ne devait plus beaucoup tarder. Le 3 octobre, on arrêtait, sur les bancs mêmes de l’Assemblée, les députés qui avaient signé l’adresse de protestation contre le 2 juin. Conduits à la Force, ils y restèrent six mois, sous

le couteau, entre la vie et la mort. Le 7, sur simple constatation de son identité, le Girondin Gorsas, mis hors la loi, est décapité. Le 24, commence le procès des 21, accusés pêle-mêle d’avoir voulu rétablir la monarchie, organisé le soulèvement de la Vendée, machiné la trahison de Dumouriez, inspiré les assassinats de Marat et de Lepeletier.

Comme on craignait leur éloquence, Robespierre et les Jacobins demandèrent à la Convention de débarrasser le Tribunal « des formes qui étouffent la conscience et empêchent la conviction ». Il fut décidé qu’après trois jours de débats, il serait désormais loisible aux jurés de clore l’instruction du procès en déclarant leur conviction faite. Le décret est porté sur l’heure au Tribunal. Le soir même, les jurés interrompent les interrogatoires et prononcent une condamnation à mort générale.,. « Braves bougres, leur avait écrit Hébert, ne vous amusez donc pas à la moutarde. Faut-il donc tant de cérémonies pour raccourcir des scélérats que le peuple a déjà jugés? »

L’un des condamnés, Valazé, se poignarda séance tenante, les vingt autres, dont Vergniaud, Brissot et Gensonné, furent guillotinés le lendemain. L’exécution dura trente-huit minutes (31 octobre). Huit jours plus tard, Mme Roland fut décapitée à son tour. Elle mourut stoïquement, à la manière de ces héros antiques qu’elle avait tant admirés.

Ceux des Girondins qui avaient réussi à s’échapper eurent une mort plus misérable encore. Traqués comme des bêtes, errant déguisés de cachette en cachette, ils finirent par être pris, tués ou réduits au suicide. Lidon se fait sauter la cervelle, Condorcet s’empoisonne, Roland se poignarde, on trouve Rebecqui noyé dans le port de

Marseille, Buzot et Petion à demi mangés par les loups dans une lande à Saint-Emilion, Valady est décapité à Périgueux, Déchezeaux à Rochefort, Guadet, Barbaroux et trois autres à Bordeaux, les anciens ministres Lebrun et Clavière à Paris.

Restaient Lyon, Toulon et la Vendée.

Le siège de Lyon commença le 9 août, le bombardement le 22, mais l’investissement ne fut complet qu’au milieu de septembre. Précy réussit à s’enfuir dans une sortie le 8 octobre. Le lendemain, la ville se rendit. Toulon, occupé par les Anglais, résista à Dugommier jusqu’au 19 décembre.

Si les Montagnards avaient été autre chose qu’une faction, « ils se seraient montrés humains, sinon par humanité, du moins par intérêt ». La modération calculée de Robert Lindet avait ramené sans peine la Normandie à l'obéissance. Caen, la ville de Charlotte Corday, Evreux, la ville de Buzot, s’étaient soumises sans coup férir. Mais à Lyon et dans le Midi, les clubistes ne vivaient plus que pour la vengeance. Le 12 octobre et le 24 décembre, la Convention décrète que » la ville de Lyon sera détruite, tout ce qui fut habité par les riches sera démoli; il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l’industrie, les monuments consacrés à l’humanité et à l’industrie publique ». Pareillement, à Toulon, « les maisons de l’intérieur seront rasées; il n’y sera conservé que les établissements nécessaires au service de la guerre et de la marine, des subsistances et des approvisionnements ». — « Le nom de Toulon sera supprimé; cette commune portera désormais le nom de Portla-Montagne. » — « Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République; la réunion

des maisons conservées portera désormais le nom de Ville-Affranchie. Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne avec cette inscription : Lyon fit la guerre à la Liberté, Lyon n’est plus. » Couthon et Dubois-Crancé, qui en avaient dirigé le siège et qui s’étaient contentés d’ordonner une trentaine d’exécutions, sont rappelés au bout de quinze jours et remplacés par deux amis d’Hébert : Fouché et Collot d’Herbois. un oratorien défroqué et un cabotin de bas étage.

A peine arrivés, les deux proconsuls organisèrent en l’honneur de Chalier, dieu et martyr de la religion révolutionnaire, une cérémonie à la fois odieuse et grotesque, dont M. Louis Madelin a fait l’écœurante description.

Tout d’abord, escortés d’un bataillon de Jacobins armés de haches et de pics, les représentants parcoururent la ville en grande pompe, abattirent les croix, pillèrent les sacristies, chassèrent des autels le clergé constitutionnel et proclamèrent l’abolition du fanatisme. Après quoi, sur les ruines de l’ancien culte, ils instituèrent le nouveau.

Le buste de Chalier parut, hissé sur un palanquin tricolore. Fouché et Collot se rangèrent derrière lui. Venait ensuite un âne couvert d’une chape et coiffé d’une mitre, portant à la queue un cru cifix, la Bible et l’Evangile, puis une troupe de sans-culottes chargés des vases sacrés, calices et ciboires, enlevés aux églises, et enfin une foule de gens qui hurlaient : « A bas les aristos! vive la République! vive la guillotine! » La mascarade s’arrêta place des Terreaux. Les représentants s’agenouillèrent devant le palanquin et hurlèrent : « Dieu sauveur (c’est de Chalier qu’il s’agit), vois à tes pieds la nation prosternée qui te demande pardon.

Mânes de Chalier, soyez vengés! nous en jurons par la République. — Chalier, tu n’es plus! Martyr de la liberté, les scélérats t’ont immolé! Le sang des scélérats est la seule eau lustrale qui puisse apaiser tes mânes justement irrités! Chalier, Chalier, nous jurons sur ton image sacrée de venger ton supplice! oui, le sang des aristos te servira d’encens! » On alluma un brasier, un Evangile et crucifix y furent brûlés. On fit boire à l’âne le contenu d'un calice. Les royalistes affirmèrent par la suite qu’on devait aussi lui faire manger des hosties, mais une pluie torrentielle mit fin à la fête.

