‹ La révolution françaiseChapitre 13 sur 18 · ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

ROBESPIERRE

Le Comité de Salut public élu le 10 juillet après la chute du Comité Danton-Cambon, se composait de neuf membres : Jeanbon Saint-André, Barère, Gasparin, Couthon, Hérault, Thuriot, Prieur (de la Marne), Saint-Just et Robert Lindet. Gasparin donna sa démission le 24 juillet pour protester contre l’arrestation de Custine, Thuriot donna la sienne le 20 septembre pour protester contre la destitution de Houchard. Robespierre remplaça Gasparin le 27 juillet. Le 14 août entrèrent Carnot et Prieur (de la Côte-d’Or), le 6 septembre, Billaud- Varenne et Collot d’Herbois. Soit, en dernier lieu, douze membres dont onze resteront en fonctions jusqu’au 9 thermidor.

Agissant et gouvernant en corps, le Conseil est, dans son intérieur, divisé et discordant. Hérault de Séchelles y joue les Alcibiades. Il a été avocat général au Parlement de Paris, assidu au cercle de la Reine et ami de Mme de Polignac. C'est un roué d’ancien régime : riche, voluptueux, corrompu. On l’a chargé de la diplomatie, mais la diplomatie chôme. Quand Hérault sera décapité, personne ne songera à lui donner un successeur.

Carnot et Prieur (de la Côte-d’Or) étaient capitaines du génie en 1789 : à eux la section militaire.

A Jeanbon Saint-André, ancien capitaine au long cours et ancien pasteur protestant, la marine. A Robert Lindet, que ses quarant-sept ans font le vétéran du Comité, les subsistances.

Billaud Varenne et Collot d’Herbois, un avocat et un acteur, représentent la faction hébertiste avec qui ils font la liaison. Pour les distinguer des techniciens, « des gens d’examen », on les appelle « les révolutionnaires ». Ils sont là pour souffler la mort et réclamer du sang. A l’occasion. Collot met la main à la pâte.

Si Prieui (de la Marne), toujours en mission, ne donne guète l’occasion de parler de lui, Barère se charge de faire du bruit pour quatre. C’est le maître Jacques de la maison. Il remplace les absents, aide les présents, prépare et lit les rapports à la Convention. Intarissable, doué d’une mémoire excellente, toujours prêt à improviser n'importe quoi, sur n’importe quel ton, c’est un instrument méprisable, méprisé et commode.

Pour terminer, « les hommes de la haute main » : Saint-J ust, Couthon et Robespierre à qui sont réservées la politique générale et la direction de l’esprit public. Avec ses vingt-six ans. Saint- Just est le benjamin des douze. S’il n’était pas d’une bravoure à toute épreuve, on dirait que c’est un rhétoricien excité. Fils d’un officier de gendarmerie, petit-fils d’un notaire, clerc de procureur à Paris, étudiant à Reims, interné quelques mois dans une maison de santé à la demande de sa mère, à qui il avait dérobé divers objets précieux, il s’était trouvé à la Révolution sans place, sans métier, vivant aux crochets de sa famille, avec pour tout bagage une épopée burlesque, en sept mille vers, d’une obscénité laborieuse et triste. La réunion des Etats lui

ouvre une carrière. Il se mêle ardemment aux controverses locales, écrit un livre politique qui a du succès, pose sa candidature à la Législative, mais n’ayant pas l’âge requis est contraint de la retirer. Il demeure à l’écart, rongeant son frein, écrivant pour lui même des pages d’imprécations : « Vous êtes tous des lâches qui ne m’avez point apprécié. Ma palme s’élèvera pourtant et vous obscurcira peut-être. Infâmes que vous êtes, je suis un fourbe, un scélérat parce que je n’ai pas d’argent à vous donner. Arrachez-moi le cœur et mangez-le, vous deviendrez ce que vous n’êtes point : grands... O Dieu! faut-il que Brutus languisse oublié loin de Rome! Mon parti est pris cependant; si Brutus ne tue point les autres, il se tuera lui-même. » La chute de Louis XVI arrangea les affaires de ce Brutus énervé : il fut élu à la Convention et tout de suite se lia avec Robespierre. En toutes circonstances, dit très justement M. Gignoux, il apparaîtra un peu comme l’accoucheur de la pensée de Robespierre; il la stimulera et la poussera à des conséquences extrêmes. Persuadé que la Raison éternelle s’est incarnée en lui, il abonde en sentences tranchantes et en aphorismes définitifs. Il est beau, insolent, cruel, d’une vanité sans mesure. Comme sa grande ambition est de devenir connétable de la République, il se fait envoyer en mission aux armées, s’y agite beaucoup et déteste Carnot.

Après l’écolier, l’infirme. Couthon est paralysé des jambes, on le traîne dans une petite voiture. On le porte dans les escaliers. C’est un sanguinaire à froid qui a, par accès, des vues d’homme d’Etat.

Enfin. Robespierre.

Maximilien-Marie-Isidore de Robespierre, naquit

à Arras le 6 mai 1758, quatre mois après le mariage de ses parents. Il appartenait à une famille de petite mais ancienne noblesse, dont on trouve la première mention à la fin du xve siècle et qui a produit un grand nombre d’hommes de loi. La mère morte de bonne heure, le père parti on ne sait où, ni pourquoi, il fut élevé par son grand-père maternel, un brave homme de brasseur qui ne put mieux faire que d’envoyer son petit-fils suivre les cours du collège. C’est, à cet âge, un bon petit garçon, appliqué, travailleur, aimant les jeux calmes et fier de ses succès. L’évêque le remarque et lui fait obtenir une bourse à Louis-le-Grand. Excellent élève, il est présenté plusieurs fois au concours général et il est désigné en 1775 pour haranguer le Roi qui passe devant le vieil et célèbre établissement. Louis-le-Grand gardait ses boursiers pendant les études d’université : Maximilien ne le quitte qu’en 1781, licencié et avocat, avec une gratification de six cents livres, la plus forte qu’un boursier de Louis-le-Grand ait jamais reçue. Somme toute, une enfance austère, sans être particulièrement malheureuse. Peu d’événements. De solides études. Un brillant succès. Toutes choses assez cou rantes.

De retour dans sa ville natale, Robespierre est admis sans retard à plaider au Conseil d’Artois. Un président le prend comme secrétaire. L’évêque le nomme juge au tribunal épiscopal : débuts honorables, sans être éclatants. Un portrait de Boilly nous le représente à peu près à ce moment : petit bourgeois propret à la mise soignée, regard doux, nez retroussé, sourcils bien nets, menton fort, l'expression satisfaite d’un chat ronronnant.

Sa sœur Charlotte nous apprend qu’il se levait

à sept heures, déjeunait d’une tasse de lait, mettait beaucoup d’eau dans son vin, n’avait de préférence pour aucune sorte de mets, terminait ses repas par une tasse de café, passait ses soirées avec des camarades ou en famille et travaillait dans son bureau quand il n’était point au palais, en visite ou en promenade. M. de la Palisse vivait de cette manière. A ses moments de loisir, Robespierre envoyait aux dames des galanteries laborieuses, comme on en écrit au sortir de l’école, et composait des petits vers badins dans le goût du temps, ni bons, ni mauvais.

