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LA CHUTE DU TRÔNE

Dumouriez et les politiques de la Gironde s’imaginaient qu’ils allaient conduire une guerre conçue selon la formule classique de la lutte contre la maison d’Autriche. Aussi escomptaient-ils l’alliance de la Prusse et la neutralité bienveillante de l’Angleterre. Un instant même, ils pensèrent recourir à la vieille recette des diversions orientales : l’invasion de la Hongrie par les Turcs. C’était se tromper du tout au tout. Si les prétextes de la guerre étaient d’ancien régime, la guerre était bien révolutionnaire. « Il faut déclarer la guerre aux rois et la paix aux nations! » avait crié Merlin de Thionville, au moment du vote. C’est tout le programme de la propagande armée : la guerre indéfinie pour la révolution universelle. Les cabinets ne s’y trompèrent pas. A Londres, l’envoyé français, Talleyrand, fut sèchement éconduit. A Berlin, le roi Frédéric-Guillaume fit jouer le traité du 7 février et se joignit à l’empereur.

Militairement, la déception fut plus cruelle encore. Rien n’était prêt. L’armée, ruinée par trois années d’indiscipline et de mutineries, était incapable de soutenir le feu. Les fusils même manquaient pour une augmentation d’effectifs : la

manufacture de Charleville, où se fabriquait le fusil modèle 77, n’en produisait plus que 5.000 par an, contre 25.000 en 1788. En outre, les réserves de couvertures et de matériel, entreposées dans les casernes, avaient été largement pillées. Les généraux réclamaient en vain du numéraire pour payer la troupe qui refusait les assignats, et les soldats de ligne manifestaient contre la garde nationale, milice sacrée du régime, qui paradait à l’arrière sans péril. On avait projeté d’envahir les Pays-Bas avant que l’armée autrichienne fût sur pied, et pour cela, les deux corps de Biron et de Dillon, avant-garde de Rochambeau, avaient été vivement poussés au-delà de la frontière. Le 28 avril, ils rencontrèrent l’ennemi. Ce fut la débandade. La cavalerie tourna bride sans combattre. Dillon, qui s’était jeté audevant des fuyards pour les retenir, fut massacré. Toute l’armée, prise de panique, s’enfuit, jetant ses armes, et hurlant : « Sauve qui peut! » Par miracle, les Autrichiens, qui n’avaient pas terminé leur concentration, ne poussèrent pas leurs avantages. Se croyant sûrs du lendemain, ils laissèrent perdre un temps précieux que La Fayette et Luckner, successeur de Rochambeau, mirent à profit pour remonter le moral des troupes.

A Paris, tout le monde avait perdu la tête. Marie Antoinette était persuadée que son neveu serait aux Tuileries dans trois semaines et elle lui communi quait ce qu’elle savait des délibérations des ministres — le secret de Polichinelle, heureusement! L’Assemblée, affolée, s’épuisait en débats stériles et violents, où pleuvaient les injures et les gifles.

« Nous avons besoin de grandes trahisons », avait dit Brissot. Tout de suite, les Clubs répandirent et affirmèrent le bruit que l’ennemi avait

à l’intérieur des complices : les aristocrates, les généraux, les ecclésiastiques, la Cour. L’extermination des traîtres était la condition de la victoire. Le 27 mai, les Girondins firent voter un nouveau décret contre les prêtres réfractaires, pour remplacer celui que Louis XVI avait frappé de son veto en décembre. Tout prêtre insermenté dénoncé par vingt citoyens actifs serait expulsé d’office du territoire français, à la seule condition que les directoires de son département et de son district ne s’y opposent pas. Deux jours plus tard, le 29, l'Assemblée, pour désarmer le Roi, décide le licenciement des 6.000 hommes de sa garde constitutionnelle et envoie leur chef, le duc de Cossé-Brissac, en Haute Cour. Enfin, le 8 juin,"comme les gardes nationaux parisiens étaient dévoués à la Constitution, elle décrète la formation, au Champ-de-Mars, d’un camp de 20.000 fédérés, c’est-à-dire de 20.000 gardes nationaux des départements, choisis en raison de leurs sentiments révolutionnaires exaltés. Cette dernière mesure avait été prise sur l’initiative du ministre de la Guerre, Servan, qui n’avait pas averti le Roi de sa proposition.

La manœuvre intérieure ne se dissimulait même plus. Des protestations arrivèrent de tous côtés. La garde nationale parisienne, une partie des sections, La Fayette et les officiers de son armée supplièrent le Roi de ne pas consentir à l’appel des Fédérés. Le Directoire du département de Paris renouvela sa démarche contre la déportation des prêtres. Le ministère même se divisa : Dumouriez, Lacoste et Duranthon d’un côté, Roland, Clavière er Servan de l’autre. La position du Roi était affreuse. Desservi et livré par une partie de ses ministres qui le font insulter sans arrêt dans leurs

feuilles et par leurs amis, entouré d'espions, séparé de ses serviteurs les plus fidèles qui n’osent plus paraître aux Tuileries, il vit dans une atmosphère étouffante de menaces et de trahison. Devant le Palais retentissent des cris de mort. Tantôt c'est un militaire ou un abbé qu’on assomme. Tantôt c’est un grenadier qui injurie la Reine comme une poissarde. En plein Conseil, Roland prétend lire au Roi une sommation insolente qu’a rédigée sa femme : dissertation pédante et grossière qu'il qualifiait « d’austère langage de la vérité » et qu’il concluait par des menaces significatives : « La révolution est faite dans les esprits, elle s’achèvera au prix du sang, si la sagesse ne prévient pas des malheurs qu’il est encore possible d’éviter. »