Dès le lendemain, s’abattait sur la malheu reuse « Commune affranchie » une rafale d’arrêtés qui portaient dans les plus humbles demeures la misère et l’esclavage : réquisition des souliers et des vêtements, confiscation des biens, destruction des maisons, taxes, visites domiciliaires, arrestations. Qu’importe que les prisons soient pleines! Le tribunal révolutionnaire saura les nettoyer, car son président, Parem, est un bon sans-culotte. Par ses soins, 1.667 accusés sont envoyés à l’eçhafaud. Des revendeuses de poissons sont condamnées à mort pour avoir manque de respect à des membres de la société populaire, des pompiers pour avoir éteint un incendie pendant le siège. On guillotine, on fusille, on mitraille. Le 4 décembre, dans la plaine des Brotteaux, 64 jeunes gens, garrottés deux à deux, sont ranges entre des fosses parallèles des tinées à leur sépulture. En face, les canons de l’armée révolutionnaire. Sur une estrade : les représentants... A leur signal, le feu est mis aux pièces, et la troupe des condamnés s abat comme une moisson trop lourde. La plupart n étaient que blessés. Des soldats les achevèrent à coups de sabre.

Le lendemain, nouveau massacre. Mais cette fois, les bourreaux ont vu plus grand, 209 Lyonnais sont conduits au champ de mort. Ce fut une immonde boucherie. On sabra, on mutila, on dépeça à coups de pioche et de hache ceux que la mitraille avait épargnés. « Nous éprouvons de secrètes satisfactions, de solides jouissances », mandaient à Paris Collot et Fouché, et un de leurs aides, Achard, écrivait à son ami Gravier : « Encore des têtes et chaque jour des têtes tombent! Quelles délices tu aurais goûtées si tu eusses vu avant-hier cette justice nationale de 209 scélérats! Quelle majesté! Quel ton imposant! Tout édifiait! Combien de grands coquins ont, ce jour-là, mordu la poussière dans l’arène des Brotteaux! Quel ciment pour la République! » Les mitraillades ne cessèrent qu’en février.

A Toulon, mêmes atrocités. On tue en tas, presque au hasard. Les représentants Fréron et Barras se sont fait la main à Marseille. Deux cent cinquante exécutions, vingt-quatre monuments abattus : c’était peu pour des hommes qui proclamaient que toute cité rebelle à la Révolution devait « disparaître de la surface du globe ». Toulon paiera double. Quoique l’état-major de l’insurrection et quatre mille soldats se soient enfuis à bord des vaisseaux anglais, la ville entière est déclarée coupable. Le 11 décembre, les républicains fusillent deux cents habitants et marins qui sont venus à leur rencontre avec une musique et des drapeaux; le 20, dix-huit officiers d'artillerie; le 22, deux cents habitants; le 24, trois cents. Au début de janvier, on compte huit cents fusillés. C’est alors, pour trois mois, le tour de la guillotine. Un jour, on exécute quatre femmes; une autre fois, onze, une autre fois encore, un vieil

lard de 94 ans qui est porté dans sa chaise à l’échafaud. En tout, un millier de personnes environ.

Douze mille terrassiers sont réquisitionnés dans le Var et les départements voisins pour démolir la ville. Plusieurs quartiers sont bouleversés. Des milliers de familles expulsées. De vingt-neuf mille habitants, la population tombe à sept. Sur ces ruines, on installe une colonie révolutionnaire recrutée en hâte dans les ports de la Manche et de l’Océan : troupe errante à qui la Convention a confié le soin de « régénérer la marine » et qui vit à l’aventure dans la saleté, le brigandage et la paresse. On eût dit « un campement de chercheurs d’or sur un placer ». Cette anarchie dura six mois.

La victoire de la Convention s’expliquait facilement : Lyon s’était trouvé tout de suite isolé et réduit à ses maigres forces. Toulon, qui aurait pu être indéfiniment secouru, n’avait tiré des Anglais qu’un réconfort dérisoire. En Vendée, au contraire, la lutte sera beaucoup plus longue et beaucoup plus difficile.

Touffu, mystérieux, sillonné de ravins, coupé de haies et de chemins creux, le pays se prêtait mal aux grandes opérations militaires, mais il convenait à merveille à une guerre de surprises et d’embuscades. A deux ou trois reprises, les chefs vendéens réussirent à lever des masses d’hommes considérables, mais elles se dispersèrent aussi vite quelles s’étaient réunies. Un jour, il y avait une armée, le lendemain, il n’y avait plus rien. Habitués à peiner et à souffrir, ces paysans ne craignent ni la fatigue ni la mort, mais ils ont l’esprit court comme leur horizon. Ils se battent pour leur église et leur village. Quand ils les ont délivrés, ils croient que leur tâche est finie. Ils ne veulent ni tenir garnison, ni

faire des patrouilles : ils s’en vont revoir leur clocher, et leur victoire est sans lendemain.

L’armée républicaine se réunit hâtivement et en désordre. C’était une troupe composite qu’on avait formée par des prélèvements sur tous les corps et qu’était venue renforcer la tourbe des sections parisiennes : des individus qui s’étaient engagés pour cinq cents francs dans l’espoir des mauvais coups et du pillage. A la tête des bleus, deux ci-devant : le duc de Biron et le comte de Canclaux qui accomplissaient leur besogne avec dégoût. Pour augmenter le désordre, une séquelle de représentants, de commissaires et de sous-commissaires envoyés soit par la Convention, soit par le Conseil.

