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LA TERREUR COMMUNISTE

Ce qui frappe le plus dans les événements de l’époque révolutionnaire, à partir de la Législative, c’est le petit nombre des individus qui y prennent part. Aux élections, le chiffre des votants est infime. Dans la rue, le nombre des manifestants se restreint de jour en jour : six ou sept mille tout au plus à Paris, toujours les mêmes d’ailleurs et qui ont fait de l’émeute leur métier. A la chute de la monarchie, la France donne sa démission des affaires publiques. Sous l’orage, elle se fait humble, soumise, inexistante, guettant en silence des jours meilleurs, et, sur le grand peuple qui se tait, règne le petit peuple qui parle, les Jacobins.

Les sociétés avaient été, dès 1788, le moteur de la Révolution. Permanentes et unies, elles avaient, dans l'anarchie grandissante, consolidé et accru leur pouvoir, mais, jusqu’au 10 août, elles n’avaient agi que de l’extérieur, en faisant pression sur le gouvernement royal. De capitulation en capitulation, celui-ci était tombé au dernier degré de la faiblesse, mais il gardait encore assez d’audace pour être indocile, et il avait fallu le briser.

La France s’était alors trouvée dans une situation singulière : sans roi, mais soumise à une constitution monarchique. La Convention avait bien prétendu exercer elle-meme le pouvoir exécutif, mais

les précautions qui avaient -été prises contre la Cour se retournaient maintenant contre elle. Indépendance des autorités locales, défaut de subordination, renouvellement continuel des corps administratifs, impuissance des magistrats élus, abandon de la force armée aux Communes tout ce qui avait paralysé la. monarchie paralysait la République. Sans doute, la dualité entre la Couronne et l'Assemblée n'existait plus, mais comme l’Assemblée était elle-même divisée en deux factions ennemies l’impulsion du centre, au lieu d’être une, demeurait, comme autrefois, changeante et contradictoire. A l'égard de la Convention prise, en corps, les Jacobins sc retrouvaient, avec des forces accrues, dans la même situation que deux mois auparavant à l'égard du roi : maître officieux, menaçant et contraignant le maître officiel. Aussi leurs procédés d'intimidation ne changent-ils pas : mêmes campagnes de presse et de discours, même défilé de pétitionnaires, mêmes journées, mêmes violences. En forçant l'Assemblée à sacrifier, le 2 juin, les chefs de sa majorité, les clubs montrèrent qu'ils entendaient traiter la souveraineté populaire comme ils avaient traité la souveraineté personnelle. Cependant, contrairement à ce que l’on croit parfois, le 2 juin ne fut pas un dénouement, mais une étape. Il fut suivi d'une agitation qui, à la fin de 1793, aboutit à la création du gouvernement révolutionnaire, c’est à-dire à la dictature jacob/ne.

Dans cette irise, comme il était de règle depuis cinq ans, la Montagne fut manœuvrée par sa gauche extrême qu’on appelait le parti îles Enragés Où commençait il? Où s’arrêtait-il? Il est difficile de le limiter exactement. Entre ses membres, les brouilles et les haines étaient fréquentes, et on était prompt

à s’excommunier .''Mais, ces réserves faites, on peut dire que le mouvement est sorti de la prédication communistè de Jacques Roux et de ses émules, Varlet et Leclerc. Ce sont eux qui ont lancé l’idée que la révolution politique devait être complétée par une révolution sociale et que l’égalité des droits civiques n’allait point sans l’égalité des fortunes. Repoussés par les chefs révolutionnaires, ils se firent entendre du petit peuple des villes que l’inflation avait plongé dans une affreuse misère. Dès le mois de mai, ils étaient assez forts pour que Marat et Robespierre fussent obligés d’acheter leur concours contre les Girondins, et, jusqu’en septembre, leur influence ne cessa de grandir.

L’histoire de ces trois mois était, jusqu’à ces der niers temps, à peu près ignorée. M. Mathiez qui l’a, le premier, racontée en détail, la juge « très embrouillée et confuse ». « Les personnages, écrit-il, sont obscurs. Leurs actes sont mal connus et plus mal encore leurs intentions. C’est un flux et un reflux continuels de pétitions, de manifestations, de troubles et d’intrigues. Le gouvernement flotte parfois à la dérive. Il ruse avec l’émeute. Les déclara tions et les mesures qu’il lui oppose ne sont pas sans arrière-pensées. Il cède et il revient sur ses concessions. » Bref, c’est le chaos.

Cependant, si l’on veut s’en tenir aux grandes lignes, il est assez facile d’y voir clair, et tout peut se résumer de la façon suivante. Profitant des difficultés de la « soudure » entre les deux récoltes de 1792 et de 1793, Jacques Roux tient les sections en effervescence et, à trois ou quatre reprises, essaie de les pousser à l’assaut de la Convention qu’il accuse de réduire le peuple à la famine, en cou vrant de sa protection les riches, les mercantis et les

agioteurs. La pétition qu’il lit à la barre, le 25 juin, a l’allure d’un réquisitoire : « La liberté n’est qu’un vain fantôme, quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’esl cpi’un vain fantôme, quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie et de mort sur son semblable.

La République n’est qu’un vain fantôme, quand la contre-révolution s’opère de jour en jour par le prix des denrées auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes. » Et le jeune Leclerc, dans son journal, invitait les législateurs à se lever à trois heures du matin pour aller prendre rang dans les queues qui, avant le lever du jour, s’alignent le long des devantures closes. « Trois heures de temps passées à la porte d’un boulanger formeraient plus un législateur que quatre années de résidence sur les bancs de la Convention. »

Le succès même de cette propagande inquiète la Commune. Craignant d’être dépassés, Hébert et Chaumette reprennent à leur compte les théories <~communistes et, avec l’aide temporaire de Robespierre, ressaisissent leurs troupes en train de passer à l’ennemi. Chassé des Cordeliers, privé de son journal, Le Publiciste de la République, accusé par les Jacobins d’être un émissaire de Coblentz et un agent de Pitt, dénoncé à la Convention par la << veuve » de Marat, Jacques Roux, arrêté, se suicide en prison. Leclerc trouve prudent de disparaître : il s’engage dans un bataillon de réquisition. Varlet, l’orateur de plein air, passe quelques semaines en prison : il en sort muet. Le groupe est liquidé, mais c’est, au fond, un simple change liment de personnes. Que le communisme ait été

finalement représenté par Hébert, et non pal Roux, peu importe. Ce qui est capital, c'est que le commu nisme ait triomphé, c’est que le glissement à gauche ne se soit pas arrêté à la Révolution «< bourgeoise », mais qu’il soit allé jusqu’à la Révolution « prolé tarienne ».

La conversion d'Hébert qui représente l’épi sodé principal de cette évolution se place après l’assassinat de Marat (13 juillet). Avec son autorité, son génie de journaliste, son talent prodigieux de deviner et d’exprimei les passions populaires, Marat termait la route aux ambitieux. l‘our tout dire, il encombrait. A son enterrement, l’ami intime d’Hébert. Vincent, ne put cacher sa joie, et on l’entendit murmurer : <1 Enfin!... » Une grande place était à prendre Roux et Leclerc se poussaient pour s’y installer. Hébert les écarta ; « S’il laut un successeur à Marat, s écria-t-il aux Jacobins, le 20 juillet, s’il faut une seconde victime, elle est toute prête et bien résignée, c’est moi. »