Que pouvait faire Louis XVI? Ratifier le décret sur les prêtres, c’était « condamner à la mendicité, à la prison, à la déportation, 70.000 prêtres et religieuses coupables d’orthodoxie », autoriser le camp sous Paris, c’était « mettre son trône, sa personne et sa famille à la discrétion de 20.000 furieux choisis par les Clubs et assemblés exprès pour lui faire violence ». Mais avant d’opposer son veto aux deux projets, il veut encore donner un gage éclatant de sa modération et de sa bonne volonté : il consent à la dissolution de sa garde, il renonce à toute autre sûreté que celle que lui donnent la loi et la Constitution. Par contre, Roland, Clavière et Servan, qui avaient refusé de contresigner le double veto et prétendu forcer la conscience' du Roi, sont remerciés le 13 juin et remplacés par des Feuillants. Dumouriez qui, en 1791, était commandant de la place de Cherbourg, prend lui-même le portefeuille de la Guerre en attendant de se faire donner un commandement aux armées. Ce

fut un beau tapage. On affirmait que le Roi allait conclure un armistice et la paix. « Cette hardiesse m’étourdit », écrit Mme Julien. La Gironde, un moment, se crut perdue. L’Assemblée avait eu beau proclamer que les ministres disgraciés « emportaient les regrets de la Nation », cela ne les remettait pas en place. Pour abattre la résistance du Roi, il fallait une émeute, une « journée ».

Elle fut préparée dans le salon des Roland (Mme Roland ne décolérait pas de ne plus être ministresse) et conduite par les meneurs professionnels : Santerre, un brasseur du faubourg Saint- Amoine, colosse à la voix tonnante, toujours entre deux vins, Legendre, un boucher aux gestes d’assommeur, Roiondo, un Piémontais qui finira par être pendu pour meurtre dans son pays, Fournier l’Américain, un planteur de Saint-Domingue, à la face livide et à la mine de pirate, toute une tourbe de chenapans subalternes : déserteurs, marchands de vins, crocheteurs, sans compter un marquis tombé dans le ruisseau. Les autorités communales ne paraissent point, mais elles sont avec l’émeute. Le maire Petion et le procureur -syndic, Manuel, ont armé les faubourgs et fait distribuer des piques. Le prétexte de la manifestation est bien choisi : il s’agit de célébrer l’anniversaire du Jeu de Paume. On plantera un arbre de la Liberté sur la terrasse des Feuillants; on défilera à l’Assemblée et devant le Roi, après avoir présenté des pétitions « relatives aux -circonstances ». Pour donner plus de grandeur au cortège, les pétitionnaires auront leurs armes.

Le 18, avant de partir pour le front, Dumouriez vint faire ses adieux au Roi : « Vous allez donc, lui dit Louis XVI, rejoindre l’armée de Luckner?

— Oui, sire, et je n’ai qu’un regret, c’est de vous laisser en danger. — Oh! oui, répliqua le prince, je suis en péril, en grand péril... » Et le dialogue continua ainsi :

— Sire, je n’ai plus d’intérêt personnel à vous parler comme je vais le faire; une fois éloigné de votre conseil, je ne vous approcherai plus, mais, par fidélité, par attachement pour vous, j’ose encore vous supplier de renoncer au veto.

— Ne m’en parlez plus, mon parti est pris.

— Ah! sire, on abuse de votre conscience, on vous conduit à la guerre civile. Je crains pour vous vos amis, plus encore que vos ennemis.

— Dieu m’est témoin que je ne veux que le bonheur de la France.

— Sire, je n’en doute pas. Si tout le monde connaissait Votre Majesté comme je la connais, tous nos maux seraient bientôt finis. Mais, laissez-moi vous le redire, vous croyez sauver la religion, vous la détruisez; les prêtres seront massacrés... Et vousmême...

Il y eut un silence, puis :

— Je m’attends à la mort, dit le Roi, et, d’avance, je pardonne à mes ennemis. Pour vous, je vous sais gré de votre sensibilité, et je vous donnerai des preuves de mon estime, s’il vient des temps plus heureux.

L’entretien finit sur ces mots. Le Roi était très troublé. Dumouriez très ému. A la porte, le Roi le retint encore :

— Adieu, lui dit-il, soyez heureux.

Et le lendemain, il écrivait à un prêtre investi de sa confiance : « Venez, Monsieur, je n’eus jamais autant besoin de vos consolations; j’ai fini avec les hommes; c’est vers le ciel que se portent

mes regards. On annonce de grands malheurs. J’aurai du courage. »

Le 20, au matin, dès cinq heures, les premiers rassemblements se formèrent aux faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marcel. Ils se grossirent lentement jusqu’à dix heures. Il y avait du flottement. Des sections hésitaient. On répétait que Robespierre était adversaire d’un mouvement prématuré. Boulevard de la Salpêtrière, les meneurs comprirent que si l’on tardait encore, l’affaire serait manquée et ils donnèrent le signal du départ. Rive droite, Santerre et ses hommes en faisaient autant. Les deux cortèges se rejoignirent et s’acheminèrent vers le centre.