Ses ennemis disent qu’il avait la voix criarde. Lorsqu’il se surveillait, il la rendait agréable et claire. Sa carrière d’avocat fut banale. Affaires médiocres, en médiocre quantité : de quoi vivre. Aussi, Robespierre est-il en assez mauvais termes avec ses vieux collègues qu’il accuse, comme bien d’autres, de fermer la route aux jeunes. Un jour enfin, arrive une cause retentissante. Un M. de Vissery, de Saint-Omer, avait fait mettre sur son toit un paratonnerre en forme de globe hérissé de dards. Les voisins prennent peur et le font abattre par les échevins. L’avocat Buissart qui a le dossier le passe à Robespierre. Durant trois audiences, Robespierre plaide pour la raison bafouée, la science blessée, le progrès des lumières méconnu. Thème facile, commun à tout le siècle. Succès triomphal : le tribunal fait droit à la demande de Vissery qui redresse aussitôt son globe et ses dards. Mais les voisins ayant provoqué une expertise, on établit que le paratonnerre a été mal installé, qu’il est plus dangereux qu’utile et il est à nouveau renversé. Cause gagnée en première instance, perdue en appel : il n’y a rien là de surprenant.

Les apologistes de Robespierre ont présenté cette période de sa vie comme une ère de succès conti nuels. Ses détracteurs, comme une ère de déboires incessants. A regarder les choses de près, on ne voit pas qu’ils aient raison, ni les uns, ni les autres. En 1787, Robespierre plaide vingt-quatre fois; en 1788, dix-sept. C’est un avocat de province, dont la clientèle n’est pas encore assise, mais qui a eu la chance de faire parler de lui hors de sa ville Existence recluse, isolée dans le silence d'une ambition aigrie? Pas le moins du monde. Robespierre a des amis particuliers et il fait partie d’une société de jeunes gens, les Rosati, qui se réunissent chaque été pour boire, chanter et dire des vers. Il chantait faux? Possible, mais il ne devait pas être le seul. Avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de voir en lui en ce moment ni le monstre naissant de la légende, ni le Messie marqué du sceau divin, que nous décrit son biographe, M. Hamel. S’il fallait le définir, on ne pourrait mieux faire que de reprendre les signalements de passeport : front moyen, figure quelconque, talent estimable, vie ordinaire, petits besoins, petit tempérament. Que l’on compare cette jeunesse banale et propre à la jeunesse orageuse de Mirabeau : celui-ci bouillonnant de passion, hors de la mesure commune, allant d’aventures en scandales, celui-là incolore, sem blable à tout le monde, fort en thème tombé dans la procédure.

Si l’on veut comprendre Robespierre, il ne faut pas le voir dans la société ordinaire, où rien ne le désigne, où il n’a rien pour briller et où. malgré son travail et ses connaissances, il a peu de chances de se pousser à un rang distingué. Michelet, qui presque toujours le représente comme un clérical

masqué, a, en deux phrases, donné la seule explication plausible de sa prodigieuse ascension : « Il faut, dit-il, l’étudier, le juger dans le milieu qui lui fut propre. Robespierre doit se prendre dans l'inquisition jacobine. »

Mot profond qui donne la clef de tout : Robes pierre est l’homme de club par excellence. Tout ce qui le dessert dans la vie réelle lui devient au club un gage de succès. Il a l’esprit peu fécond, peu d’idées, peu d’invention? Il est au niveau de son auditoire, il ne l’effraie pas, il n’excite pas sa jalousie. Sa personnalité est faible, indistincte? Il se fond dans la personnalité collective, il se plie sans effort à la discipline démocratique. Sa situation sociale est presque nulle? Le club est fondé sur l’égalité de tous ses membres et il supporte mal les supériorités extérieures de rang et d’argent. Ses affaires l’occupent peu? Il n’en sera que plus assidu aux séances. Il a peu vécu, son expérience des hommes et des choses est bornée? Le club est une société artificielle construite au rebours de la société véritable. II a l’intelligence formaliste, sans grande prise sur le réel? Au club l’action ne compte pas, mais la parole

En 1783, après le procès du paratonnerre, Robespierre est admis à l’Académie d’Arras et, six mois plus tard, couronné par celle de Metz. Comme toutes les Académies provinciales du dix-huitième siècle, l’Académie d’Arras était gagnée aux doctrines de l’Encyclopédie. Fondée en 1738, elle était devenue un centre de propagande philosophique et un laboratoire de « libre pensée ». Robespierre lait là son apprentissage de militant, il s’y exerce à ce que les francs-maçons appellent l’art royal : la manipulation de l’opinion, des élections et des scrutins.

Il y apprend à jouer de la passivité des uns et de l’inattention des autres et surtout, suprême talent des meneurs populaires, à entraîner un à un chaque individu, en lui faisant croire qu’il va se trouver isolé des autres. En 1789, les loges et les académies se transforment tout naturellement en comités électoraux : Robespierre mène la campagne. il est élu.

Là encore, ses admirateurs et ses ennemis me semblent également se tromper lorsqu’à propos de chacune de ses interventions dans les débats de la Constituante, ils alignent, les uns, les épithètes élogieuses que lui décernent certains journaux, les autres, les interruptions et les plaisanteries que les membres de la droite ne manquent pas de lui décocher. Cela n’a aucune importance. Ce qui compte : c’est ce que Robespierre fait aux Jacobins.

Pénétré de Rousseau, pétri de la doctrine du Contrat Social, exercé par six ans de répétition au maniement des cabales, il a compris, senti, deviné que la loi des mouvements révolutionnaires est : « Pas d’ennemi à gauche ». Il a compris, senti, deviné que plus le gouvernement sera faible, plus les sociétés seront fortes. Il ne s’est pas trompé de terrain : il manœuvre sur celui qu'il sait solide. Cet homme médiocre a le sens, ou si l’on veut, le génie de la Révolution et de son mécanisme.

En 1789, il est royaliste. Après la fuite de Varennes, il demande le remplacement du Roi par les moyens constitutionnels. Il est républicain sous la Législative, montagnard sous la Convention. Il va au « dirigisme » du même pas que le club. Pas trop vite, pas trop lentement. » Clootz, dira-t-il, a toujours été en deçà ou au-delà de la Révolu-

tion. » Et ailleurs : « Rien ne ressemble plus à l’apôtre du fédéralisme que le prédicateur intempestif de l’indivisibilité. » Lui, il est orthodoxe, de l’orthodoxie du jour. Ses interventions à l’Assemblée n’ont point d’autre signification. Alors que Mirabeau, Duport, Lameth et bien d’autres, s’usent à la poursuite d’ambitions personnelles, il ne monte à la tribune que pour rappeler la Loi et les Prophètes. Quand il parle, écrivait alors Camille Desmoulins dans son journal, ce n’est pas un orateur qui se lève, « c’est le livre de la loi qui s’ouvre, non pas toujours de la loi écrite, mais de la loi incréée et gravée dans les cœurs ». Il proteste contre l’etablissement d’un cens électoral. Il combat les conseils de guerre. Il défend les marins qui se sont mutinés à Toulon, les soldats qui se sont mutinés à Nancy. Qu’on applaudisse ou qu’on hue : peu importe. Il ne parle pas pour l’Assemblée mais pour la clientèle jacobine. Aussi le club fait-il sa gloire. Le ier avril 1790, il en est nommé président. En juin 1791, il est chargé de préparer le programme pour les prochaines élections. En juillet 1791, après le massacre du Champ-de-Mars et la scission des Feuillants, il est un des rares députés qui restent fidèles à la société mère et il contribue à lui rallier les sociétés des départements : service qui ne s’oublie pas.