Tandis que Biron cherchait à négocier, les représentants s’installèrent à Saumur. Ils réquisitionnèrent les hôtels, les voitures, les cuisiniers et les filles galantes, et passèrent leurs temps à boire, à manger, à dénoncer les officiers. « Je voyais avec peine, écrit un témoin, une armée de dix mille hommes à Saumur qui restait dans la plus grande torpeur. Les rues étaient couvertes d’aides de camp qui traînaient de grands sabres et qui portaient de longues moustaches, de commissaires du pouvoir exécutif qui prêchaient l’anarchie et la loi agraire, le meurtre et l’assassinat... Je voyais des histrions transformés en généraux, des joueurs de gobelet, des escamoteurs traînant après eux les catins les plus dégoûtantes, occuper des grades dans l’armée ou des emplois dans les vivres, les fourrages et les charrois, et ces insectes corrupteurs avaient encore l’insolence de se dire républicains... »

Les choses ne changèrent qu’à l’arrivée de la garnison de Mayence qui. à la reddition de la ville, avait été laissée libre de rentrer en France moyen-

nant la promesse de ne plus servir sur le front : 15.000 hommes d’excellentes troupes, commandées par Kléber et Marceau. Défaits à Cholet (17 octobre 1793), les Vendéens eurent encore l’audace de passer la Loire et de se joindre aux insurgés bre tons de Cadoudal et de Cottereau. Ils prirent Laval et Fougères, échouèrent devant Granville, battirent en retraite par Pontorson, Dol et Angers. Repoussés d’Angers, traqués de partout, épuisés de fatigue et de privations, ils s’engouffrèrent au Mans où ils furent surpris le 12 décembre, à la tombée de la nuit, puis, après une bataille sauvage de quatorze heures, accablés et massacrés. « On ne voit partout que des cadavres, rapporte un bleu, des fusils, des caissons renversés ou démontés; parmi les cadavres, beaucoup de femmes nues que les soldats ont dépouillées et qu’ils ont tuées après les avoir violées. » Ceux qui réussirent à s’échapper, six mille environ, furent rejoints, cernés et fusillés à Savenay.

Douze cents d’entre eux s’étaient rendus, contre la promesse d’avoir la vie sauve : ils furent massacrés sur l’ordre du conventionnel Prieur (de la Marne). « Je ne reviendrai pas en Vendée, écrivait Marceau à sa sœur. Je veux combattre à l’étranger. Là seulement est l’honneur et la gloire. »

Encore Marceau avait-il vu la bataille! La répression soulève le cœur. Comme les tribunaux de département étaient suspects de quelque attachement à la justice et aux formes, on les remplaça par des commissions sédentaires ou ambulantes qui procédèrent à de véritables hécatombes. A Angers, une commission ht fusiller 1.896 prisonniers, en huit « chaînes », avec une fournée supplémentaire de 292 condamnés que l’on conduisit à la mort, au

son de la musique, entre deux haies de soldats. A Rennes, le jour, la veille et le lendemain de Noël, on guillotina quatre-vingt-dix personnes : des meutes de chiens entouraient l’échafaud pour lécher le sang qui coulait à dots. Dans la même ville, on leva parmi les familles bourgeoises une compagnie d’enfants qui étaient employés à fusiller les prisonniers dans le cimetière Saint-Etienne. On procédait par quinze ou vingt à la fois et, si les apprentis bourreaux visaient mal, on recommençait, comme à la foire. La commission Félix, qui oscillait entre Laval et Saumur, ne se donnait même plus la peine de jouer la comédie d’un procès. Elle se bornait à recenser les détenus et à les marquer comme un bétail. F signifiait « à fusiller », G '« à guillotiner ». Sept cents victimes furent ainsi poussées au supplice.

A Nantes, régnait le conventionnel Carrier. C’était un procureur auvergnat, âgé de trente-sept ans, de haute taille, maigre, le teint olivâtre, la barbe rare, les cheveux plats, les paupières rouges, les bras longs et sans cesse en mouvement, avec, dans le regard, quelque chose de malsain et d’égare. On l’a vu à Cholet, mais il s’est enfui au cours de la bataille et depuis lors, travaillé par la peur, il n’a plus qu’une idée : tuer, afin de ne pas être tué — sombre obsession qui va, l’ivresse aidant, jusqu’à la folie. Un jour, à table, après avoir dit que la France ne pouvait pas nourrir sa population trop nombreuse et que le seul moyen d’en finir c’était d’exterminer les prêtres, les nobles et les bourgeois, il s’exalte, se lève et huile : » Tue! Tue! » comme s’il commandait déjà l’opération. Les images de mort l’assiègent. C’est son tourment et sa volupté « Nous ferons un cimetière de la

France, dit-il encore, plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière. »

Il y avait sur les pontons de Nantes une centaine de prêtres âgés ou infirmes que l’on n’avait pas pu déporter à la Guyane et que l’on se contentait de promener de prison en prison. Dans la nuit du îb au 17 novembre, sous prétexte de les ramener une fois de plus à terre, on les ht monter sur un vieux chaland qui servait autrefois à la navigation de la Basse-Loire et que la stagnation du commerce rendait inutile. Liés deux à deux, ils s’exécutèrent sans méfiance, bien qu’on les eût au préalable dépouillés de leur argent et de leurs montres. Tout à coup, l’un des captifs, Hervé, curé de Machecoul, remarqua que le chaland avait été découpé en de nombreux endroits, un peu au-dessous de la ligne de flottaison, et que, par ces ouvertures mal bouchées, beau filtrait doucement. C’était la révéla tion du supplice : les prêtres tombèrent à genoux et, à tout hasard, prononcèrent les uns sur les autres les paroles d’absolution. Un quart d’heure plus tard, le chaland s’engloutissait avec tous ses pas sagers, moins quatre. De ceux-ci, trois furent repris et mis à mort. Un seul, recueilli par des pêcheurs, réussit à se cacher, et le peu que l’on sait des derniers moments des victimes vient de lui.