Il y a là des gens de toutes sortes : des gardes nationaux en uniforme, des forts de la Halle, des charbonniers, des rôdeurs, des soldats chassés de leurs régiments, des chômeurs, des hommes à piques : en tout 8 à 10.000 personnes qui s’excitent les unes les autres par des cris, des menaces et des injures à Monsieur Veto. A mesure que l’on approche des Tuileries, la procession se fait plus menaçante. Des pancartes se lèvent. On promène, au bout d’une fourche, un cœur de veau avec cette inscription : Cœur d’aristocrate. Enfin, au roulement des tambours, on arrive au Manège. Une loi de la Constituante interdit les attroupements. Pour montrer l’importance qu’on y attache, l’Assemblée décide de recevoir les pétitionnaires et les laisse traverser la salle des séances avec leurs armes et leurs emblèmes.

Les Tuileries étaient garnies de troupes, mais les portes sont livrées sans combat par les factionnaires chargés de les défendre. En un clin d’œil, les cours et les vestibules sont envahis. On avertit

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le Roi qui était dans ses appartements. Par des passages intérieurs, il gagne en hâte 1 Œil-de-bœuf. On l’entraîne dans l'embrasure d’une fenêtre Les ministres, le maréchal de Mouchy, quelques officiers, quelques soldats se groupent à ses côtés. On avance une table qui s’interposera comme un obstacle entre la foule et lui. L)éjà la porte s’effondre sous les coups : on ouvre, la populace s’engouffre en trombe. Le défilé dure plus de deux heures, coupé de scènes grotesques ou odieuses. Au milieu des vociférations, quelques individus essaient de frapper le Roi à coups de sabre : de leurs baïonnettes, les grenadiers les écartent. Un autre lui présente un bonnet rouge au bout d'une perche et le municipal Mouchet l’en coiffe. Un autre encore lui tend un verre de vin et il boit à la santé de la Nation.

Les piques succèdent aux piques. Sans l’ombre d’une émotion, sans un geste de concession ni de peur, le Roi laisse passer le torrent. Impassible, il se contente de répondre aux sommations répétées de Santerre et de ses lieutenants . « J’ai fait ce que m’ordonnent la Constitution et les décrets. » Ce calme finit par faire impression. On était venu chercher « le tyran » dans sa tanière. On trouve un brave homme, un peu lourdaud, à la mine ouverte et aux gestes simples... \ six heures, Petion apparaît : <i Sire, dit-il, je viens d’apprendre la situation dans laquelle vous êtes. » Louis XVI détestait ce grand être fade et fourbe. « C’est étonnant, lui répliqua-t-il, il y a deux heures que cela dure. » Des députés, des soldats se fraient un passage. Les manifestants, debout depuis quatorze heures, étaient fourbus. Sous prétexte de leur faire visiter le châ teau, on réussit à les pousser dehors. A huit heures.

le péril était conjuré. Le Roi reçut les députés, déployant, dit un témoin, un sang-froid inconcevable.

La journée avait échoué. Pour une fois, Louis XVI avait tenu bon.

L’attentat du 20 juin souleva l’indignation de presque toute la France. Soixante-quinze départements et un très grand nombre de corps constitués envoyèrent leurs protestations. A Paris, une pétition en faveur du Roi et de la Constitution recueillit très rapidement vingt mille signatures de citoyens actifs. Il se trouva même, au Conseil général de la Commune, une majorité pour blâmer Manuel, Petion et les administrateurs de la police dont l’incurie voulue avait permis l’invasion du château. Quinze jours plus tard, après une enquête très sérieuse, ces mêmes Petion et Manuel étaient suspendus de leurs fonctions par le Directoire du département qui, du même coup, déférait Santerre et ses complices aux tribunaux. Le 28 juin, La Fayette venait en personne à l’Assemblée et réclamait, au nom de l’armée, des mesures « efficaces » contre la « secte » jacobine. Sa démarche était approuvée par 339 voix contre 234. « Il est démontré à mes yeux, dit le chancelier Pasquier, dans ses Souvenirs, que, lorsque Louis XVI a définitivement succombé, il avait beaucoup plus de partisans qu’un an auparavant, lors de sa fuite à Varennes. »

Mais en politique, le nombre n’est rien, l’action est tout. Les hommes d’ordre étaient trop divisés et trop mous pour que leurs sympathies fussent efficaces. Ils discourent, ils gémissent, ils ne font rien. « Leur résistance s’évapore en paroles et en écritures. » Dans l’état où se trouvait la France,

P. GAXOTTE. LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, g

il n’y avait qu’un moyen d’arrêter la Révolution : prendre un fusil et descendre dans la rue. Cinquante ans de scepticisme et de philosophie larmoyante rendaient impossible cette mise en défense. Malouet et Montmorin avaient proposé au Roi de réunir à Paris quelques milliers de gentilshommes et d’anciens militaires dont le dévouement à la couronne était acquis. On pouvait, en une semaine, en trouver six mille qui ne demandaient qu’un chef et un point de ralliement : Louis XVI laissa passer deux mois sans répondre et le rassemblement ne se fit pas. Un plan d’évasion proposé par Mme de Staël n’eut pas plus de succès. Mais il y eut plus fort.