Hébert n avait nulle envie d'être assassiné, mais il voulait amener à son Père Duchêne la clientèle de L’Ami du Peuple et du Journal de la République Afin de 11e pas être battu en démagogie, il se hâtait d'imprimer pêle-mêle dans sa feuille tous les racontars, toutes les calomnies, toutes les histoires de complots et de trahison qui alimentaient les conversation des clubs. Comme il fallait bien aussi proposer des remcdes. il s’appropriait sans vergogne ceux que Roux avait lancés et qu’il avait lui-même combattus jusque là : réquisition, taxation, guerre de classes, socialisation du commerce, a La patrie, écrit-il au début de septembre, la patrie, f...! les négociants n’en ont point. Tant qu’ils ont cru que la Révolution leur serait utile, ils l’ont soutenue, ils

ont prêté la main aux sans-culottes pour détruire la noblesse et les parlements; mais c’était pour se mettre à la place des aristocrates. Aussi, depuis qu’il n’existe plus de citoyens actifs (censitaires), depuis que le malheureux sans-culotte jouit des mêmes droits que le plus riche maltôtier, tous ces j...-f... nous ont tourné casaque et ils emploient le vert et Je sec pour détruire la République; ils ont accaparé toutes les subsistances pour les revendre au poids de l’or ou pour nous amener la disette; mais comme ils voient les sans-culottes disposés à mourir plutôt que de redevenir esclaves, ces mangeurs de chair humaine ont armé leurs valets et leurs courtauds de boutique contre la sans-culotterie; ils ont fait pis, ils ont nourri, habillé, approvisionné les brigands de la Vendée, ils ouvrent en ce moment les portes de Toulon et de Brest aux Anglais et ils sont en marché avec Pitt pour livrer les colonies... » Substitut du procureur de la Commune, seigneur du plus grand journal de France, Hébert pouvait frapper sur l’opinion jacobine des coups terribles. Tel de ses numéros fut, dit-on, tiré à 600.000 exemplaires, distribués gratuitement à Paris et aux armées. Mais son pouvoir s’étend bien au-delà de ce royaume de papier. Le ministère de la Guerre est sa maison, Bouchotte sa vache à lait. Il en tire tout ce qu’il veut ; argent, passe-droits, sinécures, commandements. Trois cents millions à dépenser tous les mois, cinquante mille places ou grades à distribuer, des centaines de marchés lucratifs à adjuger ; qu’on mesure cette énorme puissance. Autour du chef, un état-major d’hommes de main : Vincent, secrétaire général du ministère de la Guerre, Ronsin, commandant de l’armée révolutionnaire, Rossignol, commandant de l’armée de

l’Ouest. Dans son sillage : Hanriot, commandant la garde nationale parisienne, Pache, maire de Paris, Chaumette, procureur-syndic, un petit homme replet, rougeaud et soigné, fils d’un cordonnier de Nevers, élevé au collège de sa ville par la protection d’un grand seigneur, tour à tour moine, marinier et clerc de procureur, intelligent et hardi, Clootz, Royer, Proli, Pereyra, tous les réfugiés politiques, Claire Lacombe et ses clubs de « femmes révolutionnaires ». A la fin d’août, il a la majorité aux Jacobins. Le 4 septembre, il organise une journée pour entraîner la Commune et, le 5, une seconde pour entraîner la Convention.

Le quartier général de l’émeute est au ministère de la Guerre. Dès le matin, les meneurs réquisitionnent les ouvriers employés dans les manufactures militaires. Des groupes d’hommes de confiance battent les chantiers pour racoler les terrassiers et les maçons. D’autres sonnent l’appel des chômeurs. Vers midi, la place de Grève est occupée. l’Hôtel de Ville envahi, la salle du corps municipal occupée par une foule hurlante qui réclame du pain. Chaumette essaie un moment de disperser les manifestants, en les couvrant de belles paroles et de belles promesses. Peine perdue. Il sent que l’affaire est sérieuse et, sans plus tergiverser, il se range du côté des pétitionnaires et annonce qu’il se mettra à leur tête le lendemain pour les conduire à la Convention : « ... C’est ici la guerre ouverte des riches contre les pauvres; if faut les écraser nous-mêmes; nous avons la force en main! Les malheureux qu’ils sont! Ils ont dévoré le fruit de nos travaux, ils ont mangé nos chemises, ils ont bu notre sueur et ils voudraient encore s’abreuver de notre sang! » Le soir, à l’exemple de la Commune, les Jacobins

décident de soutenir le programme de terreur communiste d’Hébert et' de se joindre au défilé du lendemain.

Tout se passa comme il avait été convenu. A midi et quart : rassemblement à l’Hôtel de Ville, à midi quarante-cinq : départ pour les Tuileries. Pache et Chaumette marchent les premiers. Derrière eux, un cortège serré, d’où émergent de nombreuses pancartes : Guerre aux tyrans! Guerre aux aristocrates! Guerre aux accapareurs! La Convention, justement, écoutait un député de l’Oise, Coupé, qui proposait l’institution de la carte de pain. Elle est avertie de l’arrivée des pétitionnaires. On les introduit aussitôt. Robespierre préside. Pache et Chaumette expliquent que la disette a pour cause l’égoïsme des riches et la malveillance des cultivateurs. Ils dénoncent l’affreux système conçu pour affamer le peuple et le contraindre à « échanger sa souveraineté contre un morceau de pain ». Ils demandent la réquisition des denrées de première nécessité et l’extermination de l’aristocratie mercantile. La Convention, qui a déjà préparé tout un arsenal de lois économiques, leur accorde, séance tenante, la division du tribunal révolutionnaire en quatre sections et la création d’une armée spéciale chargée d’appliquer les lois sur les subsistances. Mais elle promet de faire encore mieux les jours suivants et, pour bien marquer sa soumission, elle élit, le lendemain, au Comité de Salut public, deux membres nouveaux, deux hébertistes : Collot d’Herbois et Billaud-Varenne.

La crise d’août 1793 représente dans l’histoire de la Révolution un tournant aussi important que la crise d’août 1792. Jusqu’alors, par routine de pensée, par fidélité aux théories de leur jeunesse,

la plupart des Conventionnels étaient restés par tisans du libéralisme économique. L'intervention de l’Etat dans le domaine de la production leur semblait être une réaction, un retour aux pratiques de l'ancien régime. Désormais, ils vont se précipiter d’un mouvement toujours plus rapide dans la voie que les communistes leur ont ouverte.

La fortune mobilière était, au début de la Révolution, représentée pour la plus grande partie par des rentes sur l’Etat ou sur des collectivités, dont l’Etat avait repris les dettes en même temps que les revenus. De ce côté, point de mesure spéciale à prendre : il suffisait de laisser agu la dépréciation du papier-monnaie. En décembre 1793. l’assignat ne valait déjà plus en moyenne que 50 % de sa valeur nominale; en juin 1794, 33 % seulement. Les rentiers étaient frustrés des deux tiers de leur capital.

La Convention cependant ne s’en tint pas là. Sur le rapport de Cambon, le grand homme du Comité de finances, elle décida d’unifier les anciens types d’emprunts, ou plus exactement de les remplacer par une certaine quantité de rentes qui seraient inscrites au Grand Livre de la Dette publique sans mention de capital correspondant. Cette opération comportait non seulement une réduction d'intérêts, mais aussi et surtout la suppression de tous les avantages accordés à certaines émissions : lots, primes de remboursements, tirages échelonnés, etc... (24 août 1793). Quant aux rentes viagères, elles furent également converties en rentes perpétuelles. Comme la conversion né pouvait être effectuée qu’après un certain nombre de formalités difficiles, dont la première était la remise d'un certificat de non-émigration, une part des titres se trouva annulée automatiquement. Les autres fuient

échangés contre des reconnaissances nouvelles selon un barème qui lésait considérablement les porteurs (12 mai 94). La création du Grand Livre, prôné partout comme un monument de probité, ne fut qu’une banqueroute partielle ajoutée à la débâcle monétaire. Enfin, en novembre 1793, avait été instauré un nouvel emprunt forcé sur tous les revenus, remboursable deux ans après la paix (?), mais ne portant pas intérêt, avec exonération pour la première tranche de mille livres et taux progressif atteignant 100 % à partir de 9.000.