Pendant ce temps, Carrier présidait une grande fête civique : l’installation dans la ci-devant église Sainte-Croix du Club Vincent-la-Montagne. Le len demain, il envoya à la Convention un compte rendu de la cérémonie avec un résumé de son discours et le récit des six abjurations qui avaient eu lieu au cours de la soirée : celles de l’évêque Minée et de cinq de ses curés. Puis il ajouta, en post-scriptum . « Un événement d’un autre genre semble avoir

voulu diminuer le nombre des prêtres : quatrevingt-dix de ceux que nous désignons sous le nom de réfractaires étaient enfermés dans un bateau sur la Loire. J’apprends à l'instant, et la source en est très sûre, qu’ils ont tous péri dans la rivière. Quelle triste catastrophe! »

Le 5 décembre : nouvelle arrivée d’insermentés, 58 curés impotents. « Il faut f... à l’eau tous ces bougres-là », ordonne Carrier. Dans la nuit du g au 10, ils sont noyés à la pointe d’Indret. Le proconsul annonce aussitôt à la Convention le nouveau (i naufrage » et termine sa dépêche par cette cynique plaisanterie : « Quel torrent révolutionnaire que la Loire! » D’autres noyades suivirent, les unes de nuit, les autres de jour : onze au moins qui firent 4.800 victimes. A quoi, il faut ajouter les guillotinades après jugement : trois commissions travaillaient sur place, et le tribunal de Paris ne dédaignait pas la pâture qu’on lui expédiait de Bretagne. Un historien nous assure, il est vrai, que Carrier n’a pas fait plus de victimes que le typhus et les autres maladies qui sévissaient dans les prisons nantaises : c’est assurément une consolation.

Carrier fut rappelé en février 1794, parce qu’il s’était brouillé avec le club local. Son départ mit fin aux noyades, mais le général Turreau, successeur de Marceau en Vendée, reprit à sa manière l’œuvre terroriste. Il divisa ses troupes en une douzaine de colonnes mobiles qui ravagèrent méthodiquement le pays, dont Merlin (de Thionville) disait déjà, trois mois plus tôt, qu’il n’était plus qu’un « monceau de cendres arrosé de sang ». Presque tous les chefs vendéens avaient été tués. Les deux survivants, Charette et Stofflet, furent contraints de reprendre les armes : l’un dans le Marais,

l’autre dans le Bocage. Aux exécutions, aux pillages et aux incendies, ils répondirent par les assassinats de sentinelles, les massacres de convois et de petits détachements. Ce fut une nouvelle guerre, inutile, horrible : une guerre au couteau, dans la nuit. Elle fut pleine d’épisodes douloureux et dramatiques, mais, dans l’ensemble, elle resta très localisée et ne représenta jamais un danger sérieux pour le régime.

On peut donc dire qu’en ce début de 1794, la Révolution était pleinement victorieuse de ses ennemis intérieurs. La Gironde n’existait plus. Les provinces pliaient sous le joug. La Montagne régnait par le fer et par le feu. La conquête jacobine était achevée.

L’ennemi extérieur, lui aussi, reculait. Pour lui, ce n’était pas encore la débâcle, c’était déjà la retraite. Des défaites de Dumouriez aux victoires de Hoche, les événements militaires suivent la même courbe que la guerre intérieure du 2 juin à la reprise de Toulon : la même inertie et le même aveuglement d’abord, puis, quand le danger se rapproche, la même énergie, le même sursaut de désespoir et, en dépit des mêmes fautes, le même triomphe.

Le Comité de Salut public, institué le 5 avril en remplacement du Comité de Défense générale, était composé de Montagnards et d’hommes du centre qui subissaient l’impulsion de Danton et de Cambon. Cambon gouverna les finances, Danton les affaires étrangères. Sa politique fut ce qu’elle avait toujours été. En façade : des menaces et des déclamations; en coulisse : des négociations compliquées, des intrigues à tiroir, des combinaisons tortueuses, selon les plus vieilles méthodes de la diplomatie

secrète. Et quels agents! Un marquis jacobin, un général besogneux, un abbé défroqué, un bâtard du prince de Kaunitz, un ancien employé de Mirabeau, un Anglais suspect qui prétendait descendre de protestants français, bref une bande d'agités, d’aventuriers et de tripoteurs. Tandis que les. ambassadeurs alliés se réunissaient à Anvers pour préparer le démembrement de la Fiance, le Comité en était encore à croire qu’on pouvait, par une diplomatie occulte, dissoudre la coalition et reprendre avec la Prusse la guerre contre la maison d’Autriche!

Sans doute Danton, qui, au gré des événements, passait de l'impérialisme le plus frénétique au défaitisme le plus noir, se trouvait avoir rencontré une idée juste : à savoir qu’il était impossible de prétendre révolutionner le monde entier sans se con damner du même coup à une guerre sans fin. Le 13 avril, il faisait insérer dans un décret de la Convention que la France « ne s’immiscerait en aucune manière dans le gouvernemeni des autres puissances ». Ce qui revenait à désavouer la propagande et à abroger les décrets du iy novembre sur l’affranchissement des peuples opprimés, et du 15 décembre sur la révolution forcée. Le mot même de « puissance » employé au lieu de ■< peuple » était significatif. 11 impliquait la reconnaissance des gou vernements établis. « C’était, dit très exactement Sorel, rentrer dans l’ancien droit public et rem placer la guerre de révolution par la guerre d’Etat. » I! faudra, un jour ou l’autre, en revenir là. Mais à ce moment, la volte-face était sans objet et, en raison des dispositions des Alliés, il ne pouvait être question que de combattre. A la Conférence d’Anvers, lord Auckland, qui représentait Pitt, avait

336 LA RÉVOLUTION bRANÇAlSE

donné clairement à entendre à ses collègues que son gouvernement s’intéressait très peu au rétablissement des Bourbons, mais que, par contre, il était bien décidé à réduire la France « à un véritable néant politique ». Puis il avait ajouté à l’intention de Cobourg : « Prenez toutes les places frontières de votre côté et procurez-vous une bonne barrière pour les Pays-Bas. Quant à l’Angleterre, je le dis franchement, elle veut faire des conquêtes et elle les gardera. » Lorsque les envoyés de Danton allèrent, en cachette, frapper aux petites portes ^es chancelleries, ils ne récoltèrent qu’insolences, humiliations et refus.