Le lendemain de sa sommation à l’Assemblée. La Fayette devait accompagner le Roi à une revue de la garde nationale. On avait choisi une légion constitutionnelle et on avait pensé qu’électrisée par la présence de son ancien général, elle se laisserait entraîner contre les Jacobins dont le Club serait fermé. La Fayette avait même vaguement fait entendre aux Autrichiens, par l’intermédiaire d’un ex-jésuite, qu’une attaque, de leur part, serait, à ce moment, inopportune. Mais la Reine, qui le haïssait, avertit la Commune et la revue fut décommandée. La Fayette, que l’affaire du Champ-de Mars avait instruit, ne se tint pas pour vaincu et battit le rappel de ses partisans. Qu’il en vienne seulement trois cents et il tentera le coup. Au jour dit, il s’en présenta trente. Il ne restait plus au malheureux qu’à s’en retourner à la frontière : c’est ce qu’il fit.

Louis XVI n’avait point pour La Fayette et les Feuillants une aversion aussi prononcée que Marie- Antoinette, mais il se trompait aussi gravement

sur les Jacobins qu’il méprisait trop pour s’accoutumer à voir en eux une force considérable. Persuadé que les Alliés ne tarderaient pas à entrer à Paris, il bornait toute sa politique à gagner cinq ou six semaines, en reculant, par de petits moyens, l’orage prêt à éclater. Son ancien ministre, Bertrand de Molleville, homme courageux et décidé, mais trop porté à l’intrigue, l’entretenait dans l’idée que les chefs populaires pouvaient être facilement achetés et, dans la suite, paralysés les uns par les autres. De grosses sommes d’argent furent répandues à cet effet, par Bertrand et la liste civile. Danton, Fabre d’Eglantine, Santerre, d’autres encore eurent une part de la distribution, mais ils ne changèrent point leur conduite. Ils ne pouvaient se contredire sans ruiner du même coup leur crédit, et c’était payer trop cher les menues trahisons qu’il leur était loisible de commettre, sans perdre la face.

Nulle insurrection, en effet, ne fut préparée avec moins de mystère que celle du 10 août. Tout se fit au grand jour, tout fut connu à l’avance. Le ier juillet, l’Assemblée décrète que les délibérations des corps administratifs seront publiques, c’est-àdire surveillées par les Clubs et soumises à la pression des tribunes; le 6, elle dissout les états-majors des gardes nationales de province, et, vers le même moment, prépare la suppression des compagnies d’élite de Paris; le 15, elle renvoie de Paris les troupes de ligne; le 16, elle les remplace par une gendarmerie composée des soldats et des gardes françaises qui ont fait cause commune avec l’émeute lors de la prise de la Bastille; le 6 août, enfin, elle ordonne que la garde des Tuileries sera chaque jour formée d’hommes appartenant à soixante

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bataillons, c’est-à-dire ignorant leurs chefs, sans cohésion ni discipline. La défense est désorganisée pièce par pièce, tandis que, d’autre part, l’attaque se monte avec la même méthode.

Tout d’abord, puisque, au 20 juin, les patriotes de la capitale n'ont pas suffi à leur tâche, on lève du renfort en province. Les volontaires qui s’étaient engagés pour la durée de la guerre devaient être concentrés à l’arrière des armées, au camp de Soissons. Sous prétexte de les faire assister à la fête du 14 juillet, les Jacobins en détournent une partie sur Paris et, le 14 juillet passé, ils gardent les plus ex’altés et continuent à en appeler d’autres, soigneusement triés sur le volet, par leurs affiliés locaux. Les plus forts contingents sont ceux des ports — Marseille et Brest — où la présence d’«ne nombreuse population flottante facilite le recrutement. F.n tout, ils seront au moins 5.000. Ceux du Midi apportaient avec eux un chant de guerre, composé quelques semaines plus tôt par un officier en garnison à Strasbourg, Rouget de l’Isle, qui s’était servi de thèmes empruntés à un opéra de Dalayrac. On l’appela désormais La Marseillaise.

De son côté, le 1 1 juillet, l’Assemblée déclare la Patrie en danger et elle entoure cette proclamation d’un appareil théâtral propre à détraquer les esprits. Le même jour, elle décrète la permanence des 48 sections transformées en autant de réunions publiques officielles, terrain de choix pour les agitateurs. Le 13, en guise d’encouragement, elle rétablit Perion dans ses fonctions de maire.

Concentration des Fédérés; agitation des sections ; tels furent les deux éléments préparatoires de la journée du 10 août.