A l’égard des sociétés par actions, les Conventionnels opérèrent plus radicalement encore. Un décret qui datait des derniers jours de la Législative avait supprimé les titres au porteur et ordonné l’enregistrement au nom des propriétaires de tous effets et actions, ainsi que l’enregistrement de toutes cessions et transferts. Les infractions réelles ou supposées à cette loi servirent de prétexte à une campagne contre la spéculation qui aboutit, le 27 juin 1793, à la fermeture de la Bourse, le 24 août, à la suppression des sociétés anonymes, le 8 septembre, à la mise sous scellés des banques et maisons de change. Les particuliers qui possédaient des créances-or sur l’étranger furent tenus de les remettre à la Trésorerie nationale contre leur valeur en assignats comptés au pair. Les représentants en mission et les autorités locales organisèrent la réquisition des espèces monnayées, lingots et objets précieux dont un décret du 13 novembre ordonna finalement la confiscation. Les dénonciateurs recevaient un vingtième des prises et les sociétés révolutionnaires obtenaient pleine licence pour perquisitionner « chez les riches ». Comme l’écrit un historien marxiste, elles s’en donnèrent

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à cœur joie. La peur poussa un assez grand nombre de personnes, connues pour posséder de l’argenterie, à l’échanger contre des assignats qui. pour un moment, s’en trouvèrent ragaillardis. Amélioration éphémère! En décembre, Cambon. qui avait organisé la chasse aux métaux précieux, les déclarait « odieux et vils ». « L’or, aux yeux du sans-culotte républicain, disait-il, ne doit être que du fumier. » Preuve qu’on ne lui en apportait plus beaucoup. Il laissait prévoir l’institution d’un commerce sans signe monétaire, « par échange pur et simple », et, en attendant, il décidait que l’or et l’argent ne seraient plus échangés contre des assignats, mais contre un papier nouveau, accepté de la même façon par l’Etat, mais inutilisable pour les transactions entre particuliers.

Quel qu’ait été le développement industriel au temps de Louis XV et de Louis XVI, la fortune immobilière de la France demeurait, en 178g, beaucoup plus considérable que sa fortune mobilière. La saisie et la vente des biens ecclésiastiques, la saisie et la vente des biens d’émigrés en avaient bouleversé la répartition sans en diminuer la valeur. Au contraire, tandis que la guerre, le blocus, l’émigration, la misère, tarissaient tant de sources de revenus, la terre représentait de plus en plus la valeur-refuge par excellence.

La première taxation des blés fut votée le 4 mai 1793, en échange de l’alliance des Enragés contre les Girondins. Mais elle fut très mal appliquée. Les administrations départementales à qui incombait cette charge firent traîner à dessein les opérations préparatoires et prirent prétexte des obscurités et des lacunes du décret pour le laisser tourner neuf fois sur dix.

Ln juillet, tout change. La poussée communiste se fait de plus en plus violente. Sur le rapport de Collot d Herbois, la Convention adopte presque sans débat une loi sur l’accaparement (27 juillet) qui, du M Marion, « ne tendait à rien de moins qu’à traiter en ennemi public quiconque aurait encore le courage de faire commerce des choses, dont précisément on se plaignait le plus de manquer »>. L’accaparement était défini : le fait de tenir enfermées dans un lieu quelconque sans les mettre en vente journellement et publiquement les denrées et marchandises de première nécessité, à savoir : la farine, le pain, la viande, le vin, les légumes, les fruits, le beurre, le cidre, le vinaigre, l’eau-de-vie, le miel, les graisses, le suif, le poisson-, le bois, le charbon, l’huile, la soude, le savon, le sel, le sucre, le chanvre, la laine, le papier, les cuirs, le fer, le cuivre, le plomb, l’acier, le drap, la toile, et généralement toutes les étoffes. Les détenteurs de ces denrées étaient tenus d’en faire déclaration sous huit jours aux municipalités qui nommeraient des commissaires aux accaparements pour vérifier leurs dires et au besoin procéder aux ventes. Les auteurs de fausses déclarations seraient punis de mort, les dénonciations récompensées par le tiers des confiscations.

La loi n’atteignait pas la production et respectait la liberté du prix de vente. Un grand pas, cependant, était fait vers une mainmise générale. Le secret du commerce n’existait plus. Les commissaires aux accaparements pouvaient s’introduire partout, compulser les registres et les factures, disperser les stocks, visiter les granges et les greniers. Quand on est sur cette route, on ne s’arrête plus. Très vite, on en vient à l’idée que la loi du 27 juillet n’est

qu’une entrée en matière et que l’Etat a le pouvoir de peser sur les prix et les faire baisser. Ici et là. apparaissent quelques essais de taxation partielle Enfin, le 29 septembre, la Convention décrète la taxation générale des denrées de première nécessité ou, comme on disait alors, le maximum.

A toutes les matières qu’énumérait le décret du 27 juillet et dont la circulation était déjà contrôlée, s’ajoutaient les graines, le tabac, les chaussures, les sabots, les chapeaux, les articles de quincaillerie et. de boissellerie, enfin, toutes « les matières premières qui servent aux fabriques ». Les cultivateurs étaient tenus de faire la déclaration de leur récolte. Il leur était interdit de vendre leur blé ailleurs qu’au marché public et à un autre cours que le cours officiel. S’ils s’y refusaient, les autorités approvisionneraient les halles par la force, réquisitionneraient les blés sur pied et feraient faire la moisson et le battage par des ouvriers mobilisés à cet effet. Le transport du blé était subordonné à une autorisation, les meuniers réquisitionnés avec leur matériel et leur office considéré comme un service public. Enfin, alors que la monnaie avait déjà baissé de moitié et s’avilissait encore de jour en jour, le maximum . n'était fixé qu’à un tiers en sus du prix courant de 1790. La loi n’était pas seulement une loi de tyrannie, mais une loi d’expropr iation. Les contrevenants étaient menacés des peines les plus sévères : un an de gêne aux boulangers qui cesseraient le travail; dix ans de fers aux meuniers qui feraient le commerce des grains et farines: dix ans de fers aux cultivateurs coupables de fausses déclarations; la mort à ceux qui tenteraient d’empêcher les réquisitions.

Sauf pour les grains, dont le prix était fixé pour

tout le territoire, la taxe devait être établie de la façon suivante : il serait envoyé aux villes principales, maritimes et commerçantes de l'intérieur, aux chefs lieux de district, aux fabriques et aux sociétés populaires, vingt séries de tableaux contenant les nomenclatures de toutes les espèces de denrées et objets de consommation. Dans une colonne restée en blanc, les destinataires indiqueront quels étaient, en 1790, les prix des objets et denrées qui se produisent ou se récoltent par leurs soins ou dans leurs circonscriptions. Puis ils retourneront les listes à Paris. La commission des subsistances et approvisionnements s’en servira pour dresser, par comparaison et après augmentation d'un tiers, le Tableau général du maximum — deux forts volumes — qui, envoyé à chaque district, permettra d’établir le maximum local. Pour cela, chaque marchandise mise en vente devra porter une indication d’origine. Le prix définitif, au lieu de consommation, se composera donc du prix d’achat taxé au lieu d’origine, grossi des frais de transport réglementaires et du pourcentage de bénéhce accordé par les autorités au grossiste (5 %) et au détaillant (10 %). L’enquête préliminaire dura quatre mois. Le Maximum général ne fut donc prêt qu’à la hn de février et distribué en mars.

Il s’appliquait aux stocks anciens comme aux produits nouveaux. Seules furent exceptées certaines fournitures militaires (chaussures, harnais, voitures) pour lesquelles un marché avait été passé : le prix convenu devant être respecté jusqu’à livraison intégrale. Dans tous les autres cas, la taxe de J 793 1 794 fut imposée aux articles en magasin, qui avaient été payés beaucoup plus cher en 1791 ou

1792. C’est ainsi que Claude Périer, négociant à Grenoble et à Marseille, fut ruiné : il dut liquider à 4 livres l’aune, un millier de pièces de toile achetées à 8 et 9 livres. Volé, il se fit voleur • comme il était banquier en même temps que marchand et importateur, il remboursa ses déposants en monnaie de singe.

Maître de la production intérieure, il ne restait plus à l’Etat qu’à s’emparer du commerce extérieur. Ce fut d’objet de l’arrêté du 30 mai 94 qui mit à sa disposition toutes les denrées, matières et marchandises importées par terre et par mer. Des agences établies dans les ports et aux frontières réquisitionnaient ce qui était à leur convenance et ne laissaient aux propriétaires que le surplus. Pra tiquement, l’Etat devint l’unique importateur. Quant à l’exportation, elle était interdite pour un grand nombre d’articles et ne fonctionnait pour les autres que sous un étroit contrôle. Enfin, la flotte de commerce était tout entière réquisitionnée.