Pouvait-il en être autrement? Nous étions battus partout : l’ennemi entendait en profiter. Des négociations honorables se concevaient après une victoire ou après une bataille indécise, pas en pleine retraite. Si, par miracle, elles eussent été possibles, Danton les aurait encore desservies par l’atmosphère de corruption et de mystère dont il les enveloppait et par l’indignité des individus qu’il employait.

Aux frontières, la situation n’était pas meilleure. Le ministre de la guerre, Bouchotte, avait repris les procédés de Pache et s’était mis dans la tête de « sans-culottiser » les états-majors. Les armées étaient déjà pourvues de soixante-sept représentants en mission. Il leur dépêcha par surcroît des » commissaires du pouvoir exécutif » dont le métier consistait à surveiller les opinions politiques, des généraux et à répandre parmi les soldats la bonne parole et les bons journaux. Les régiments, comme le pays, devinrent la proie des clubs et des factions. Il y avait des compagnies maratistes qui accusaient les autres d’être girondines ou réactionnaires. La

plupart des officiers appartenant aux anciens cadres durent remettre leur démission. Ceux qui avaient fourni des preuves éclatantes de leur civisme furent maintenus, mais, par crainte des dénonciations, ils n’osèrent plus donner d’ordres et fermèrent les yeux sur toutes les fautes. L’exécution de Custine, condamné à mort pour excès de popularité, avait de quoi refroidir les plus ambitieux. La discipline disparut, moins par refus d’obéissance que par absence de commandement.

Ce fut une crise effroyable. Les quelques généraux susceptibles de diriger une armée étaient expédiés d’un front à l’autre selon les combinaisons du moment. En deux mois, l’armée du Rhin changea cinq fois dégénérai en chef et, jusqu’à la fin de l’année, elle n’eut à sa tête, en premier ou en second, que des incapables, beaux parleurs de clubs ou vieilles culottes de peau. Un instant même, on dut, faute de candidats, la donner à un chef d’escadron qu’on avait découvert dans un dépôt de remonte. Après de longues méditations, ce généralissime improvisé décida de ranger les troupes qui servaient sous lui d’après leur numérotage : le premier régiment à l’extrême droite à Huningue, le centième à l’extrême gauche, à Lauterbourg. Quant aux jeunes officiers que les représentants suscitaient au hasard des rencontres et des recommandations beaucoup durent être, au bout de quelques jours, déplacés ou révoqués. A Paris, le secrétaire général de Bouchotte, Vincent, transformait le ministère en un club hébertiste, où de jeunes incapables déclamaient beaucoup, en laissant les affaires dans un gâchis effroyable. Du haut en bas, ce n’était qu’incohérence et sottise. En juin et en juillet on put croire vraiment que la France était perdue. L'armée

du Rhin, rejetée en Alsace, Mayence sur le point de capituler, l’armée du Nord en décomposition, les places de l’Escaut à la merci d’un coup de main : la coalition n’avait plus qu’un effort à faire pour s’ouvrir la route de Paris. Comme en 179s, la France fut sauvée par les retards et par les rivalités des Alliés.

Toute l’explication tient dans un simple rappro chement de dates : le 21 janvier, Louis XVI avait été décapité. Le 23, la Russie et la Prusse avaient signé, sans l'Autriche, le second traité de partage de la Pologne.

Alliés contre la France, la Prusse et l’Autriche étaient rivales en Orient. Tandis que Cobourg était engagé à fond contre Dumouriez, le gros des troupes prussiennes se concentrait à l’autre bout de l’Allemagne, marchait sur la Vistule, occupait Dantzig, Thorn, Posen et un territoire peuplé de quinze cent mille habitants. Frédéric-Guillaume promettait bien, il est vrai, de ne pas faire une paix séparée avec la France et de soutenir au règlement général les demandes de compensation que l'Autriche formulerait, mais toutes ces belles paroles et toutes ces promesses en l'air n’atténuaient point chez François Il le dépit d’être dupe et la crainte de voir l'équilibre oriental se rompre définitivement à son désavantage. La désinvolture même avec laquelle son allié le renvoyait conquérir sur la France son propre dédommagement avait quelque chose d’ironique et d'injurieux.

L’Autriche boudant, l'Angleterre presque sans armée, la Prusse occupée en Pologne, on devine ce que pouvait être la conduite de la guerre. « Les Alliés, écrit Jomini, auraient pu former deux grandes masses, s’avancer rapidement de Valen-

ciennes sur Soissons d’un côté, et de Mayence par Luxembourg sur Reims, de l’autre. On pouvait conduire en quinze marches, 180.000 hommes sur Paris. » C’est le plan classique des invasions. Frédéric II l’avait esquissé en 1770, pour se distraire d’un accès de goutte. Ses petits-neveux le réaliseront en 1814 et en 1815. En 1793, ils l’ajournèrent.