Tout fut conduit par un Comité d’insurrection

que présidait le curé Vaugeois, vicaire général de l’évêque de Blois, Grégoire, et où se rencontraient Merlin (de Thionville), Basire, Chabot, Fournier, Chaumette, Santerre, Anthoine, Lazowski, Westermann, Carra, d’autres plus obscurs encore. On se réunissait au Soleil d’Or, place de la Bastille, au Cadran Bleu, sur les boulevards, ou chez Anthoine, rue Saint-Honoré, dans la maison du menuisier Duplay, hôte et ami de Robespierre. C’est Robespierre qui rédigea les pétitions présentées par les Fédérés pour la déchéance du Roi. Qvant à Danton, il se reposait à ce moment à Arcis et il ne reparaîtra qu’au dernier moment. Le 27 juillet, les sections obtinrent le droit de créer un organe de liaison, un bureau de correspondance, à qui Petion accorda aussitôt un local de l’Hôtel de Ville : c’était doubler la municipalité officielle et modérée d’une municipalité illégale et violente. Installée dans la place dès sa naissance, cette seconde Commune ne devait pas tarder à supplanter et à expulser la première.

Cependant, les choses furent difficiles à mettre en train. En dépit de la double campagne des Fédérés et des sections, Paris ne marchait pas. Les quartiers constitutionnels résistaient et, dans les autres, la majorité demeurait inerte. L’insurrection qui devait éclater le 26 juillet, à l’arrivée des Brestois, dut être ajournée faute d’entente et de préparation. Une seconde tentative, le 30, à l’arrivée des Marseillais, ne réussit pas mieux : tout se borna à des bagarres au coin des rues. Un troisième mouvement, le 4 août, avorta de la même manière.

Craignant d’être emportés par l’émeute qui se préparait en dehors d’eux, les Girondins faisaient

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des efforts désespérés pour reconquérir le pouvoir par des moyens parlementaires. Les ministres feuillants ayant démissionné, ils s’offraient pour les remplacer et, pour inspirer confiance au Roi, s’efforçaient de freiner 1 agitation sectionnaire. Mais, au milieu de ces intrigues, le ier août, arrivait à Paris le manifeste lancé par le généralissime prussien, duc de Brunswick.

Ce manifeste, rédigé par un émigré, contre l’avis du représentant de Louis XVI, Mallet du Pan, était de la dernière imprudence et de la dernière sottise. Il y était dit que tout garde national, tout habitant qui oserait se défendre contre les envahisseurs serait puni comme rebelle. Au cas où le Roi serait de nouveau outragé aux Tuileries, Paris serait livré à une exécution militaire et à une subversion totale. Il est de bon sens de ne pas menacer des gens que l’on n’est pas sûr d atteindre Les rodomontades de Brunswick eurent l’effet que l'on en pouvait attendre : loin de terroriser Paris, elles favorisèrent les plans des républicains et facilitèrent leur coup. Le 9, au matin, arrivaient 900 nouveaux fédérés. Dans la nuit, le commandant de la garde nationale, Mandat, était appelé à l’Hôtel de Ville, destitué et assassiné. Quant à Petion, après avoir promené quelque temps, des Tuileries au Manège, son grand corps apeuré et sa mine défaite, il se faisait prudemment consigner à la chambre par la Commune insurrectionnelle et il attendait les événements. Le 10, au matin, les insurgés se rassemblaient et, dès six heures, ils commençaient le blocus des Tuileries.

Le Palais était défendu par des corps hétérogènes que Mandat n’était plus là pour maintenir en bon accord : deux ou trois cents chevaliers de

Saint-Louis en civil, à peine armés et sans commandement; neuf cents Suisses appelés de Rueil et de Courbevoie, résolus à se faire tuer sur place, mais n’ayant que quinze ou vingt cartouches par tête; neuf cents gendarmes acquis d’avance à l’émeute; deux mille gardes nationaux, dont une part — les canonniers — étaient prêts à trahir au premier coup de feu.

Un chef intelligent eût désarmé et renvoyé les gardes qui n’étaient point sûrs, expulsé du château tout ce qui faiblissait et, avec les quinze cents ou deux mille hommes qui restaient, organisé le champ de bataille. On avait du canon et, avec les dépouilles des gardes, assez de fusils et de balles. Derrière l’épaisse maçonnerie du palais, il était possible de soutenir le siège et d’en sortir victorieux... Mais il n’y avait point de chef.

Les ministres croient encore à la vertu de la Constitution. Le procureur-syndic du département, Rœderer, bon royaliste cependant, est empêtré dans la légalité et c’est lui qui persuade à Mandat d’aller se faire massacrer à l’Hôtel de Ville, sous prétexte qu’il est à la réquisition du maire. Les officiers municipaux et les magistrats, à qui incombe le soin de proclamer la loi martiale, ne montrent qu’affolement. Ils démoralisent les troupes par leurs propos. Ils poursuivent le Roi de leur découragement. Sans arrêt, Rœderer lui peint la situation sous le jour le plus noir et le presse de se réfugier à l’Assemblée pour épargner à ses enfants les horreurs de l’assaut et peut-être la mort.