Avec les biens, les hommes. Le décret de levée en masse (23 août 1793) n’envoyait aux armées que les jeunes gens de 18 à 25 ans, mais il mettait toute la population française, femmes comprises, au service de l’Etat. Il était logique que l’Etat, virtuellement seul patron et seul boutiquier, fût en mesure de se proclamer aussi seul employeur. Au reste, le maximum des denrées impliquait nécessairement le maximum des salaires. La loi du 29 septembre se montra cependant un tout petit peu plus généreuse pour les ouvriers que pour les commerçants : au lieu du tiers, on leur accordait la moitié en sus du salaire de 1790.

La réquisition des travailleurs fut appliquée par catégories selon les besoins en 1793 et en 1794 :

réquisition des ouvriers boulangers; réquisition des ouvriers imprimeurs pour la fabrication des assignats; réquisition des charrons, fondeurs, tourneurs, tailleurs, tanneurs, etc., pour les fabrications de guerre; réquisition des charretiers et flotteurs de bois pour le transport des combustibles et des grains. La France entière fut transformée en une immense caserne, et comme la loi Le Chapelier avait enlevé aux prolétaires le droit d’association et le droit de grève, la classe ouvrière subit aussi durement que les autres le poids de la politique communiste. Le 4 avril 1794 encore, la Convention proclama l’universelle réquisition des bras et des talents et déféra au Tribunal révolutionnaire tous ceux qui prétendraient s’y soustraire.

Alors surgit la véritable difficulté : appliquer ces lois impossibles. Dès que le maximum fut promulgué, les magasins se vidèrent en un instant, chacun se hâtant d’acheter à un prix facticement abaissé ce qu’il payait la veille deux ou trois fois plus cher. Tant qu’il resta des réserves dans les caves et dans les arrière-boutiques, la sainte guillotine, comme disait Hébert, put bien encore les faire sortir. Les stocks épuisés, personne ne se présenta pour les renouveler. Du jour au lendemain, il n’y eut à Paris ni sucre, ni huile, ni chandelles. On trouvait encore du vin, mais falsifié, imbuvable. En province, les habitants de la campagne se ruèrent dans les villes pour échanger leurs billets contre des vêtements, des chaussures, des pièces d’étoffe, des articles d’épicerie que la loi contraignait de liquider à vil prix. Après quoi, ils se hâtèrent d’enfouir leur blé dans des cachettes impénétrables. Car chacun voulait le maximum pour le voisin et la liberté pour soi : « Frères et amis, disait

le Conventionnel Frecine à des ouvriers qui s’étaient insurgés contre le maximum des salaires, j’apprends avec douleur que parmi vous il est des individus qui s’opiniâtrent à vouloir obtenir une augmentation de journées qui tomberait à la charge de la République. Eh quoi, citoyens? Le détestable esprit de cupidité que la justice nationale vient d’anéantir chez les accapareurs se serait-il donc glissé dans l’âme pure des sans-culottes!... Vous demandez que la loi s’exécute à la rigueur pour ce que vous achetez, et vous refusez de l’observer pour tout ce que vous vendez aux autres!... » Les appels au civisme ne durent pas avoir grand succès, puisque les observateurs Grivel et Siret consignent, dans leur premier rapport de janvier 1794, que les voituriers, les cochers de fiacre, les ouvriers et les manœuvres à la tâche demandent tous au-dessus du prix que la loi leur accorde. « Il n’y a pas jusqu’aux ouvriers qui scient ou montent le bois, jusqu’aux garçons de chantier, jusqu’aux ramoneurs de cheminées qui n’exigent le double de ce qu’ils doivent recevoir. » Si le commerce de l’or est prohibé, il existe une Bourse noire où le louis est coté journellement. Elle se tient dans un café de la rue Saint-André-des-Arts, où se réunissent les agioteurs. En deux étapes (janvier 1790, septembre 1791), la Constituante avait affranchi les Juifs : déjà se fait jour un certain antisémitisme. En janvier 1794, l’observateur Pourvoyeur prétend qu’ils ont accaparé les transactions clandestines sur l’or en lingots ou autrement.

La résistance des paysans s’annonçait plus formidable encore. Il était évident qu’ils mettraient tout en œuvre pour faire échec à la législation qui les dépouillait.

De fait, partout où ils peuvent braver les perquisitions, iis dissimulent leur récolte et ne la vendent qu’en fraude au prix qui leur plaît. Là où ils ne sont point à l’abri, ils la laissent pourrir sous prétexte qu’ils manquent de bras pour la rentrer. Ailleurs, comme le maximum du blé a été appliqué avant le maximum de l’avoine, ils consentent à vendre l’avoine, mais nourrissent leurs chevaux avec le blé. Quand la viande est taxée au détail, ils n’approvisionnent plus les bouchers. Quand elle est taxée sur pied, ils laissent crever leurs bêtes.

Un article de la loi de septembre donne aux municipalités le droit de confisquer et de vendre les grains non déclarés : certaines d’entre elles se réclament de cet article, interprété abusivement, pour organiser un marché « noir » quasi officiel, de complicité avec les non-déclarants. D’autres « grossissent leur état de détresse » (cè sont les représentants Pinet et Cavaignac qui l’écrivent) pour ne pas exécuter les réquisitions destinées à nourrir les armées. Dans un district de la Dordogne, 23 paroisses sur 78 ne déclarent pas leurs récoltes dans les délais prescrits, rendant impossible l’établissement d’un plan départemental d’alimentation : c’est Périgueux qui en souffre et qui mange du son. Bref, selon l’expression de M. de Cardenal, qui a bien étudié ce coin de France, les municipalités rurales font preuve d’ « une méconnaissance absolue des dispositions législatives », en d’autres termes, d’une totale mauvaise volonté. Les agents nationaux signalent mélancoliquement les progrès du « fanatisme ».

Aux frontières, la contrebande se développe dans d’énormes proportions. Le quintal de froment se vend 40 francs-or à Genève, 14 francs-papier en

France. Peut-on concevoir une surveillance assez stricte pour empêcher un commerce aussi avantageux?

Dans la Haute-Saône, sur laquelle M. Mathiez nous donne des renseignements précieux, la promulgation du maximum a pour effet immédiat d’aggraver la crise des subsistances. Les cultivateurs suspendent les battages; les boulangers ne cuisent plus; les aubergistes ne servent plus les clients; les ouvriers qui n’ont point de travail à la ville refusent d’aller aider aux besognes des champs. Un jeune volontaire, dont M. Marion possède la correspondance, écrit de Phalsbourg à sa famille : « On a publié ici la taxe des denrées, mais, depuis, il est presque impossible de trouver à déjeuner ». De Toulouse, on mande au Comité : « La ville semble cernée par une armée ennemie : les subsistances cessent d’y parvenir, les habitants des campagnes ne s’y rendent que pour vider les boutiques. » D’Arras, Buissart écrit à son ami Robespierre : « Le maximum nous met dans une étreinte extrême. Notre obéissance rigoureuse à la loi nous rend la victime de la désobéissance des communes qui nous environnent. Nous mourons de faim au milieu de l’abondance. » Et, de Bergues, cette note qui résume les autres : « La loi du maximum a fait dans ces pays, l’effet d’un complot liberticide enfanté par Pitt... »

Le communisme ne se concevait point sans un déploiement inouï de contraintes et de force. De fait, c’est lui qui donne son sens à la Terreur, en explique la marche et la durée. La dictature terroriste est liée aux lois sociales et non aux événements militaires. Placée à l’ordre du jour, le 5 septembre, après la grande manifestation hébertiste,

elle s’organise au moment où le péril extérieur décroît. Elle se codifie quand les frontières sont libérées. Elle bat son plein quand la guerre est victorieuse et la Belgique conquise à nouveau.