Sur le Rhin, le siège de Mayence aurait pu être amorcé dès les premiers jours de 1793. Faute d’hommes et de matériel, il ne commença qu’en avril et ne devint effectif qu’en juin. Les Autrichiens avaient promis à Brunswick un renfort de 5.000 hommes. Ravis de jouer un mauvais tour à leurs alliés, ils ne l’envoyèrent pas. En revanche, lorsque Wurmser envahit la Basse-Alsace, Brunswick mit tant de lenteur à l’appuyer qu’il l’empêcha de remporter un succès décisif. Dans le Nord, Cobourg, obsédé par la mésaventure des Prussiens en 1792, ne voulait s’avancer qu’après s’être assuré de tous les chemins et de toutes les places. C’était une longue campagne de sièges qui s’annonçait. Les Alliés s’y rallièrent pour donner aux chancelleries le temps de régler les affaires de Pologne qui s’embrouillaient de plus en plus. Mais, le plan adopté, les généraux ne l’exécutèrent que dajis la mesure de leurs intérêts nationaux. Avec l’aide d’un petit corps anglo-hollando-hanovrien, commandé par le duc d’York, Cobourg prit Condé et Valenciennes. Puis le duc d’York l’abandonna pour investir Dunkerque, tandis que lui-même marchait sur Le Quesrtoy et Maubeuge. A Londres, Pitt proclamait solennellement que la France serait désormais considérée comme en état de blocus, mais il n’utilisait son écrasante supériorité maritime, ni pour sauvet

Toulon, ni pour faire passer des armes aux Vendéens. Comme le disait Mercy-Argenteau, la coalition s’était perdue dans un labyrinthe.

Les fautes des Alliés ne s’expliquent pas seulement par leurs divisions, mais aussi par une vue erronée des affaires de France. Ils étaient persuadés que, comme en Pologne, les déchirements des factions révolutionnaires dureraient toujours et que le pays s’enfoncerait de plus en plus profondément dans l’anarchie. Le calcul était taux. Tandis que les armées austro-prussiennes restaient engluées six mois à la frontière, le parti montagnard réussissait à écraser les Girondins et arrivait bientôt à établir, à son profit, la dictature la plus absolue que la France ait jamais subie. Le Comité Danton-Cambon avait été élu le 10 avril pour un mois. Ses pouvoirs furent renouvelés le 10 mai et le 10 juin, mais le 10 juillet, il fut remplacé par un Comité purement montagnard où Robespierre ne tardait pas à entrer. Son premier soin fut de rompre les négociations suspectes de Danton et même, par une mesure plus radicale, de faire décréter que, pendant la durée de la guerre, la République n’aurait de relations suivies qu'avec les cantons suisses et les Etats-Unis d'Amérique. Enfin, comme pour défier l’Europe à nouveau, la reine Marie-Antoinette était traduite devant le tribunal révolutionnaire. Après un immonde procès où Fouquier-Tinville essaya vainement de la salir, elle était condamnée à mort le 16 octobre à 4 heures du matin, et exécutée à midi. La parole ne pouvait être qu'au canon.

Les révolutionnaires savaient que la France était le pays le plus peuplé de l’Europe centrale et occidentale. Leur grande idée fut d’utiliser cette supé riorité numérique, en mettant sur pied des effectifs

formidables, sans proportion avec ceux que l’on avait connus jusqu’alors. Ce fut l’objet de la levée en masse, dont la Convention adopta le principe au début d’août. Tâche écrasante que ni Bouchotte, ni le Comité de Salut public, ni le Comité militaire n’étaient capables de remplir. Un journal sansculotte avait beau assurer que les vainqueurs de Pyrrhus et d’Annibal « ignoraient jusqu’aux premiers éléments de leur métier », le Comité de Salut public jugea prudent de s’adjoindre deux savants officiers du génie, députés tous deux : Carnot et Prieur (de la Côte-d’Or) qui se trouvaient en mission en Flandre et dont l’un, Carnot, avait blâmé la proscription des Girondins. Que cet hérétique ait été introduit dans le saint des saints, cela donne la mesure du désarroi où se débattait alors le gouvernement (14 août).

Carnot sauva les affaires et sauva le Comité luimême. Agé de quarante ans, il sortait du corps des ingénieurs militaires, qui représentait l'élite intellectuelle de l’ancienne armée. C'était le type achevé du technicien. Un de ses premiers ouvrages avait été un Eloge de Vauban. Il égala son modèle par l’intelligence, le courage, l’imagination. Il le dépassa peut-être par les services rendus, mais il lui demeura très inférieur par l’esprit politique. Comme beaucoup de savants et beaucoup de militaires, il était, hors de sa partie, facilement dupe des grands mots et des petits personnages. Plus facilement encore, il savait se méttre des œillères pour ne pas voir ce qui se passait à côté de lui. « Je suis militaire, je parle peu et je ne veux être d’aucun parti... La force armée ne délibère pas; elle obéit aux lois; elle les fait exécuter... » Chargé de la guerre, il se consacra à la guerre. « Dans le péril national, écrit

Albert Sorel, il n’envisagea que les nécessités de la défense. Il se renferma dans son rôle, se fit une sorte de stoïcisme d’Etat et s’imposa comme un devoir de sa charge cette capitulation d’humanité : laissant les terroristes guillotiner, pourvu qu’ils le laissassent défendre la France. »

Carnot avait quarante ans; Prieur dix de moins. Il avait quitté l'armée par crainte de la pauvreté. La politique fut pour lui une carrière comme une autre, mais où l’on arrive vite, jeune officier, il s’était mis en ménage, à Dijon, avec sa logeuse, une épicière qui avait le sens des affaires. Il lui demeura fidèle, et ils firent ensemble de fructueuses opérations sur les biens nationaux. Toute leur vie, ils ne cessèrent de compter, échangeant en nombre prodigieux mémoires, notes, relevés, états, quittances. Prieur mourut riche. Il disait ce qu’il fallait pour réussir : « Le venin du fanatisme que les prêtres ne cessèrent de distiller... les officiers marqués du sceau de l’aristocratie la plus méprisable... » Il était gouvernemental par tempérament. 11 jura fidélité à tous les régimes qui se succédèrent jusqu’à sa mort, sauf à la monarchie restaurée qui ne lui demanda rien. Mais lui, sollicitera de Louis XVIII la croix de Saint-Louis, comme il sollicitera la Légioü d’honneur de Napoléon. Ce technicien n’est à l’aise que dans ses bureaux. Si l’on veut lui conserver son estime, c’est là qu’il faut le regarder. Il a plaisir à ordonner, à travailler, à lutter, à forcer la victoire.