Louis XVI et Marie-Antoinette avaient d’abord montré des sentiments énergiques. Ils finirent par être gagnés par la panique et, avant même qu’un

coup de fusil ait été tiré par les assaillants, ils abandonnèrent le palais royal et se retirèrent à l’Assemblée avec le Dauphin, Madame Royale et Madame Elisabeth. Au dernier moment, le Roi eut encore une hésitation : « Mais il n’y a pourtant pas grand monde au Carrousel », dit-il. Rœderer réplique par un flot de paroles défaitistes : les faubourgs sont prêts d’arriver, toutes les sections sont armées, il n’y a pas assez d’hommes au palais pour résister même au rassemblement du Carrousel... Et l’on se remit en marche : Louis XVI pratiquait la non-résistance au mal.

Son départ donna le signal de la débandade. Il ne resta plus au château qu’une poignée de gentilshommes et les Suisses. Les assiégeants donnèrent alors un premier assaut qui fut repoussé avec pertes. En un instant, les cours se vidèrent et les Suisses, sortant de leurs abris, allèrent rafler les canons des Marseillais. Dans leur galopade éperdue, les fuyards se heurtèrent à la colonne du faubourg Saint Antoine, qui s’était très difficilement formée, mais qui — enfin! — arrivait. Reprenant courage, les deux groupes revinrent à la charge. Faute de cartouches, les Suisses furent rejetés à l’intérieur des bâtiments où ils se retranchèrent.

La fusillade avait été entendue de l’Assemblée. On annonce au Roi — faussement, ou, tout au moins, prématurément — que le château va être forcé et, sous prétexte d’empêcher une tuerie, on lui arrache un ordre écrit enjoignant aux Suisses de cesser le feu et de se retirer dans leurs casernes. Le billet est porté aussitôt. Les Suisses obéissent, se replient et essaient de se former en colonne. Ils sont aussitôt assaillis et assassinés.

Le château, sans défenseurs, est envahi; presque

tout le personnel, marmitons compris, mis à mort. C’est une rage de crime et de destruction. Il faut lire les récits des témoins pour se faire une Idée de ces horreurs. Des hommes sont jetés vivants par les fenêtres et empalés en bas sur des piques. D’autres sont déchiquetés, mutilés. Des corps nus sont empilés sur les pavés, mis au feu, grillés comme des côtelettes. Les caves et les appartements sont pillés. Les glaces, les meubles, les tapis, les objets d’art, tout est volé ou brisé. L’incendie dévore les bâtiments en bois qui séparent le palais du Carrousel et, quand les pompiers se montrent, ils sont reçus à coups de fusil. Le feu couva six jours et c’est miracle qu’il ne se soit pas étendu à tout le quartier. Dans Paris, même fureur : les statues des Rois sont renversées; on gratte les couronnes et les fleurs de lis; on démolit les enseignes des fournisseurs de la Cour; on change les noms des rues. La Commune décrète même la suppression « de tous les monuments de la féodalité et du despotisme », c’est-à-dire la destruction des églises, du Louvre et des arcs de triomphe, mais, par bonheur, l’arrêté n’est pas exécuté.

En tout, il y eut du côté des royalistes 800 ou 900 morts et un grand nombre de blessés; du côté des révolutionnaires, 376 tués et blessés, surtout des blessés.

Pendant qu’on tuait, Louis XVI était enfermé à l’Assemblée. Un tiers des députés seulement était présent; les autres, terrorisés, n’osaient plus y venir. Ce tiers décréta la suspension du Roi jusqu’à la réunion d’une Convention nationale et son internement au Luxembourg, puis au ministère de la Justice, place Vendôme. Mais la Commune protesta. Elle était victorieuse, elle devait disposer des pri-

sonniers. Docilement, l’Assemblée les lui remit et, le 12. août, Louis XVI et sa famille étaient internés dans la tour du Temple.

Comme au retour de Varennes, le pouvoir était vacant. L’Assemblée, toujours amputée des deux tiers, décida d’élire un conseil exécutif provisoire de six membres. Elle rendit les portefeuilles de l’Intérieur, des Finances et de la Guerre aux « bons ministres » : Roland, Clavière et Servan, un ancien inspecteur des manufactures, un banquier et un officier, homme de lettres. Pour les Affaires étrangères, elle choisit un ancien commis de Dumouriez : Lebrun. Pour la Marine, Condorcet fit désigner un de ses collègues de l’Académie des Sciences : Monge, un brave géomètre ahuri qui, dit Mme Roland, faisait des gentillesses à la manière des ours de Berne. Enfin, la Justice revint à Georges-Jacques Danton.

Coulé en bronze, encensé, canonisé par toute une école d’historiens, Danton a passé, pendant vingt-cinq ou trente ans, pour la plus belle incarnation du patriotisme révolutionnaire et du patriotisme tout court. Pour ses fanatiques, c’est l’homme d’Etat « ardent et cocardier, qui rêve d’achever l’œuvre séculaire de la monarchie défunte en donnant à la France les frontières naturelles de l’ancienne Gaule, le tribun véhément qui jette en défi aux tyrans de l’Europe une tête de Roi, l’homme de l’audace qui frappe du pied le sol national pour en faire surgir des légions de volontaires, le démagogue intransigeant qui incarne la lutte à outrance contre l’ennemi ». Cela, c’est la légende. La vérité est autre. Au prix d’une longue et difficile enquête, M. Albert Mathiez est parvenu à la rétablir morceau par morceau, et ses recherches sont aujourd’hui

assez avancées et assez probantes pour que nous puissions le suivre en toute sécurité.