<( C’est un être à double face » que l'association jacobine, écrit le dernier biographe de Robespierre, M. Gérard Walter. Il y avait d’abord la société, ses séances, ses orateurs, un président majestueux qui siégeait entouré de secrétaires. C'était la façade, l’extérieur redoutable et impressionnant... Mais, tandis que quatre fois par semaine les voûtes du vieil immeuble de la rue Saint-Honoré retentis-

saient du bruit des discours et des applaudissements, « un petit groupe de quelque vingt membres travaillait dans l’ombre, ou, si l’on veut, dans la coulisse. C’était le Comité de correspondance ». Il maintient les relations avec les sociétés de province, il répond à leurs lettres, leur adresse des règles de conduite, leur « suggère l’attitude à prendre » quant aux hommes et quant aux actes. « C’est lui le véritable guide politique de la société puisque la province jacobine, dûment stylée par lui, travaillée opiniâtrement par ses messages réitérés, finissait par imposer sa manière de voir aux hommes qui la représentaient à Paris, et la société mère, à l’issue de ce singulier circuit, subissait en fin de compte l’emprise d’un courant qui naissait dans son propre sein. » Pour être maître du club, il fallait donc contrôler la composition et l’activité du Comité de correspondance. Il fallait le diriger. Et c’est là où Robespierre est maître.

Tous les grands révolutionnaires plongent de quelque manière dans la vie. Marat a une maîtresse. Billaud-Varenne est amoureux de sa femme. Fouché a une petite fille qu’il adore. Hanriot aime le vin. Danton est marié et a des enfants. Saint-Just luimême a eu une adolescence assez mouvementée. Robespierre n’aime rien : ni l’argent, ni les femmes, ni l’aventure, ni la bonne chère. Il vit très modestement chez le menuisier Duplay, rue Saint- Honoré, au milieu d’une cour de commères et de sots, que troublent seules les aigres criailleries de la très jalouse Charlotte. On lui a prêté une amourette avec Eléonorè Duplay, une longue fille commune, aux traits gros et aux lèvres épaisses, mais cette histoire ne repose sur aucun fondement. L’uni-

vers de Robespierre tient dans l’enceinte renfermée et surchauffée des Jacobins. Il est livré corps et âme à toutes les passions qui l’agitent, sans qu’aucun sentiment extérieur en vienne contrarier la marche. On lui a offert des fonctions actives : la présidence du tribunal de Versailles, un siège d’accusateur public près du tribunal criminel de la Seine. Il a refusé la première et donné sa démission avant d’avoir exercé la seconde. Il habite un monde artificiel dont il ne veut pas sortir et qu’il finit par prendre pour le monde véritable.

Sa sincérité est absolue : « II ira loin, avait prophétisé Mirabeau, car il croit tout ce qu’il dit. » Et cela est effrayant, car cela suppose une déformation si complète de la personnalité que nous avons peine à la concevoir. « Si dans les seuls malheurs qui puissent ébranler une âme telle que la tienne, écrit-il à Danton le 15 février 1793, après la mort de sa première femme, la certitude d’avoir un ami tendre et dévoué peut t’offrir quelque consolation, je te la présente. Je t’aime plus que jamais et jusqu’à la mort. Dans ce moment je suis toimême... » Quatorze mois après, l’ami tendre et dévoué poussait Danton sous le rasoir national : « Danton, le plus dangereux des ennemis de la patrie, s’il n’en avait été le plus lâche... » Hypocrisie? Non pas. Danton a cessé de marcher du bon pas : rien ne compte plus.

Robespierre fait corps avec le Jacobinisme. Comme lui, il est ombrageux et sombre. Comme lui, il a le délire de la persécution. Comme lui, il voit partout des embûches, des complots, des précipices. Comme lui, il est inhumain et violent. Mais, à mesure que les Jacobins s’épurent, leur niveau moral et intellectuel s’abaisse et Robespierre grandit

d’autant. Il est honnête, correct et propre de sa personne. Il ne tripote pas dans les fournitures, il ne prohte pas des événements pour s'enrichir. Il mène une vie simple et digne : cela suffit pour qu’il soit porté au pinacle. Ajoutons à cela, chez lui, le souci de soigner son personnage et une .certaine habileté théâtrale, chez les autres, un besoin pressant de s’abriter derrière un homme insoupçonnable, le voilà sacré Incorruptible.

Le mot est bien trouvé, Robespierre est incorruptible. Mais Robespierre n’est plus l’homme insignifiant qu’il était. C’est la doctrine révolutionnaire en action.

De là découle son rôle particulier au sein du Comité. Il ne s’intéresse pas au détail des affaires. Il a abandonné à d’autres la guerre, la marine, la correspondance avec les départements. Il ne va jamais en mission. Sa tâche est de défendre les Jacobins et d’en protéger l’unité.

Danton a failli rentrer au Comité en septembre. Il a refusé, ne s’y sentant pas en force. Mais à la Convention où il demeure simple député, son nom, son passé, son éloquence font de lui, bon gré mal gré, le successeur désigné de l'équipe en place. Les mécontents se groupent derrière lui et le poussent en avant. Tient-il personnellement à reprendre le pouvoir? J’en douterais volontiers. Il se dit « saoul des hommes », malade, écœuré. M Madelin le croit neurasthénique. En tout cas, il est arrivé au moment où l’on songe au repos. Remarié avec une jeune fille royaliste qui a fait bénir leur union par un prêtre réfractaire, il se cantonne dans son bonheur domestique et, muni d'un congé en règle, se retire à Arcis où il demeure cinq semâmes, du 13 octobre au 18 novembre.

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A Paris, on organise le gouvernement révolution naire, on guillotine la Reine, Philippe d’Orléans, Bailly, Manuel, Houchard, les Girondins. A Arcis, Danton chasse, pêche, visite ses prés et ses bois. Un jour, comme il était en partie chez de vieux camarades, son neveu, Mergez, parut, accourant de Paris : « Vos amis vous invitent à revenir le plus promptement possible. Robespierre et les siens réunissent leurs efforts contre vous. » Danton haussa les épaules : « En veulent-ils à ma vie? Ils n’ose raient pas! » Et comme Mergez insistait : « Va dire à Robespierre, cria-t-il, que j’y serai assez tôt pour l’écraser lui et les siens! » Enfin, il fallut partir.

Les dantonistes avaient peu de chance de triompher dans les clubs. Ils ne pouvaient guère agir qu’à la Convention qui, avilie et terrorisée, gardait le droit de renouveler les Comités et le leur faisait sentir de temps en temps. Mais pour ébranler la masse silencieuse du Marais, il fallait au préalable opérer de grands changements dans les esprits. En définitive, tout se trouvait donc subordonné au succès d’une campagne de presse, à laquelle il fut décidé de donner comme thème : « Plus de guerre! Plus de guillotine! »

Les Indulgents, c’est le nom qu'on va leur appliquer, n’avaient qu’un seul journal : Le Rougyff, assez plate réplique du Père üuchêne. Camille Desmoulins lança le 15 décembre, le Vieux Cordelier.