En principe, la Convention est « le centre unique de l’impulsion du gouvernement », mais elle délègue ses pouvoirs d’exécution et de surveillance à deux Comités de douze membres réélus mensuellement : le Comité de Salut public pour tout ce qui concerne la guerre, la diplomatie, les subsistances, les lois révolutionnaires; le Comité de Sûreté générale pour la police et la justice. Le détail de l’administration est abandonné aux ministres, puis, après leur suppression, à de simples commissions exécutives rattachées au Comité de Salut public. Pour assurer d'une manière complète l’unité de la République, la Convention envoie dans les départements et aux armées une partie de ses membres qui, sous le nom de « représentants en mission », sont chargés de surveiller l’esprit public, de contrôler la conduite des généraux, d’épurer et d'actionner les pouvoirs locaux. Les représentants communiquent avec la Convention par l’intermédiaire du Comité de Salut public qui a le droit de les rappeler. Les procureurs élus des districts et des communes sont remplacés par des agents nommés par la Convention et responsables devant elle, les procureurs-syndics des départements supprimés, le renouvellement des municipalités suspendu (4 décembre).

L’Etat communiste ne saurait se contenter des modestes administrations d’autrefois. Aux six ministères, s’ajoutent vingt services nouveaux, d’où sortent cent autres. Il y a des commissaires aux biens nationaux de la première origine (biens ecclésias-

tiques), des commissaires aux biens nationaux de la seconde origine (biens d’émigrés), des commissaires à la réquisition des chevaux de luxe, des commissaires aux habillements, des commissaires aux accaparements, des commissaires à la récolte et,à la fabrication du salpêtre, des commissaires aux recensements, au cadastre et aux réquisitions, des commissaires à la statistique, aux subsistances, aux transports, une agence de commerce extérieur, des missions d’achat à l’étranger, des receveurs de taxes révolutionnaires sur les riches, une police immense, une armée d’observateurs, de gardiens de scellés, de gardiens de suspects, de gendarmes, de geôliers et enfin une armée révolutionnaire destinée à appuyer les réquisitions : six mille fantassins, trois escadrons de cavalerie et douze cents canonniers pour la seule région parisienne.

Cette armée, c’est Chaumette qui, le 5 septembre, en a obtenu la création, pour mater les paysans, « ces nouveaux seigneurs, non moins cruels, non moins avides, non moins insolents que les anciens », et les commerçants, « classe avide, aussi cruelle que la première ». Le recrutement commença dès le lendemain et, le 9, Carnot lui-même présenta à l’Assemblée le statut organique des forces révolutionnaires. Un registre sera ouvert sur le bureau de chaque section; les volontaires s’y feront inscrire; le comité révolutionnaire écartera les douteux; un second triage aura lieu à la Commune. Les soldats seront nourris, logés et habillés. Ils toucheront une paie de quarante sous par jour. Us éliront leurs sous-officiers et leurs officiers jusqu’au grade de capitaine. L’état-major sera nommé par le gouvernement. En fait, ce furent les Jacobins qui le désignèrent. Il comprit un général de

division, qui fut un ami de Marat, l’auteur dramatique Ronsin, employé de Pache dans les bureaux de la Guerre et commissaire militaire en Vendée; deux généraux de brigade. Boulanger et Parein, celui-là ouvrier bijoutier, originaire de Liège, celui-ci clerc de procureur; un chef d’étatmajor, l’acteur Gramont, et un commandant de cavalerie, le dessinateur en broderie Mazuel.

En septembre 1792, Gramont avait participé au massacre des prisonniers d’Orléans et avait commandé la garde lors de l’exécution de la reine. Sanson rapporte dans ses Mémoires que c’est lui qui avait donné l’ordre de montrer au peuple la tête coupée, « dont les paupières étaient encore agitées par un frémissement convulsif ». Il vola beaucoup, pour lui-même et pour les filles qui l’entouraient. Boulanger était nul et ne sortit pas du néant. Parein, un des vainqueurs de la Bastille, avait, de juillet à septembre 1793, présidé la commission militaire qui vida les prisons d’Angers en pourvoyant la guillotine. Mazuel avait participé à 1 assaut des Tuileries, le 10 août. Il était brutal et jouisseur, avec un certain sadisme. Les soldats valaient les chefs. Un observateur du ministère de l’Intérieur les appelle des brigands.

On verra par tons les chemins L’armée révolutionnaire Qui rangera tous les mutins En les obligeant à bien faire.

La guillotine la suivra,

Les magasins on fouillera ,

Celui qui se mutinera On fera sa fête En coupant sa tête.

Il vaut beaucoup mieux obéir ÇTue de se faire raccourcir .

En somme, l’armée révolutionnaire (il va s’en organiser des détachements dans trente déparie ments, au moins) est à la disposition des représentants et des comités pour l’exécution des lois républicaines : réquisitions, maximum, épuration, répression et chasse aux suspects. Ronsin se rend à Lyon avec ses hommes, pour les fusillades. Un représentant, qui opère en Seine-et-Oise, réclame la visite d’une compagnie à Montagne-du-Bon-Air (cidevant Saint-Gennain-en-Laye), pour en faire disparaître les restes de la superstition. Le Comité de Salut public offre un bataillon à Laplanche pour achever de « purifier » Caen, « où subsiste une sourde fermentation »; Garnier (dans l’Aube) a besoin de renforts pour achever les réquisitions « avec fruit ». Un membre de la Commune de Paris écrit de Pontoise que partout où l’armée révolutionnaire se montre, elle fait « des miracles », et le représentant Javogues mande de Mâcon que « les visites domiciliaires » opérées par le détachement envoyé de Paris « ont produit le plus grand bien ». il faudra attendre la chute de Robespierre pour être pleinement informé des excès commis par les colonnes révolutionnaires : vols, tortures, arrestations arbitraires, destructions d’œuvres d’art, pii lages, viols, incendies de forêts, assassinats. Cepen dant, en pleine vague hébertiste, une bande de Ronsin ayant visité la ferme du député Lecoinie, la Convention dut entendre le récit que voici.

A la fin d’octobre, à la tombée de la nuit, au village de Tigery, près de Corbeil, vingt-cinq soldats ont fait irruption en armes chez le citoyen Gilbon,

vieillard de soixante et onze ans, laboureur « faisant valoir trois charrues » et père de six enfants. Ils ordonnent à tout le monde de se lever, alignent le long du mur, pieds et mains liés, la tête couverte d’un sac, le fermier, la fermière, les valets de charrue et les deux servantes. Après quoi, ils enfoncent les armoires, prennent ce qu’ils trouvent de précieux, vingt-six couverts en argent, une écuelle, des gobelets, deux montres, une tabatière, la croix d’or que la femme Gilbon porte au cou, sa montre et sa broche. Ils reviennent au vieillard :

— Où est ton argent monnayé?

Comme il ne répond pas, ils le traînent à la cuisine, l’assoient devant la cheminée et lui mettent les pieds sur les braises. « Nous allons te faire chanter. » Il leur donne alors 72 livres en numéraire et 6.000 livres en assignats.

La perquisition finit par une beuverie à la cave. A minuit, les soldats décampent, non sans avoir défoncé un tonneau de vinaigre, mais sans délier leurs victimes. « La stupeur est telle dans les campagnes, conclut Lecointe, que les malheureux qui éprouvent des vexations de ce genre n’osent se plaindre, trop heureux d’avoir échappé à la mort. Tout ce qui porte le nom de force armée, leur imprime la plus grande teneur. » C’est ce que disait, à sa façon, le communard Pain : « Les fermiers sont les hommes les plus dociles de la terre : il ne leur fallait que de l’exercice. En leur laissant quelques instructeurs de l’armée révolutionnaire, nous en ferons quelque chose. »

Le 26 février (8 ventôse), Saint-Just proclamait à la Convention la nécessité d’achever la révolution sociale par une nouvelle distribution des richesses : « L’opulence est dans les mains d’un assez grand

nombre d’ennemis de la Révolution; les besoins mettent le peuple dans la dépendance de ses enne mis. Concevez-vous qu'un empire puisse exister si les rapports civils aboutissent à ceux qui sont contraires à la forme du gouvernement? Ceux qui font la Révolution à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau... Les biens des conspirateurs sont là pour les malheureux Les malheureux sont les puis sances de la terre... » Séance tenante, la Convention décréta que les biens des personnes ennemies de la République seraient confisqués et distribués aux <i patriotes indigents ». Le 3 mars, un nouveau décret ordonna l'établissement immédiat des deux listes complémentaires : celle des suspects qui seraient expropriés, celle des sans-culottes qui seraient installés à leur place.

u Personnes ennemies de la République. » La qualification était vague. Il y avait bien la loi du 17 septembre qui réputait suspects, non seulement les ci-devant nobles et les parents d’émigrés, mais encore tous ceux qui, par leurs paroles, leur action ou leur abstention, s’étaient montrés « ennemis de la liberté ». Cela n'était point suffisant. Le 13 mars, sont déclarés traîtres à la patrie et passibles de mort, tous ceux qui auront excité des inquiétudes sur le fait des subsistances, essayé de corrompre l’esprit public, préparé un changement dans la forme du gouvernement. Le 16 avril, un décret envoie à la Guyane, tout individu qui, vivant sans travailler, est convaincu de s’être plaint du régime. Enfin, le 10 juin, la fameuse loi de Prairial dresse la liste complète des crimes punis de la confiscation et de la peine capitale. Comme le dit un savant professeur, « l’émotion fut vive ». Il y avait de quoi : la liste était si longue que tous les Français

pouvaient se considérer comme promis à la guillotine.