Avocat depuis deux ans, Danton était, en 178g, dans une situation financière difficile. Très endetté, dévoré de besoins, esclave d’un tempérament tyrannique, il se jeta dans la Révolution comme un moissonneur dans un champ. Eloquence brutale, figure de dogue, mufle puissant : c’est le Mirabeau de la canaille. « La nature, a-t-il dit dans une de ses apologies, m’a donné en partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la liberté. » Pendant trois ans, il travaille les auditoires les plus populaires. Traînant après lui une clientèle d’aventuriers et d’individus tarés, il est répandu dans tous les complots, mêlé à toutes les agitations. Effronté, vénal, sans scrupules, jouant sur les deux tableaux, il touche de l’Angleterre, du duc d’Orléans, de la Cour. Les uns l’achètent pour qu’il pousse aux désordres, les autres pour qu’il les contienne. Il fait de la démagogie par métier, sans y croire. La Révolution lui arrache des actes d’enthousiasme et d’énergie, mais il n’a pas confiance en sa durée et il tient à se garder une ligne de retraite. Aussi demeure-t-il en bons termes avec les agents royalistes de Bretagne et de Paris. A l’occasion, même, il leur rend de discrets services qui lui ménagent d’utiles reconnaissances. A la tribune, il est pour la guerre à outrance, en secret, pour la paix bâclée. En public, il se vante d’avoir fait le

10 août et renversé la monarchie. Dans l’intimité,

11 annonce au futur Louis Philippe le relèvement du trône au profit de la branche cadette. A Paris, il est l’homme des faubourgs, le défenseur des prolétaires. A Arcis, il achète de la terre, une ferme, deux prieurés, des bois, cent hectares de champs.

Dans un ministère de commis illuminés, il repré sente un type moderne de politicien roublard, scep tique et jouisseur, aimant le pouvoir et sachant s’en servir.

Les Girondins, qui le craignaient et le méprisaient à la fois, l’avaient élu à contrecœur pour s’en faire un bouclier contre l’émeute, mais il n’était point homme à servir de prête-nom à Brissot et à Vergniaud. Installé dans un département honorifique, il eut vite fait de tirer à lui les attributions de ses collègues. Monge, Servan et Lebrun lui obéissent au doigt et à l’œil. Il a des camarades pour toutes les places, des fournisseurs pour tous les marchés, des décrets pour toutes les affaires. Il rafle les fonds secrets, nomme les commissaires aux armées, pousse des milliers de volontaires dans les camps. Il est à l’aise dans le chaos. Il y trouve tout ce qu’il aime : des émotions, de l’argent, des attitudes. Au milieu de l’effroyable désordre qui emporte la France, lui seul a assez d’estomac pour avoir l’air d’être quelqu’un. Ce n’est pas un homme d’Etat. C'en est, à distance, une bruyante caricature.

La Commune insurrectionnelle avait abattu le trône. Il s’en fallut de peu qu’elle n’en fît autant de la Législative. Robespierre l’y poussait. Une vague crainte l’en empêcha. Elle se contenta d’imposer à l’Assemblée et au Conseil une série de mesures démagogiques : électioit de la future Convention au suffrage universel, recherche des suspects par les soins des municipalités, perquisitions aux domiciles des royalistes, réélection des officiers de gendarmerie et des juges de paix de Paris, libération des prisonniers condamnés pour pillage des grains, confiscation et mise en vente des biens d’émigrés, internement de leurs parents, ban-

nissement ou déportation des prêtres insermentés, réquisition et taxation des grains, constitution d’ateliers nationaux et enfin institution d'un tribunal extraordinaire pour juger les crimes de contrerévolution.

L’armée, à peine remise de ses premières batailles, est à nouveau désorganisée. La Fayette, après avoir poussé le département des Ardennes à protester contre l’emprisonnement du Roi, émigre en Belgique, où il est fait prisonnier. L’Etat-Major se décompose. Des officiers sont suspendus, d’autres s’en vont, beaucoup ne restent que par crainte. A la nouvelle du 10 août, l’armée prussienne s’est ébranlée : elle avance sans rencontrer de résistance sérieuse. Le 23, Longwy se rend sans presque s’être défendu. Le 2 septembre, Verdun capitule après un court bombardement. Le 13, les Prussiens forcent le passage de l’Argonne et s’engagent sur la route de Châlons. C’est la défaite. Les Girondins, qui ont poussé à la guerre d’un cœur si léger, crient maintenant que tout est perdu. Les uns proposent de transporter le gouvernement en province; un autre imprime de basses flagorneries à la gloire du généralissime allemand; le Conseil exécutif offre à l’Angleterre, pour prix de sa neutralité, un morceau de notre empire colonial. Un ami de Danton, Desportes, est envoyé en Allemagne pour solliciter de la Prusse une paix séparée. Des phrases ron Hantes à la tribune, oui! Mais derrière elles, le défaitisme et la peur.