Le premier numéro était rempli de professions de foi révolutionnaires et d’éloges au Comité, sans qu’on y vît clairement où l’auteur voulait en venir. Personne néanmoins ne s’y trompa. Dès le second numéro, sa pensée s’éclairait : Marat est allé au

point extrême du patriotisme. Au-delà, il n’y a plus que <( des déserts et des sauvages, des glaces ou des volcans ». Le numéro trois ne laissait plus place à l’équivoque. Sous prétexte de traduire Tacite et d’énumérer après lui tous les suspects au temps des empereurs, Camille faisait le tableau transparent des suspects de la République. Dans le numéro quatre, enfin, à travers ses indécences et ses gamineries ordinaires, il laisse éclater le grand mot : « Je pense bien différemment de ceux qui vous disent qu’il faut laisser la Terreur à l’ordre du jour. Je suis certain, au contraire, que la liberté serait consolidée et l’Europe vaincue, si vous aviez un Comité de clémence. » Le mot est lâché. Il essaiera ensuite de l’expliquer, de l’affaiblir, de le diminuer. Mais le cri des cœurs lui a répondu et la France en est remuée...

Tout cela, néanmoins, était plus bruyant que dangereux. Desmoulins avait du talent et de la facilité, mais ce n’était qu’un galopin vicieux. Danton, redoutable dans ses bons jours, retombait après chaque sortie dans une torpeur qui le rendait incapable d’effort pour de longs moments. Leurs amis n’étaient point organisés, et, si leurs plans éveillaient, en secret, de nombreuses sympathies, on trouvait beaucoup plus de gens disposés à les applaudir qu’à les aider.

Autrement redoutable étaient les hébertistes. Après avoir imposé de haute lutte leur programme social au Comité, ils s’étaient trouvés, du fait même de leur victoire, quelque peu désemparés, n’ayant plus rien à proposer à leur clientèle que le gouvernement ne lui offrît déjà, mais ils ne tardèrent pas à se ressaisir.

La Convention avait commencé à discuter en

octobre l’établissement d’un nouveau calendrier qui assignait pour point de départ à l’ère des Français , le 22 septembre 1792. L’an I allait du 22 septembre 1792 au 21 septembre 1793 à minuit, l’an II du 22 septembre 1793 au 21 septembre 1794, l’an III (qui était bissextil) du 22 septembre 94 au 22 septembre 95 et ainsi de suite. Chaque année devait être divisée en douze mois, chaque mois en trois décades, chaque décade en dix jours. Les 5 ou 6 jours qui ne s’encadraient pas dans la supputation nouvelle étaient groupés à la fin de l’année sous le nom de jours complémentaires, ou Sansculoitides. « A quoi sert votre calendrier? » avait demandé Grégoire au rapporteur Romme. <c A supprimer le dimanche », avait répondu celui-ci. Supprimer le dimanche, les saints, les églises, la religion, le clergé et Dieu : tel fut le nouveau programme hébertiste.

L’Eglise réfractaire était abattue, mais l’Eglise constitutionnelle subsistait. Tant que le clergé orthodoxe avait paru menaçant, le clergé constitutionnel avait été comblé des faveurs du gouvernement, mais dès que le premier eut été dispersé, ce fut le tour du second de représenter le fanatisme et la réaction. Entre les anciens curés et les nouveaux, disait-on, la différence est-elle si grande? Sans doute les seconds sont élus et ont prêté le serment de fidélité, mais n’enseignent-ils pas les mêmes dogmes que leurs prédécesseurs? Ne célèbrent-ils pas les mêmes cérémonies, dans les mêmes lieux, au milieu de la même pompe, dans les mêmes somptueux vêtements, entourés des mêmes ornements d’or et d’argent? Le tribunal révolutionnaire n’at-il pas été contraint de condamner à mort trois prêtres assermentés : l’un pour avoir mal parlé de

la Convention, l’autre pour avoir célébré le 15 août la procession du vœu de Louis XIII, le troisième pour avoir dit que Louis Capet était mort en martyr et persisté à chanter le Domine, salvum fac regern au lieu du Domine salvam fac rempubli cam?

Oui, il est grand temps d’abattre cette « caste orgueilleuse », ces « cultes superstitieux et hypocrites », ces « druides rebelles » voués à « une vie outrageante pour la nature ».

Déjà, dans la Nièvre, le représentant Fouché a ordonné aux prêtres de se marier, interdit le port du costume religieux hors des églises, présidé à la destruction des croix, statues et autres « enseignes » qui se dressaient sur les routes, places et lieux publics, et enfin fait graver sur les portes des cimetières, l’inscription célèbre : La mort est un sommeil éternel, ce qui revenait à fermer par décision de police le paradis, le purgatoire et l’enfer. Dans la Somme, le représentant Dumont a proclamé que les prêtres étaient des u arlequins et des pierrots vêtus de noir », soumis à une police spéciale a tout prêtre, suisse, bedeau et autre de cette espèce », fourré les ecclésiastiques âgés dans une maison d’arrêt et réservé la cathédrale d’Amiens aux fêtes civiques.

Le matérialisme athée était dans la ligne de la révolution communiste. Dans ses Préjugés détruits, le conventionnel Lequinio en a donné la formule : « La religion, a-t-il écrit, est une chaîne politique, et rien de plus, inventée pour gouverner les hommes et qui n’a servi qu’à les dominer, les conduire et faire exister la multitude pour les jouissances de quelques individus. » La campagne hébertiste éveilla de profonds échos. Contenue jadis par l’orga-

nisation sociale, la haine de la religion qui couvait dans certaines portions du peuple éclata sous une forme peu commune. Un représentant parle de décharge électrique, un autre d’explosion, un autre d’ (( irruption volcanique », et Robespierre de « torrent ».

Le procureur-syndic de la Commune parisienne, Chaumette, était si hostile à tout ce qui gardait trace de religion, qu’il avait changé ses prénoms de Pierre-Gaspard, contre celui d’Anaxagoras. Lorsqu’il vit que le mouvement de déchristianisation réussissait en province au-delà de toute espérance, il se hâta de mettre Paris au niveau des départements les plus éclairés. Le 16 octobre, la Commune interdit tout exercice extérieur du culte; le 23, elle ordonna l’enlèvement des croix et des effigies religieuses; le 6 novembre, elle somma l’archevêque Gobel de se rendre à l’Hôtel de Ville pour y abjurer la religion catholique.

Gobel résista. Il déclara qu’il ne connaissait pas d’erreur dans sa religion et qu’il s’y tiendrait « collé ». « Fais comme tu veux, lui répliqua Hébert, mais si demain tu n’as pas abjuré, toi et tes calotins, vous serez tous massacrés. » Finalement on transigea. La Commune admit que Gobel ne reniât point explicitement ses croyances. Gobel consentit à abdiquer ses fonctions épiscopales.

Au jour dit, il se présenta à l’Hôtel de Ville suivi de ses vicaires et d’un petit troupeau de prêtres apeurés. Chaumette accueillit le cortège par un discours philosophique, et l’on se mit en marche vers le Louvre, suivi de quelques jeunes gens déguisés, porteurs de ciboires, de mitres et de chasubles. A la hauteur du Pont Neuf, la procession fut accueillie par les cris d’ « A bas la

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calotte! » Chaumette s’interposa : « Non, mes amis, dit-il aux passants, ce sont de vertueux ecclésiastiques qui vont se déprêtriser à la Convention! » Ce fut alors un concert de cris, d’applaudissements et de grasses plaisanteries qui ne cessa plus jusqu’à l’entrée des Tuileries. Là, Gobel dut encore entendre deux ou trois discours à la gloire du culte de l’avenir : le culte de la Raison, puis il fut invité à lire sa soumission et à déposer sur le bureau sa croix pectorale et son anneau. Quand il se fut exécuté, les ecclésiastiques qui l’avaient accompagné l’imitèrent, et aussi ceux qui siégeaient comme députés sur les bancs de l’Assemblée : entre autres, Lindet, évêque de Haute-Savoie, sans compter un ministre protestant, Julien (de Toulouse), qui renia l’Evangile, comme les autres le catholicisme. Un seul refusa : Grégoire, évêque de Loir-et-Cher.