Sont, en effet, considérés comme ennemis du peuple et marqués pour l’échafaud, ceux qui auront cherché à avilir et à dissoudre la Convention nationale et le gouvernement révolutionnaire (donc les royalistes et les modérés); ceux qui auront cherché à empêcher les approvisionnements (dont les cultivateurs et les commerçants rétifs aux réquisitions, les ouvriers rétifs au maximum des salaires); ceux qui auront persécuté et calomnié les patriotes (donc tous les ennemis passés, présents et futurs des Jacobins et de leurs créatures); ceux qui auront répandu des fausses nouvelles (toutes les commères); ceux qui auront cherché à égarer l’opinion ou à inspirer du découragement (tous les mécontents). Les accusés étaient traduits devant le tribunal révolutionnaire, soit par la Convention, soit par l’un des deux Comités de gouvernement, soit par les représentants en mission, soit par l’accusateur public. L’instruction préalable était supprimée. Si le tribunal s’estimait en possession de preuves morales suffisantes, il ne serait point entendu de témoins.

La chose, cette fois, était claire. On n’essayait plus de barbouiller la Terreur aux couleurs nationales. Tous les prétextes mis en avant pour la justifier étaient rejetés. Il ne s’agissait plus ni d’effrayer les complices de Pitt et de Cobourg, ni même de contenir un parti hostile. Il s’agissait d’anéantir 300.000 familles, pour prendre leurs biens.

Despotisme de la Liberté, dogmatisme de la Raison, c’est ainsi que les révolutionnaires appelaient le régime qu’ils avaient fondé. Camisole de force, tyrannie, enfer, oppression : c’est ainsi que

les historiens les plus impartiaux le qualifient aujourd’hui. Disons plus simplement que c'est le règne du Contrat Social : « l’aliénation totale de chaque individu avec tous ses droits, à la conunu nauté », selon l’exacte formule de Rousseau. Quant à ceux qui objecteraient que les révolutionnaires ne sont point la communauté, Saint-J ust leur répondra que la Volonté Générale n’est point la volonté du plus grand nombre, mais la volonté des purs, chargés d’éclairer la nation sur ses véritables désirs et son véritable bonheur.

Le travail de pensée et d’épuration entrepris dans les sociétés depuis quarante ans est terminé. Selon la logique la plus rigoureuse, leur doctrine a évolué du libéralisme anarchique à la dictature communiste. A leur exemple, et sous leur pression, le gouvernement est passé de la monarchie très chrétienne à la coalition montagnarde-hébertiste. Ayant modelé l’Etat à leur image, elles n’ont plus de raison de se distinguer de lui : elles s’y incorporent, elles en deviennent l’épine dorsale. « C’est dans le sein des sociétés populaires, dit la circulaire du Comité de Salut public du 4 février 1794, que l’esprit de liberté a pris naissance, a grandi et est monté enfin à sa hauteur. Sentinelles vigilantes, tenant en quelque sorte l’avant-poste de l’opinion, elles ont sonné l’alarme dans tous les dangers et sur tous les traîtres. C’est dans leurs sanctuaires que les patriotes ont été chercher et aiguiser des armes victorieuses. La République attend des sociétés populaires de nouveaux services. Le gouvernement révolutionnaire, organisé dans ses différentes parties, va se développer avec force et, pressant sur toutes les résistances, il doit enlacer tous les ennemis du peuple. La Convention nationale vous

appelle en communauté de soins, en partage d’efforts avec elle, pour asseoir cet édifice sur d’inébranlables bases. Vous serez nos plus puissants auxiliaires... » Et plus loin : « ... L’édifice de la Révolution arrivera bientôt à son achèvement. Sociétés populaires, vous en avez jeté les hardis et indestructibles fondements, c’est à vous d’en disposer le faîte. »

En janvier 1794, les sociétés sont au nombre de 1.900, réparties sur toute la surface du territoire. Il n’est point de ville, point de gros bourg qui n’ait la sienne, affiliée à la société mère de la rue Saint- Honoré. Elles forment les 21.500 comités de surveillance ou comités révolutionnaires dont les membres sont chargés au tarif de trois francs par jour de trier les bons des méchants, de distribuer les certificats de civisme et de dresser les listes de suspects. Elles désignent les candidats aux fonctions publiques et les soldats de l’armée révolutionnaire. Elles fournissent les jurés du tribunal. Elles dénoncent les agents dont l’incivisme leur est connu. Elles appliquent les mesures de sûreté. Elles organisent des expéditions dans les petits villages pour en purger les municipalités Elles président aux saisies, aux enquêtes et aux arrestations. ElLs entourent les représentants en mission et leui soufflent leurs arrêtés. Souverain collectif, Peuple Flu, elles sont les juges de l'orthodoxie républicaine Elles disposent arbitrairement des fortunes, des libertés et des vies.

Jamais pouvoir plus effrayant ne tomba entre des mains plus méprisables. Le meilleur de la France se cache ou est aux armées. Ce qui gouverne, c’est le rebut, ou, comme dit Taine, les notables de l’improbité, de l’inconduite, du vice.

de l’ignorance, de la bêtise et de la grossièreté : « déclassés et pervertis de toute espèce et de toute condition, subalternes -envieux et haineux, petits boutiquiers endettés, ouvriers viveurs et nomades, piliers de café et de cabaret, vagabonds de la rue et de la campagne, hommes du ruisseau et femmes du trottoir, bref toute la vermine antisociale mâle et femelle; dans ce ramassis, quelques énergumènes de bonne foi, dont le cerveau fêlé a donné spontanément accès à la théorie en vogue : les autres, en bien plus grand nombre, vraies bêtes de proie qui exploitent le régime établi et n’ont adopté la foi révolutionnaire que parce qu’elle offre une pâture à leurs convoitises ».

La Terreur, en vérité, ne fut pas uniforme. Elle sévit dans l’Ouest et le Sud-Est plus qu’ailleurs. Tout dépendait de la virulence des sociétés et des représentants en mission. Il y eut des régions où l’on vécut assez tranquille. Par exemple, en Touraine : Mme Dupin, veuve du fermier général, put demeurer paisiblement dans son château de Chenonceaux, sans autre désagrément qu’une foule de formalités tatillonnes. Selon les, calculs de l’historien américain Greer, dans six départements, personne ne fut condamné à mort, dans trente et un autres, on compte moins de dix exécutions. Mais Greer ne fait pas mention des provinciaux expédiés au tribunal de Paris. Des érudits ont publié les registres communaux d’un certain nombre de villages ou bourgs. Dans ceux de Rennemoulin, qui est proche de Versailles, on lit à toutes les pages la préoccupation constante des habitants, moyennant un conformisme extérieur d’une absolue docilité, de traverser les événements sans violence et sans histoire. A Aix-les-Bains, la négligence domine. Gen-

darmes et commissaires rivalisent de paresse : c’est le concierge qui délivre les passeports. A Bolbec, au contraire, on arrête pour les motifs les plus futiles : un tel est incarcéré pour avoir fermé sa porte à un patriote qui allait voir un parent malade; un autre pour avoir « méprisé » la Révolution et fredonné une chanson « incivique ».