A la Commune, c’est l’affolement. Chaque recul des armées apporte un surcroît de rage. Il y a là une poignée d’hommes sortis des bas-fonds, aujourd'hui Césars, demain, peut-être, vulgaires criminels de droit commun. Perdus dans une ville immense.

ils sentent leur petit nombre et leur usurpation. Leur passé leur revient à la mémoire. Le président Huguenin est un concussionnaire. Rossignol un assassin. Manuel a volé, falsifié et vendu la correspondance de Mirabeau. Hébert, contrôleur de théâtre, a été renvoyé des Variétés pour filouterie. Panis, chassé du Trésor royal pour détournement. Tous, ils savent que les visites domiciliaires de leur comité de surveillance n’ont été, une fois sur deux, que de vulgaires cambriolages. Que Paris soit pris, et il faudra répondre de tout cela! Point de milieu entre la dictature et les galères. Mais ces individus ont un conseiller digne d’eux : un demifou, un maniaque du crime, le journaliste Jean-Paul Marat, l 'Ami du Peuple. Avant de disparaître, leur répète-t-il, supprimez vos ennemis, achevez vos victimes. Tombez sur ceux qui ont des voitures, des valets, des habits de soie. Visitez les prisons, massacrez les nobles, les prêtres, les riches. Ne laissez derrière vous que du sang et des cadavres. Et la tuerie s’organise méthodiquement.

En dix jours, tout est prêt : les listes de proscription imprimées, les égorgeurs choisis et embrigadés à raison de 6 francs par jour et le vin à discrétion. Le 30 août, l’Assemblée, lasse de la tyrannie de l'Hôtel de Ville, décide de soumettre la Commune à la réélection. Le 2 septembre, en réplique, le massacre commence et la Commune essaie d’y englober les Girondins, en lançant des mandats d’amener contre les principaux d’entre eux, dont Roland, Brissot et plusieurs députés du parti. On tue aux Carmes, à l’Abbaye, à la Force, à la Salpêtrière, au Châtelet, à Bicêtre. A l’Abbaye, l’huissier Maillard a improvisé un tribunal de sang. Autour de lui, pour s’exciter au travail, les assas-

sins boivent, mangent et chantent. On a dressé des bancs pour « les dames » qui veulent assister au spectacle. Aux Carmes, des prêtres essaient de s’enfuir par les jardins et de se cacher dans les arbres : une chasse à l’homme s’organise, qui fait plus de cent victimes. En quatre jours, il y eut onze cents assassinats. Parmi les morts se trouvent l'ancien ministre Montmorin, l’archevêque d'Arles, les évêques de Saintes et de Beauvais, un grand nombre de professeurs de l’Université, les Suisses échappés à l’affaire du 10 août. La princesse de Lam balle est égorgée sur une borne de la rue Pavée et sa tête portée au bout d’une pique sous les fenêtres de la Reine, au Temple. A Bicêtre et à la Salpêtrière, où sont retenus les enfants et les filles publiques, se déroulent des scènes impossibles à raconter. Le 6 encore, les prisonniers en prévention de Haute Cour sont amenés d’Orléans à Versailles et massacrés le 9 par Fournier l’Américain.

Le Conseil exécutif, au courant de tous les préparatifs, n’avait pas bougé. Danton, à qui incombait la garde des prisonniers, ne fit rien pour les protéger. A un secrétaire de Roland qui le suppliait d’agir : « je me fôus bien des prisonniers, répondit-il, qu’ils deviennent ce qu’ils pourront. » Et c’est sous son contreseing que la Commune envoyait aux provinces la circulaire du 3 septembre : « La Commune de Paris se hâte d’informer ses frères des départements qu’une partie des conspirateurs féroces, détenus dans ses prisons, a été mise à mort par le peuple, actes de justice qui lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur des légions de traîtres cachés dans ses murs, au moment où il allait marcher à l’ennemi. Et, sans doute, la nation entière, après la longue suite de trahisons

qui l’ont conduite sur les bords de l’abîme, s’empressera d’adopter ce moyen nécessaire de salut public... »

Aussitôt : massacres à Reims, à Meaux, à Lyon, à Caen.

Ces horreurs étaient l’œuvre de quelques centaines de bandits. Mais la terreur était si grande que personne n’osa résister, ni protester. Au reste, le meilleur du pays était aux armées et s’y conduisait d’une autre manière.

Tandis que Brunswick s’engageait sur la route de Paris, Dumouriez et Kellermann avaient fait leur jonction, l’un venant de Sedan et l’autre de Metz. Au lieu d’essayer de barrer le passage à l’ennemi, ils s’installèrent en arrière, le long de l’Argonne, comme pour lui couper ses communications. Brunswick comptait déloger les Français par une belle manœuvre stratégique. Le roi de Prusse, impatienté, le contraignit à les aborder de front, La rencontre eut lieu à Valmy, le 20 septembre. L’armée révolutionnaire, composée pour une partie de vieux soldats et pour une autre de volontaires de 1791, qui avaient déjà un an de présence sous les drapeaux, fit bonne contenance. L’artillerie, entièrement renouvelée, sous Louis XVI, par Gri beauval, était très supérieure à l’artillerie prussienne. Tout se borna à une canonnade où nous eûmes si bien le dessus que Brunswick n’osa pas donner l’assaut. La pluie arrêta le combat. Militairement, c’était partie nulle, moralement, la France était victorieuse.

Le même jour, la Convention entrait en séance.

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