L’affaire paraissant bien engagée, Chaumette se hâta d’organiser une nouvelle manifestation. En trois jours, tout fut prêt et le 10 novembre, la Raison ht son entrée à Notre-Dame. Tous les défilés révolutionnaires se ressemblent et celui-ci n’est guère différent des autres. En tête, les autorités du département et de la Commune; ensuite, des musiciens et des chanteurs et pour clore la marche, des jeunes hiles vêtues de blanc avec des ceintures tricolores. A l’intérieur de la cathédrale, on a édihé une montagne en carton que couronne un temple grec et que des draperies relient aux bas-côtés. "'Tout autour, des flambeaux et des bustes : Voltaire, Rousseau, Franklin. Il y eut des discours, des chants, de la musique. Les jeunes filles montèrent sur la montagne, et du temple sortit une artiste de l’Opéra qui figurait la RaisonA

La Convention avait feint d’ignorer la cérémonie.

Chaumette s’en fut la quérir à domicile. Musiciens, chanteurs et vestales pénétrèrent à sa suite dans l'enceinte législative. Il annonça que le fanatisme n’avait pu supporter l’éclat de la lumière. Le président Laloy terrassa en paroles l’hydre de la superstition. Thuriot demanda que le culte nouveau fût célébré une seconde fois et l’on repartit en fanfare pour Notre-Dame. Derechef, le flambeau de la vérité illumina les ténèbres. Les trompettes firent résonner les voûtes. Les blanches jeunes hiles escaladèrent la montagne de carton. La Raison ressortit du temple. Chaumette célébra la nature, la justice, la vérité, et l’on se sépara un peu las.

Les jours suivants furent remplis de mascarades analogues : défilés de gardes nationaux en surplis, transport à la Convention des trésors des sacristies, exposition des ci-devant reliquaires aux Archives, incinération des reliques, banquet civique à Saint- Eustache, bal à Saint-Gervais, etc.

Enfin, le 23 novembre, la Commune arrêta que les églises et les temples des différents cultes existant à Paris seraient fermés sur-le-champ. Quiconque en solliciterait l’ouverture serait arrêté comme suspect, et les prêtres rendus responsables des troubles qui pourraient survenir à cette occasion.

A mesure qu’elle se développait, la campagne hébertiste prenait un caractère d’anarchie qui inquiétait et irritait Robespierre. Il détestait les prêtres et les traitait de charlatans. Toutefois, il se rendait bien compte que pour être solide et durable, l’entreprise de socialisation des biens et des personnes devrait, à bref délai, s’étendre aux idées morales et religieuses. Il rêvait d’une religion civile incorporée à l’Etat, servie par lui et garan-

tissant sa morale. L’athéisme crapuleux de Chaumette ruinait son projet et découronnait par avance l’œuvre de la Révolution, en la réduisant au plus bas matérialisme. Crime contre l'esprit qu’accompagnait un crime plus grave encore. Quatre hébertistes : Proli, secrétaire d’Hérault de Séchelles, Desfieux, Pereyra et Dubuisson, tous trois membres du Comité de Correspondance des Jacobins, avaient imaginé de créer à l'intérieur des anciens clubs un nouveau réseau de sociétés populaires qui obéissaient à un comité central, siégeant à l’Hôtel de Ville. Les sans culottes les plus décidés et les plus énergiques se trouvaient ainsi soustraits à l’influence des comités et soumis à l’impulsion secrète de quelques meneurs. C’est ce que nous appelons de nos jours, le noyautage. L’Etat jacobin, rongé et manœuvré par le dedans, était menacé de tomber à la merci de la minorité hébertiste, exactement comme l’Etat constitutionnel, rongé et manœuvré par le dedans, était tombé à la merci de la minorité jacobine.

En outre, la déchristianisation n’allait pas sans trouble et la guerre n’était pas finie. En de nombreux endroits, des manifestations avaient eu lieu devant les églises fermées. On signalait une recrudescence d’émigration dans le Midi. Le décadi n’arrivait pas à remplacer le dimanche; parfois, il s’y ajoutait, et c’était pire. Le 8 novembre, le Comité de Salut public avait dû sévir contre les ouvriers des usines d’armement qui chômaient les deux jouis et toutes les fêtes de l'ancien calendrier, pardessus le marché. Dans les manutactures de papier, des grèves avaient éclaté parce que le repos du décadi était moins avantageux que celui du dimanche, plus fréquent. Les ouvriers avaient

refusé une indemnité compensatrice de quinze sous par jour et mis un moment en danger la fabrication des assignats. Robespierre avait bien fait affirmer par la Convention la liberté des cultes (b décembre) et mis en mouvement la machine jacobine contre la déchristianisation, sans se relâcher pour cela des sévérités contre les prêtres soupçonnés de sentiments contre-révolutionnaires, l’unité du régime proclamé par la loi organique du 4 n’en était pas moins menacée.

Le Comité du Salut public fut sauvé des deux périls dantoniste et hébertiste par une série de scandales qui, éclatant opportunément, lui per mirent d'abattre à la fois ses adversaires de droite et ses adversaires de gauche.

Jusqu’à la fermeture de la Bourse, la plus importante des compagnies par actions, la Compagnie des Indes, avait été l’objet d'attaques nombreuses de la part des députés qui l’accusaient de fraudes fiscales et d’intrigues souterraines contre l’assignat. Les plus véhéments des accusateurs siégeaient sur les bancs de la Montagne, parmi les amis de Danton : Fabre d’Eglantine, Delaunay (d’Angers), Thuriot, Julien (de Toulouse), Delacroix (d’Eureet-Loir), Basire, et l’ex -capucin Chabot. Ces vertueux représentants étaient mus par des considérations qui n'étaient point précisément désintéressées. Leur jeu, très simple, consistait à faire tomber les actions de la compagnie à 5 ou 600 livres par des motions spoliatrices, afin d’en acheter le plus grand nombre possible à ce prix et à les relever ensuite à 4 ou 5.000 livres par des motions rassurantes. Lorsque la suppression des sociétés ano nymes fut décrétée le 24 août, la manœuvre ne s’arrêta pas pour cela. Les marchandises et les

4io LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

magasins de la compagnie furent placés sous scellés, mais le soin de fixer les modalités de la liquidation remis à une commission de six membres où trônaient Delaunay et Chabot. Pendant deux mois, la commission souffla le froid et le chaud. Enfin, le 27 octobre, parut le décret définitif, qui, chose étrange, n’était point conforme au projet adopté par la Convention trois semaines plus tôt. La compagnie était autorisée à réaliser elle-même son actif sous la lointaine surveillance de quelques commissaires nationaux. Cet arrangement avantageux avait coûté 500 000 livres au conseil d’administration. Chabot en reçut 100.000 pour sa seule part.

Les profiteurs de l’affaire espéraient que leur complaisance intéressée passerait inaperçue. Mais l’un d’eux, Fabre d’Eglantine, était, avec Danton, harcelé journellement par les hébertistes qui les représentaient l’un et l’autre comme des endormeurs et des brissotins, complices masqués des fédéralistes et des aristocrates. Chabot et Julien, d’autre part, avaient fort mauvaise réputation. Un mois auparavant, le Comité de Salut public les avait fait exclure du Comité de Sûreté générale parce qu’ils avaient protégé le munitionnaire d’Espagnac, accusé lui-même de fraudes sur les marchés militaires. Pour se mettre à couvert et écarter de lui tout soupçon, Fabre se fit dénonciateur.