Dans son grand rapport du 10 octobre 1793, Saint-J ust a proclamé que la guerre aux « riches » est la tâche essentielle du gouvernement révolutionnaire : « Il est nécessaire que vous chargiez l’opulence des tributs... Quand vous aurez appauvri les ennemis du peuple, ils n’entreront plus en concurrence avec lui... » Aubaine admirable. Mais où trouver les riches? Les domaines nobles confisqués; les revenus de l’agriculture et du commerce anéantis par la socialisation; les héritages morcelés par le partage égal et l’admission des bâtards aux successions; les ventes, créances et hypothèques réduites de moitié ou des deux tiers par la faillite monétaire : il ne restait plus beaucoup « d’hommes à superflu », et ceux qui demeuraient avaient vu leur superflu sérieusement réduit. N'importe, la chasse s’organise. Les sociétés populaires y sont d’autant plus intéressées que la loi a imputé sur le produit des taxes révolutionnaires l’entretien des comités de surveillance, la paie des sectionnâmes, les secours de chômage, les allocations aux sans-culottes nécessiteux, bref, toutes les indemnités que la Révolution jette en pâture à ses serviteurs. « La société populaire et la municipalité, écrit d’Orléans le représentant Laplanche, me doivent quelque reconnaissance. Four subvenir à leurs besoins et couvrir leurs dettes, je leur ai donné, toujours aux dépens des riches, à l’une 40.000 francs et à l’autre 49.000..

Deux jours m’ont suffi, à Bourges, pour une levée de deux millions... » Et il annonce une distribution prochaine de 20 francs par tête, à cinq ou six mille sans-culottes. A Strasbourg, Saint-Just et Lebas taxent à dix millions, payables dans les vingt-quatre heures, 193 notables. Sur cette taxe, deux millions sont réservés aux « patriotes indigents ». Le patriotisme n’était point un mauvais métier. Au besoin, quand les suspects manquent, on en fabrique en inscrivant sur la liste des émigrés des hommes qui n’ont pas quitté la France. C’est ce qui arriva à Dijon au président Richard de Rufïey : il était riche, il fut guillotiné.

Le 26 août 1793, le représentant Joseph Lebon, député du Pas-de-Calais., était envoyé en mission dans son département d’origine où il demeurait jusqu’au 10 juillet 1794. C’était un grand jeune homme pâle qui avait servi comme régent au collège des oratoriens de Beaune et qui avait été un moment curé constitutionnel de Neuville-Vitasse. De ses premières fonctions, il avait gardé, à l’ordinaire, des manières papelardes et un langage onctueux. Mais, par instants, sa véritable nature éclatait en sorties furieuses.

Dédaignant les prétextes ordinaires de conspiration ou de fédéralisme, il fait inscrire d’autorité sur ses listes noires tous les contribuables imposés à plus de 50 francs. « Considérant que parmi les pré venus de délits contre la République, il importe surtout de faire tomber les têtes des riches reconnus coupables, le tribunal criminel établi à Arras jugera d’abord révolutionnairement les prévenus distingués par leurs talents ou leurs richesses... » Leurs talen ts ou leurs richessesl Suspects ceux qui possèdent. Sus

pects ceux qui sont susceptibles de posséder un jour! Aussi la guillotine ne chôme-t-elle pas. En six semaines, 149 citoyens sont « raccourcis » à Cambrai, 392 à Arras.

A Arras, l'échafaud était dressé devant le théâtre. Lebon et sa femme assistaient aux exécutions du balcon de la comédie. Un jour, après une fournée particulièrement copieuse, le bourreau, pour corser le spectacle, s’amusa à grouper les cadavres nus de l’un et l’autre sexe, dans les positions les plus obscènes et les plus horribles. Une autre fois, comme on venait de lier sur la planche à bascule un cidevant marquis, Lebon suspendit l’exécution pendant dix minutes pour lire au condamné le dernier numéro du journal qu’il avait en poche. Après quoi il lui cria : « Va apprendre à tes pareils la nouvelle de nos victoires », et la tête tomba. Une autre fois encore (c’est M. Lenotre qui le raconte), après l’exécution de vingt-sept habitants de Saint- Pol, l’un des jurés conduisant deux femmes à la comédie, passa sur le ruisseau où coulait le sang des victimes. Il y trempa sa main et faisant dégoutter le liquide le long de ses doigts : « Comme c’est beaul » dit-il.

A Paris, la justice révolutionnaire n’a point cette fantaisie. Le personnel en est médiocre, mais routinier. Les présidents Herman et Dumas n’ont d'autre mérite que d'être les instruments dociles de Robespierre. L’accusateur Fouquier-Tinville est un ancien agent d’affaires, laborieux et méthodique qui expédie sa besogne de mort, comme il plaiderait des procès de murs mitoyens. Front bas, teint blême, nez grêlé, yeux ronds, lèvres minces et rasées : le bureaucrate de la guillotine. En bon ser-

viteur du pouvoir, il requiert contre tous ceux que le pouvoir lui envoie. On lui a prêté des halluci nations, des cauchemars. Pur romantisme! Fouquier n’est pas homme à gémir au travail. Son métier est de demander des têtes : il les demande. Plus il y en a, mieux cela vaut. Le reste ne le regarde pas. Quand les affaires s’accumulent, et pour gagner du temps, il opère par fournées. Un jour, on guillotine les anciens Parlementaires, un autre, les anciens fermiers généraux. Mais cette série est une déception . on les croyait riches, ils ne l’étaient plus. Parmi eux se trouvait Lavoisier. Cette circonstance nous a valu l’immortelle réplique du vice-président Coffinhal : « La République n’a pas besoin de chimiste, ni de savant. » Certains accusés manifestent leur mauvais esprit en se tuant avant jugement, pour soustraire leurs biens à la confiscation. Ordre est mis à cet abus. Fouquier n’a pas de fortune et n’aime pas l’argent. De temps à autre cependant, il autorise moyennant finance le transfert d’un détenu dans une maison de santé où on l’oublie.

Les affaires politiques sont les plus retentissantes, mais infiniment plus nombreuses sont celles qui naissent du maximum et des lois communistes. A partir d’avril 1794, les paysans et les boutiquiers arrivent par troupes dans les prisons. A Paris, seulement, deux mois avant Thermidor, il y a 2.000 fermiers sous les verrous. Sur 12.000 condamnés à mort dont on a relevé la qualité et la profession, il y a 7.545 laboureurs, garçons de charrue, artisans et marchands de différents états. Dans le Doubs, sur 1.900 émigrés, 1.100 appartiennent au peuple. En Alsace, on estime que 50.000 habitants de la campagne se sont réfugiés au-delà du Rhin dans

le seul hiver 1793-94. A Paris, on guillotine 51 per sonnes en octobre 1793, 58 en novembre, 68 en décembre, 71 en janvier 1794, 73 en février, 127 en mars, 257 en avril, 358 en mai, 122 les dix premiers jours de juin, 1.376 du 10 juin (loi de Prairial) au 27 juillet (9 Thermidor). Le 27 juillet encore, on guillotine une vingtaine de boutiquiers et d'artisans.

O11 tue beaucoup, on vole davantage. Les biens nationaux, placés sous séquestre, sont cambriolés par ceux-là mêmes qui en ont la garde, « Gardien de scellés » et « voleur » sont, dans le langage du temps, d’exacts synonymes. Les livres, les tableaux, les meubles, les tapis, les voitures, les parquets, les fenêtres, les marbres de cheminées : tout disparaît. Profits faciles, profits limités. Les membres des comités de surveillance ont une besogne plus fati gante, mais plus lucrative. Ils trafiquent des certificats de civisme et des mandats d’arrêt. O11 paie pour ne pas être suspect, on paie pour être relâché, on paie pour aiguiller son dossier sur une mauvaise route. Il n’y a qu’un moyen de se préserver, dit Mallet du Pan : c’est de solder ses bourreaux « par aliquotes graduelles, de les payer comme des nour rites, par mois, sur une échelle proportionnée à l’activité de la guillotine ». Si, par bonheur, la commune contient quelques vestiges de l’aristocratie mercantile, la fortune du comité est à moitié faite.