Rapidement, Carnot reconstitua le grand Etat- Major en y faisant entrer les officiers de l’ancien régime, sans regarder à leurs opinions ni leur origine; Clarke pour le service des cartes, Montalembert pour l’artillerie, Le Michaud d’Arçon pour les

fortifications. Deux membres du Comité : Robert Lindet et Prieur (de la Côte-d’Or) prirent, le premier, les subsistances et l’habillement; le second, les hôpitaux, les fonderies, les armes et les munitions. Carnot se réserva la conduite générale des armées. Sous Louis XVI, de nombreuses études préparatoires, ayant trait à la défense des frontières, avaient été effectuées, soit sur la carte, soit sur le terrain. Carnot se fit apporter ces mémoires, les étudia et les utilisa. Ses collaborateurs appelèrent auprès d’eux les premiers chimistes et les premiers ingénieurs du temps : Monge, Berthollet, Fourcroy, Chaptal, Périer, d’autres encore, à qui ils confièrent la fabrication des poudres et des armes. On n’avait plus rien. Il fallait, tout créer. Ce fut une vertigineuse improvisation, dont les résultats commencèrent à se faire sentir dès la fin de !793-

En attendant, on alla au plus pressé, et le plus pressé était la mobilisation. Barère, dans un rapport, proclamait que, semblable à l’inondation, la liberté « couvrirait de ses flots bouillonnants les hordes ennemies et renverserait en un instant les digues du despotisme ». Cela sonnait bien, mais cela n’avait pas grand sens. Le 23 août, un nouveau décret rendu sous l’inspiration de Carnot, portait que tous les Français seraient désormais en état de réquisition permanente pour le service des armées, mais que seuls les jeunes gens de 18 à 25 ans iraient au combat. Les autres serviraient à l’intérieur et dans les fabriques. Sage limitation, car à quoi bon lever des recrues que l’on ne pourrait ni armer, ni encadrer?

Mais l’anarchie militaire était telle à ce moment, que certains représentants n’obéirent point au

décret de la Convention et appelèrent aux armes toute la population mâle des départements où ils étaient en mission. C’est ainsi que dans le Haut- Rhin, le Bas-Rhin, la Moselle et les Vosges, Lacoste et Guyardin poussèrent sous les drapeaux des milliers de vieux paysans qui n’avaient pour tout équipement qu’une faux ou une pique. Ils y restèrent tant qu’on put les nourrir et décampèrent aux premières restrictions.

Un Alsacien a décrit en traits saisissants cette burlesque entreprise. Il faisait partie d’un bataillon qui campait très loin, en seconde ligne, entre Bitche et la Petite-Pierre, dans un défilé que nul ne menaçait. Les hommes étaient en sabots et en blouses, quelques-uns avaient des fusils de chasse. Par précaution, ils avaient emmené avec eux des vaches, des moutons et plusieurs voitures chargées de farine. On se mit à l’aise, et un hameau de branchages sortit de terre. Le service consistait à dormir, à boire, à traire les vaches et à manger le pain de la nation. Le dimanche, les femmes et les filles du village, juchées sur des charrettes, apportaient à leurs hommes des jambons, de la tarte et des fruits. Il y eut des paniques, de fausses alertes, tantôt parce qu’une sentinelle tirait sur un charbonnier qui passait, tantôt parce qu’un chien aboyait dans le lointain. Le temps s’écoula. La viande, la bière, le vin et l’eau-de-vie finirent par manquer. On ne tou chait pas un sou. Un jour, on entendit le canon. Tout le bataillon s’esquiva, il ne resta que les officiers. Cet exemple sert à mesurer le mal que Carnot eut à se faire obéir et le temps qu'il lui fallut pour établir l’unité de commandement.

Dans le Nord, Houchard, un vieux soldat de fortune, réussit à battre le duc d’York à Hondschoote

et le contraignit à lever le siège à Dunkerque (6-8 septembre). Moins heureux contre les Autrichiens, il laissa Cobourg s’emparer du Quesnoy. Le 13 octobre encore, l’armée du Rhin, complètement désorganisée par les représentants Borie et Ruamps, abandonna à Wurmser les lignes fortifiées de. Wissembourg et s’enfuit jusqu’à Saverne et Strasbourg.

C’est la fin de nos revers. Carnot a rejoint, en personne, l’armée du Nord. Il sait que pour être pleinement victorieux, il est inutile de l’être partout à la fois, mais qu’il faut l’être à fond, au bon endroit et au bon moment. Nulle hésitation : l’endroit sensible de la coalition est en Flandre, à la jonction des Anglais et des Autrichiens. Sur le Rhin, tant que les Prussiens sont empêtrés en Pologne, la défensive suffit. Carnot appelle dans le Nord toutes les troupes de l’Est disponibles : vieille opération mise au point depuis longtemps dans les bureaux de la guerre, et dont l’exécution a été préparée dès le règne de Louis XV par la construction de trois routes stratégiques conduisant de Metz à Dunkerque. Génie réaliste, Carnot utilise tout ce qui a été fait avant lui. Mais par une divination merveilleuse qui lui appartient en propre, il sent les hommes qui forceront la victoire et les porte des derniers rangs au premier : Jourdan à l’armée du Nord, * le 24 septembre, Pichegru le 28 à l’armée du Rhin, Hoche le 22 octobre à l'armée de la Moselle.