Le g ou le 10 octobre, il demanda à être entendu par Robespierre et Saint-J ust assistés des principaux membres du Comité de Sûreté générale : Lebas, Panis, Vadier, Amar, David, et deux autres. Fabre expliqua que la République était menacée par une grande conspiration dont les chefs- étaient Proli, Deslieux, Pereyra, Dubuisson, Chabot et Julien. Selon lui, ces hommes étaient les agents de

l’étranger et ils étaient payés pour désorganiser la Révolution. Leurs sentiments patriotiques outranciers n’étaient qu’un masque dont ils couvraient leur besogne de provocation et d’espionnage.

Robespierre et Saint-J ust prêtèrent la plus grande attention aux révélations de Fabre. En juillet, on avait, par hasard, découvert à Lille les papiers d’un émissaire anglais, d'où il résultait que Pitt avait distribué des fonds considérables pour préparer dans plusieurs places fortes la destruction des arsenaux et des établissements militaires. Tout ce que disait Fabre allait dans le même sens et présentait les caractères de la plus grande vraisemblance. Sur le moment, néanmoins, le Comité dut se contenter d’ouvrir une enquête : Proli et Desfieux, arrêtés le 12, avaient aussitôt invoqué la protection de Collot et d’Hérault, et il avait fallu les remettre en liberté sur-le-champ.

L’affaire n’en resta pas là. Collot et Hérault partirent en mission, l’un à Lyon, l’autre en Alsace, et les accusateurs eurent le champ libre. Violemment pris à partie aux Jacobins par le président du département Dufourny, Chabot crut faire un coup de maître en rééditant la parade de Fabre. Au milieu de novembre, il livra à Robespierre d’abord, au Comité de Sûreté générale ensuite, les noms de ses principaux complices et les détails de la machination. La liquidation de la Compagnie des Indes n 'avait été qu’un épisode d’une entreprise plus vaste de chantage et de spéculation, qui avait englobé La Caisse d 'Escompte, la Compagnie des Assurances Incendie el Vie et la Compagnie des Eaux. De plus, à en croire Chabot, les hébertistes auraient été les instruments d’un aventurier royaliste, le baron de Batz, qui s’était servi d’eux pour

pousser la Convention à des mesures maladroites afin de soulever contre elle l’opinion publique. Chabot jurait qu’il n’était entré dans le double complot que pour mieux le dénoncer. A l’appui de ses dires, il remettait au Comité les 100.000 livres qu’il avait reçues. Le député Basire confirma sa déposition.

Fabre d’Eglantine avait livré Proli, Desfieux, Pereyra, Dubuisson, Julien et Chabot. Chabot livrait Delaunay et Basire. Mais Proli était le cousin germain de Clootz; Clootz, l’ami des banquiers hollandais Van der Yver et le principal théoricien de l’athéisme. Par Proli, on remontait à Hérault. Par Desfieux, à Hébert. Par Clootz à Chaumette et par Julien à d’Espagnac. D’autre part, Fabre prétendait que Vincent, secrétaire général de la Guerre, faisait le trafic des sursis d’appel. Mais le général de l’armée révolutionnaire, Ronsin, était la créature de Vincent et tous deux les amis d’Hébert. Batz recevait dans sa maison de Charonne, Basire, Dufourny, et le procureur-syndic Lullier. Chabot était le beau-frère de deux Juifs autrichiens, Junius et Emmanuel Frey dont la maison de banque était demeurée ouverte, quand les autres étaient sous séquestre. Les Frey dénoncèrent un agent espagnol, Guzman, qui avait été membre du Comité insurrectionnel du 31 mai. Delaunay fournit la preuve que l’intègre Fabre était partie prenante dans l’affaire de la Compagnie des Indes. Mais Fabre, c’était Danton. Et Danton, c’étaient tous ceux qui avaient tripoté avec lui, et pour commencer, Desmoulins, son chef de cabinet lors des dilapidations du ministère de la Justice après le 10 août et Dela- , croix, son collègue lors du pillage de la Belgique. Par la dénonciation de Fabre, Robespierre tenait

l’extrémité de la chaîne. En tirant, il allait amener à Fouquier Tinville les plus gros personnages de la Convention fraternellement unis aux plus belles canailles.

« Deux factions, disait-il le 8 janvier aux Jacobins, sont dirigées par le parti étranger... Ceux qui sont d’un génie ardent et d’un caractère exagéré proposent des mesures ultra-révolutionnaires; ceux qui sont d’un esprit plus doux et plus modéré proposent des moyens intra-révolutionnaires. Ils se combattent entre eux, mais que l’un ou l’autre soit victorieux, peu lui importe; comme l’un ou l’autre système doit également perdre la République, ils obtiennent un résultat certain : la dissolution de la Convention nationale. »

On arrêta d’abord le menu fretin : ce fut l’affaire des mois de novembre et de décembre. Dans la nuit du 12 au 13 janvier, Fabre était appréhendé à son tour. Danton qui se préparait à parler pour lui à la Convention était cloué à sa place par une phrase de Billaud-Varenne et n’osait plus ouvrir la bouche. Desmoulins rétractait ses précédents articles du Vieux Cordelier et comme quelques jours après il réclamait de son côté contre l’incarcération de son beau-père Duplessis, Danton lui donnait publiquement tort ; « Pas de privilège! Une révolution ne peut se faire que géométriquement!... » La déroute.

Les hébertistes étaient plus coriaces. Ronsin et Vincent, arrêtés eux aussi, avaient dû être libérés sous la pression de leurs amis et ils ne cachaient pas leur intention de tirer une vengeance éclatante du Comité. Le 2 mars, Ronsin ose parler ouvertement d’une « insurrection nécessaire », d’un » nouveau 31 mai ». Le surlendemain, aux Cor-

deliers. Carrier, qui arrivait de Nantes, se plaint de ne plus reconnaître la Montagne'. « Les monstres, ils voudraient briser les échafauds!... L’insurrection, une sainte insurrection, voilà ce que vous devez opposer aux scélérats! » Hébert, éperonné par ses amis, prononce à son tour les mots fatidiques, « l’insurrection, oui, l’insurrection... », que Monmoro court porter à sa section, celle de Marat, qui les acclame. Instruit par ces manifestations, Robespierre, avant d’aller plus loin, juge prudent de mettre de son côté les bandes sans-culottes. La loi de ventôse qui distribuait les biens des suspects aux « patriotes indigents » lui en fournit le moyen. Lorsque les hébertistes voulurent, quelques jours plus tard, provoquer une journée, leurs appels tombèrent dans le vide.

Le 14 et le 15 mars, Hébert, Clootz, Vincent, Proli, Dubuisson, Pereyra, Desfieux, Ronsin, étaient arrêtés. Jugés du 21 au 23. Guillotinés le 24.

Le 30, c’était le tour de Danton, de Delacroix et de Desmculins. Fouquier-Tinville leur adjoignait Hérault, Guzman, d’Espagnac, Chabot, Basire, Delaunay, les frères Frey. Procès du 2 au 5 avril. Guillotine le 5.

Une conspiration des prisons fabriquée par la police servit de prétexte à une nouvelle fournée : Chaumette, Gobel, la veuve d’Hébert, Lucile Desmoulins, deux généraux, en tout dix-sept personnes (13 avril).