Derniere curée : la plus ample de routes : « La République ayant volé immensément, a pu, quoique volée à son tour, garder beaucoup » : les gros lots de marchandises, les grandes dépouilles des palais et des villages, enfin et surtout les immeubles, terres et bâtiments. Tout cela doit être dispersé

aux enchères. Mais alors que la propriété est un crime, qui oserait acheter, sinon les purs?

A partir de 1793, eux seuls ou presque seuls bénéficient de la chute de l’assignat. Ils s’adjugent au meilleur compte fermes et manoirs et, selon le mécanisme bien connu, attendent pour s’acquitter que la monnaie se soit avilie. Une coupe de bois paie la forêt; un cheval, la métairie; les grilles du parc, le domaine entier. Parfois l’acheteur du château a été le dénonciateur du châtelain, parfois son geôlier et parfois son juge. Dans le Var, le Vaucluse et les Bouches-du-Rhône, existent des bandes noires bien organisées qui avec le concours des sociétés populaires font arrêter les propriétaires terriens pour s’emparer ensuite de leurs biens. Sous le couvert du républicanisme, s’effectuent de formidables razzias. Après Thermidor, on verra apparaître, tout d’un coup, de monstrueuses fortunes qui n’ont point d’autre origine. « Il est malheureux, dit le représentant Charbonnier, cité par M. Marion, il est malheureux de ne voir que des ambitieux, des hommes cupides, dans la plupart des plus chauds patriotes... On dévore la République, on la mange par morceaux. Oh! que de soi-disant patriotes anthropophages! »

Régime contre nature, le « sans-culottisme » ne pouvait engendrer que la ruine et la misère. Réglementation, bureaucratie, inquisition, contrainte, tribunaux, guillotine : tout cela a fait faillite, faillite complète, faillite absolue. Jamais on ne mit en œuvre autant de moyens, ni de si terribles pour arriver à un résultat aussi piteux et aussi humi liant : la France acculée à la famine, ne subsistant que par la fraude ou par le secours de l’étranger.

La correspondance des représentants en mission

et des agents du pouvoir exécutif ne laisse à ce sujet aucun doute. Partout, les populations souffrent de la faim. On a rationné le pain à une demilivre par personne. Le plus souvent on n’obtient qu’un quart : un quart de pâte brune et indigeste, faite de seigle, d’orge, de glands et d’avoine, En bien des endroits, le pain lui-même manque huit ou dix jours de suite et à plusieurs reprises. On le remplace par des fèves, des châtaignes, de l’herbe et du chiendent.

Paris peut mieux se faire craindre que les départements. Aussi, pour le nourrir, affame-t-on des régions entières : six départements sont réquisitionnés pour le fournir de blé, vingt-six pour le fournir de viande. L’armée révolutionnaire appuie les réquisitions de ses baïonnettes et de ses canons. Et pourtant, tout manque. Coup sur coup, la Commune institue la carte de pain, la carte de sucre, la carte de viande. On fait queue à la porte du boulanger, de l’épicier, du crémier, du charbonnier. Encore faut il arriver de bonne heure pour ne pas s’en aller les mains vides.

Dès trois heures du matin, de longues files de misérables s’alignent le long des maisons, le dos sous la pluie, les pieds dans la neige. Il fait nuit noire, car faute d’huile on a éteint les réverbères. Des gardes sont de faction devant la boutique verrouillée. A huit heures, on ouvre les portes, c’est la ruée. Chacun fonce en avant pour entrer le premier, car seuls les premiers seront servis. Les forts piétinent les faibles, des femmes sont blessées, les gardes refoulent la cohue à coups de crosse... Après quoi, on s’en va faire la queue autre part, pour une autre denrée. Pour empêcher les pillages, il faut faire garder les abattoirs et les halles, escorter

P. GAXOTTF,. LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. ig

les maraîchers et les laitiers. Un jour, on annonce un bateau de vin. A peine est-il à quai, que la foule s’y précipite, si dense qu'il coule aussitôt. L’observateur La Tour La Montagne note dans son rapport du 2 2 février : « Le tableau de Paris commence à devenir effrayant. On ne rencontre dans les marchés, dans les rues, qu'une foule immense de citoyens courant, se précipitant les uns sur les autres, poussant des cris, répandant des larmes et offrant partout 1 image du désespoir; on dirait, à voir tous ces mouvements, que Paris est déjà en proie aux horreurs de la famine. »

Aux armées, le dénuement est extrême. Les achats de vivres devenus presque impossibles faute de marchandises, sont rendus plus onéreux encore parce que l’Etat commerçant est paperassier, négligent, arriéré et mal servi. Les représentants et les sociétés populaires avaient réquisitionné et mis en régie quelques-unes des grosses usines d'armement — forges et fonderies — notamment Indret et Albi, Carnot et Prieur se plaignent sans cesse que les établissements nationaux soient mal gérés, coûteux, toujours en retard pour les livraisons. Ils finirent par lever un certain nombre de réquisitions et par rajipeler les anciens propriétaires. « Considérant combien les régies nationales sont onéreuses aux intérêts de la République par le défaut d'économie..; considérant que les administrateurs des régies nationales s’occupent plus de leurs propres commodités et de l’embellissement des établisse ments que de 1 activité des travaux et de la réalité des produits; considérant que dans les régies, les procédés nouveaux ne s'introduisent jamais et que la perfection du travail ne fait aucun progrès... » Ils eurent du mal à démasquer, les propres à rien

qui s’étaient glissés dans les emplois les plus rémunérateurs.

Les réquisitions donnent naissance à des brigandages. Les services s’entravent les uns les autres. Toute leur gestion est grevée de dépenses inutiles et formidables. On réquisitionne à Orléans les grains pour l’alimentation de Paris, mais on envoie de Paris les grains pour l’alimentation d’Orléans. On réquisitionne à Châlons des cultivateurs pour conduire à l’armée de la Moselle les fourrages dont elle se plaint de manquer, mais comme rien n’a été prévu pour la nourriture des chevaux de trait pendant la route, les cultivateurs leur font manger le foin qu’ils devaient transporter. Lorsque Carnot prépare l’offensive au printemps de 1794, le principal argument qu’il donne aux généraux pour les inciter à frapper vite et fort, c’est que la France menacée de famine ne peut plus se sauver qu’en vivant sur l’ennemi : « ... Il ne faut pas vous dissimuler que nous sommes perdus si vous n’entrez bien vite en pays ennemi pour avoir des subsistances et des effets de tout genre, car la France ne peut soutenir longtemps l’état forcé où elle se trouve en ce moment... Il faut vivre aux dépens de l’ennemi ou périr... »

Par un heureux hasard, la France avait un fort crédit aux Etats-Unis. Les avances faites aux treize colonies par Louis XVI durant la guerre de l’Indépendance n’avaient pas encore été remboursées. Le Comité demanda qu’elles fussent payées en nature, en grains. Le gouvernement fédéral y consentit, mais en revanche, il imposa à la République le rappel de son ambassadeur, Genet, dont la propagande révolutionnaire l’avait inquiété au point qu’il l'avait fait, un moment, arrêter. L’amiral Villaret-

g88 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Joyeuse se jeta au-devant de la flotte anglaise : seize bâtiments, dont le Vengeur, furent coulés ou incendiés, mais le convoi passa (8 juin).

Tout cela néanmoins n’était qu’expédients. Le convoi portait 240.000 quintaux de farine, moins d’une Livre par habitant, autant dire rien. On ne remédie point par des moyens de cette sorte à la ruine d’un pays, ni aux ravages journaliers d’une exécrable politique. Au début juillet, la situation était plus critique que jamais. M. Mathiez, qui n’est pas un adversaire du gouvernement révolutionnaire, la résume fortement en ces termes : « Paysans accablés par les réquisitions et les charrois, ouvriers exténués pas une sous-alimentation chronique et acharnés à la conquête d’un salaire que la loi leur refusait, commerçants à demi ruinés par les taxes, rentiers spoliés par l’assignat, sous le calme apparent fermentait un mécontentement profond. Seuls profitaient du régime le troupeau élargi des agents de la nouvelle bureaucratie et les fabricants de guerre. »

Jusqu alors, la Révolution avait vaincu tous les obstacles. Elle se heurte cette fois à l’infranchissable barrière des approvisionnements ou, comme le disait encore Carnot, à la nature insurmontable des choses.

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