Le 15 octobre, Carnot et Jourdan attaquent Cobourg à Wattignies, près de Maubeuge. Les Impériaux s’étaient solidement retranchés. Pendant quinze heures, ils résistèrent aux furieux efforts des républicains. Un conseil de guerre se tint dans la

nuit. Jourdan proposa de rétablir l’équilibre de la ligne de bataille, en renforçant l’aile gauche qui avait faibli. Carnot imposa le plan inverse : négliger la gauche, renforcer la droite qui avait progressé et exploiter à fond les avantages déjà acquis. Le jour commençait à poindre, un jour d’automne gris et pauvre. Dans le brouillard, trois colonnes d’assaut se formèrent. A leur tête : Jourdan, Carnot et le député Duquesnoy, tous les trois en grand uniforme, avec leurs insignes, leurs écharpes et leurs immenses chapeaux à plumes tricolores. On se battit jusqu’au soir. Pris, perdu, repris, Wattignies resta finalement entre nos mains. Cobourg était battu, Maubeuge débloqué. Ventre à terre, Carnot revint à Paris. A peine rentré, il écrivit à l’armée du Nord pour la féliciter de sa bravoure et de sa victoire. Pas un mot de sa lettre ne laissait supposer qu’il avait pris part au combat. On eût dit qu’il n’avait pas quitté ses cartes et ses papiers.

En Alsace, après quelques opérations où les succès balançaient les revers, Hoche prenait le commandement des deux armées réunies du Rhin et de la Moselle et enlevait, le 26 décembre, les lignes de Wissembourg tandis que Desaix, un ex-noble, entrait à Lauterbourg. Aussitôt, Wurmser repassait le Rhin, et Brunswick s’installait à Worms et à Mayence.

Pendant l’hiver, les opérations chômèrent. Carnot en proh ta pour regrouper ses forces et pour réaliser un projet maintes fois retardé : l’amalgame. L'amal game consistait à confondre dans les mêmes régi ments ou demi-brigades, les soldats des différentes origines qui étaient restés jusque-là dans des formations séparées : soldats de métier d’avant 1789,

volontaires de 1792, réquisitionnaires de 1793. Sous prétexte d’égalité, on encadrait les jeunes recrues de vieux durs à cuire formés à l’ancienne discipline et comme il y avait, désormais, surabondance d’officiers, on envoyait « à la suite » ceux qui tenaient leurs grades de la seule élection.

La nouvelle offensive fut déclenchée en mai au moment même où Kosciu/.sko appelait la Pologne à l’insurrection. La lutte se concentra d’abord sur la Sambre que Jourdan réussit à franchir le 18 juin, puis en avant de Charleroi que Cobourg, accouru en hâte, essaya de débloquer le 26. Le front français s’étendait de part et d’autre de Fleurus sur trente kilomètres. Durant quatorze heures, Cobourg s’acharna à le rompre. Cinq assauts furent successivement repoussés avec d'énormes pertes. Le soir. Cobourg, averti de la reddition de Charleroi, se retira.

Le 6 juillet, les Alliés évacuèrent Bruxelles où Jourdan entra le 11. Le 23, Pichegru s’empara ü Anvers. Liège tomba le même jour. De nouveau la Belgique était à nous.

Prise de Lyon, le 9 octobre; victoire de Wattignies le 16; défaite des Vendéens à Cholet le 17; prise de Toulon le 19 décembre; défaite des Ven déens à Savenay le 23; victoire de Wissembourg le- 26. La Révolution avait triomphé à la fois de ses ennemis intérieurs et de ses ennemis extérieurs. Les Jacobins affectèrent toujours de confondre les uns et les autres et, pour la commodité de la répression, ils s efforcèrent de faire croire à une grande coalition qui englobait à la fois Pitt, Brissot, Cobourg, Brunswick et Cathelineau. La Terreur se trouvait ainsi, smon justifiée, tout au moins incorporée à la défense nationale. C'est un mensonge La

révolte vendéenne et l’insurrection girondine furent des mouvements spontanés. Toulon se donna bien aux Anglais, mais les Anglais l’abandonnèrent. Contre les Montagnards, il n’y eut point de front unique. Il y eut quatre ou cinq guerres différentes, juxtaposées, mais non coordonnées, et c’est cette incohérence et ce décousu dans l’attaque qui firent la défaite des assaillants.

D’autre part, si dans la confusion des idées et dans l’aveuglement des passions, on put de bonne foi, pendant quelques semaines, confondre la défense nationale et la défense révolutionnaire, on ne tarda pas à être détrompé. En décembre 1793, Anglais, Prussiens, Autrichiens sont battus. La Vendée agonise. La Gironde n’est qu’un souvenir. Toulon et Lyon ne sont même plus des noms sur une carte. Pourtant, la Terreur redouble. Elle atteint son point culminant après Fleurus. Plus le gouvernement révolutionnaire est solide, plus il est sanguinaire, plus la guillotine est activé. Les historiens qui veulent a tout prix nous représenter les hécatombes montagnardes comme les excès regrettables d’une riposte légitime, se trouvent, à partir de 1794, fort embarrassés. Aussi, dans leur désir aveugle d’innocenter le système, sont-ils contraints de charger un homme, Robespierre, de tous les crimes qu ils n arrivent pas a expliquer autrement. L’ambition de Robespierre, l’hypocrisie de Robespierre, la cruauté de Robespierre..., ces mots reviennent à toutes les pages. Défaite puérile! La Teneur est 1 essence meme de la Révolution, parce que la Révolution n’est point un simple changement de régime, mais une révolution sociale, une entreprise d expropriation et d’extermination.

Tandis que, sous la pression de l’ennemi, les

armées ont retrouvé les conditions normales de l’action : unité, hiérarchie et discipline, la France de l’intérieur est soumise à une expérience communiste qui la laissera exsangue et ruinée, prête à se donner au premier sauveur qui se présentera

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