Les sociétés populaires organisées par Proli furent supprimées, l’armée révolutionnaire de Ronsin dissoute, les autorités parisiennes épurées, vingt et un représentants en mission rappelés : il ne restait rien des factions.

Tandis que Saint-Just mettait au point un projet

d’instruction publique qui permettait à l'Etat de s’emparer des enfants dès leur plus jeune âge, Robespierre jugea que le moment était venu d’élever la religion républicaine sur les ruines des anciennes superstitions.

Le 7 juin, il prononçait à la Convention un discours très étudié sur les rapports des idées morales et des principes républicains. Le fondement de la société, disait-il, en substance, c'est la morale. La morale est vaine si elle n’est accompagnée de sanctions. Nulle sanction n’est plus efficace que la sanction d’une divinité, d’un juge secret et omniscient, qui supplée aux erreurs et aux insuffisances de l’autorité humaine Si l’on enlève cette crainte ou cette espérance d’une autre vie, un petit nombre d’hommes d’une trempe extraordinaire pourront bien encore posséder cette rare vertu qui consiste à s’immoler au bonheur des autres, sans aucun espoir de bien personnel, mais la plupart uniquement occupés d’eux-mêmes n’agiront que par amour du plaisir ou par crainte de la douleur. Ce sera le règne de l’égoïsme et des intérêts les plus vils. Mais s’il n’y a point de divinité? Peu importe. Plus un homme est doué de sensibilité et de génie, plus il s’attache aux idées qui agrandissent son être et qui élèvent son cœur. L’athéisme est immoral et par conséquent aristocratique. Il est lié « à un système de conspiration contre la République ». Tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique est la vérité. En conséquence de quoi, la Convention adopta sans plus tarder un catéchisme en quinze articles.

L’article premier reconnaît l’existence de l’Etre suprême et l’immortalité de l’âme. Les articles *

4i6 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

et 3 énumèrent les devoirs envers l’Etre suprême, à savoir : la haine des tyrans, la punition des traîtres, le respect des faibles, la défense des opprimés, la pratique de la justice. Les articles 4 à 10 instituent des fêtes qui rappelleront l’homme « à la pensée de la divinité et à la dignité de son être ». Ces fêtes sont : le 14 juillet, le 10 août, le 21 janvier et le 31 mai, plus trente-six fêtes décadaires à la gloire de l’Etre suprême, de la République, de la Justice, de la Pudeur, de la Frugalité, du Stoïcisme, de l’Age viril, de la Foi conjugale, de l’Agriculture, de l’Industrie, etc. Les autres articles maintiennent la liberté des cultes, mais punissent selon la rigueur des lois « les rassemblements aristocratiques » et les « prédications fanatiques ». La première fête est fixée au 20 prairial, qui se trouve être le dimanche de la Pentecôte (8 juin).

Ce fut assez ridicule. Devant le pavillon central des Tuileries que couronnait un colossal bonnet rouge, s’élevait jusqu’à la hauteur du premier étage, un amphithéâtre de verdure chargé de fleurs, de vases, de drapeaux et de statues. En bas, une statue de l’Athéisme en étoupe, à l’intérieur de laquelle nichait une Sagesse incombustible. Au Champ-de-Mars, l'inévitable et symbolique Montagne pourvue de tous ses accessoires : une colonne de cinquante pieds, une grotte, des sentiers abrupts, quatre tombeaux étrusques, une pyramide, des candélabres, un temple grec et un autel.

Tout avait été réglé par David, et le programme des réjouissances répandu à des milliers d’exemplaires. A cinq heures du matin, rassemblement des quarante-huit sections qui répètent une dernière fois l’hymne de Méhul que les professeurs du Conservatoire leur ont seriné pendant trois jours.

A huit heures, départ pour les Tuileries; au pas cadencé et en rangs, les citoyennes en blanc, les citoyens porteurs de branches de chêne et les enfants avec des corbeilles de fleurs. A dix heures, salve d’artillerie, musique, arrivée de la Convention. Robespierre, élu président pour la circonstance, s’installe sur un fauteuil isolé et lit un court sermon que lui a préparé un vieux curé. Les chœurs de l’Opéra soutenus par les sectionnaires entonnent l’hymne : Père de l’Univers, suprême intelligence... Robespierre descend de son trône, met le feu à l’Athéisme en étoupe et la Sagesse incombustible apparaît barbouillée de suie.

Départ pour le Champ-de-Mars en procession : les sections par ordre alphabétique, trois musiques militaires, cent tambours, un char de la Liberté traîné par huit bœufs, les députés, une gerbe de fleurs à la main. Robespierre en frac bleu, bien en évidence, vingt pas en avant des autres. On fait le tour de la Montagne, les députés et les chœurs grimpent par les sentiers escarpés. On rechante : Père de l’Univers , suprême intelligence. Au dernier couplet une formidable canonnade éclate, les enfants répandent des fleurs, les sans-culottes des deux sexes s’embrassent. C’est fini. La Convention rentre en corps aux Tuileries, et les citoyens qui ont des assignats se dispersent dans les guinguettes.

La fête de l’Etre suprême avait été l’apothéose de Robespierre. Porte-drapeau de la Révolution, il en avait paru le maître. Chaque jour lui apportait des lettres d’adoration... « Admirable Robespierre, flambeau, colonne, pierre angulaire de la République... » — « Je veux rassasier mes yeux et mon coeur de tes traits... » — « Protecteur des patriotes, génie incorruptible, montagnard éclairé qui voit

tout, prévoit tout, déjoue tout... » — « Tu es ni ) divinité suprême, je te regarde comme mon ange tutélaire... » A l'étranger on ne disait plus : La République, on disait . Robespierre : « Les armées de Robespierre » — « La Hotte de Robespierre... >

A force de respirer cet encens qui lui arrivait par larges bouffées, Robespierre était lui-même devenu d'une vanité maladive, ne pardonnant pis un froissement d'amour-propre et s’irritant des plus légers soupçons Mais comme il avait le caractère faible il s’imaginait désarmer les critiques, en faisant sans cesse son apologie. Ses collègues du Comité ne pouvaient plus le supporter. Lntre Carnot d’une part, Saint just et lui de 1 autre, les disputes étaient si -frequentes et si bruyantes qu’elles provoquaient des attroupements sous les fenêtres du pavillon de Flore.

L irritation n’était pas moindre parmi les Conventionnels. Les uns avaient jugé grotesque le delilé du 20 prairial et ne pardonnaient pas à Robespierre de les avoir mêlés à cette bouHonnerie. Les autres l accusaient à mots couverts d aspirer à la dictature. Les membres du Comité de Sûreté générale dénonçaient ses empiétements : n'avait il pas organisé, sous la direction de son compatriote Herman, un bureau de polit e secrete directement rattaché au Comité de Salut publit? Enfin et sur tout, les proconsuls rentres récemment de province, Fouché, Freron, Barras et Tallien sentaient planer sur eux une menace constante et se demandaient si leurs prévarications n’allaient point, à leur tour, les conduire à la guillotine. La loi de prairial qui portait que les députés pourraient être désormais traduits au tribunal sans l’approbation de l'As semblée, réunit toutes les haines éparses. Une

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semaine se passa en conciliabules angoissés. Cinquante députés ne couchaient plus dans leur lit et ne se montraient à l’Assemblée qu’en passant, terrifiés quand, par hasard, Robespierre les regardait : « Il va se figurer que je pense quelque chose », balbutiait l’un d’eux qui avait cru être remarqué. -

Un membre du Comité de Sûreté générale, le vieux Vadier qui était voltairien dans l’âme et qui, au fond de lui-même, considérait Robespierre comme un vulgaire calotin, imagina alors de mêler le nom de l’incorruptible à une extravagante bouffonnerie qui venait d’être découverte par deux de ses agents. Une vieille folle du nom de Catherine Théot réunissait dans son logement de la rue Contrescarpe une petite bande d’illuminés, à qui elle annonçait l’arrivée prochaine du Messie. Catherine avait un directeur de conscience, Dom Gerle, à peu près aussi détraqué qu’elle. Ce Dom Gerle avait été membre de la Constituante, et Robespierre lui avait donné jadis un certificat de civisme. Dans son rapport à la Convention, Vadier assaisonna avec art toute cette histoire et, à travers ses réticences et ses calembredaines, on entrevoyait que le Messie annoncé par Catherine était Robespierre en personne. Vadier était un pitre. La Convention, à l’écouter, rit de tout son cœur. Robespierre sentit qu’au-dessus de « la Mère de Dieu », c’était lui qui était visé et il eut la sottise d’accuser le coup, en contraignant le soir même Fouquier-Tin ville à lui remettre le dossier Théot.

Le lendemain, le Tribunal révolutionnaire jugea une fournée de 54 accusés parmi lesquels figurait une Mine de Saint-Amaranthe qui tenait un tripot au Palais-Royal, un certain Admirai qui avait tiré

un coup de pistolet sur Collot d’Herbois, une petite ouvrière, Nicole, qui avait donné à manger à un ci-devant et une jeune fille de vingt ans, Cécile Renault, que l’on avait arrêtée à la porte de Robespierre et qui était poursuivie pour tentative d’assassinat parce qu’on avait trouvé sur elle deux petits couteaux de poche. Les cinquante-quatre furent guillotinés. Cécile Renault couverte du voile rouge des parricides avait l’air d’un enfant. Quand la Nicole fut liée sur la planche à bascule, on l’entendit qui demandait très doucement : « Suis-je bien ainsi, monsieur le bourreau...? » Il y eut dans la foule une stupeur immense. Personne ne protesta à haute voix, mais le bruit courut, lancé par on ne sait qui, que cette horrible exécution n’était qu'une vengeance d’amoureux. Au reste, le frère de Robespierre, le jeune Augustin, dit Bonbon, fréquentait chez Mme de Saim-Amaranthe et de ce côté aussi, il y avait quelque chose de louche...

Robespierre avait voulu faire de la police. Il devait sentir que sur ce terrain il n’était point de taille.

La Révolution était à bout de course. On ne savait comment appliquer les décrets de ventôse. La répartition des indigents ne coïncidait pas avec la répartition des biens à distribuer. Il se trouvait des communes affligées de mendiants, mais dépourvues de terres libres. Une étude faite dans le district de Thiers apprend par exemple qu’au chef-lieu on ne trouva que seize suspects, qui étaient des religieuses insermentées, lesquelles ne possédaient rien. Faudrait-il donc procéder à un déplacement autoritaire de la population? D’autre part, le maximum des salaires ne fonctionnait pas. Tant que la Commune parisienne avait été hébertiste, elle avait tenu

la main au maximum des denrées, mais ignoré l’autre. Bon gré, mal gré, les employeurs avaient dû accorder à leurs ouvriers des salaires très supérieurs à l’échelle officielle. Cette discordance menaçait tout le système. La Commune reconstituée avec Fleuriot-Lescot à la place de Pache et Claude Payari à la place de Chaumette se montra décidée à appliquer la loi et, pour commencer, remania la Commission paritaire qui établissait les rémunérations à la tâche et aux pièces. Toutefois, elle reconnaissait que le maximum officiel devait être révisé et le blocage assoupli : le nouveau tarif des salaires fut publié le 21 juillet (5 thermidor). Plus avantageux que le précédent, il n’atteignait certainement pas les chiffres pratiqués jusqu’alors avec la complaisance des autorités.

Or c’est juste à ce moment que le ravitaillement empire à nouveau. La guillotine avait bien pu terroriser des détenteurs de stocks, tirer au jour des réserves cachées et provoquer un certain nombre de ventes. Elle n’avait pas incité le producteur à travailler, ni le commerçant à remplir derechef ses caves et ses greniers.

Alors, que faire? Pousser la révolution jusqu’au collectivisme intégral? Les survivants de l’hébertisme y songeaient confusément. Mais c’était pure chimère. Les sans-culottes urbains n’étaient qu’une poignée, incapables de surmonter la résistance de la paysannerie propriétaire, la vraie masse. Alors? Battre en retraite? Recommencer à acheter de l’or pour s’approvisionner au-dehors? Cambon a déjà oublié ses tirades contre les métaux précieux, et on échange de nouveau les louis contre les assignats. Mais le papier baisse de plus en plus : 100 livrespapier ne valent plus que 48 livres-or en janvier,

38 en mars, 34 en juillet. Et puis, comment faire venir des vivres dans les villes? Tolérer un certain marché noir pour maintenir les arrivages? Cesser de traiter les commerçants en ennemis publics, leur garantir la sécurité, un gain honnête? « Saigner le gros commerce au lieu de le tuer », comme le conseillait Barère? C'est à quoi bien des représentants en mission se résignent. Les tribunaux eux-mêmes répugnent à condamner les prétendus accapareurs. A la fin de l’hiver, la Commune parisienne a autorisé les paquets familiaux, les envois directs de la campagne aux particuliers et consenti à relever le prix de l’huile, de la viande et du tabac. Mais Goujon, animateur du Comité des Subsistances de la Convention et partisan de la manière lorte, s’est retiré. Mais de nouvelles grèves éclatent. Dans les manufactures d’armes, dans les mines, dans les ports et même à la campagne, notamment dans le Soissonnais. Le Go nité de Salut public est obligé de prendre des mesures draconiennes pour empêcher les travailleurs requis de déserter à la veille de la moisson.

Que voulait Robespierre désormais? Personne ne le sait. Par la socialisation des idées morales et religieuses, il était arrivé au bout de son programme. Sans doute sentait-il la nécessité d’une pause qui permettrait à la République de s’asseoir, de s’organiser, peut-être même de négocier la paix. Mais il se dit malade, fatigué, et, en effet, il ne semble pas égal à lui-même.

1 andis que Fouché et Tallien travaillent jour et nuit à sa perte, tandis que les fils de la conjuration se nouent sous ses yeux, il joue à l’enfant gâté, il boude, il se plaint. Pendant un mois, il ne met plus les pieds au Comité. Il fait bien exclure des Jaco

bins Fouché et Dubois-Crancé, mais le 23 juillet, à l’instigation de Barère, il se prête à une réconciliation plâtrée avec Vadier, à qui il cède son bureau de police. Puis, tout à coup, le 26, il arrive à la Convention et, sans avoir prévenu Saint-J ust ni Couthon, il prononce un discours de la dernière maladresse... « J’ai besoin d’épancher mon cœur, vous avez besoin d’entendre la vérité... Les affaires politiques reprennent une marche perfide et alarmante; le système combiné des Hébert et des Fabre d’Eglantine est poursuivi maintenant avec une audace inouïe. Les contre-révolutionnaires sont protégés... Le patriotisme et la probité sont proscrits... » Passant ensuite des généralités aux individus, il attaque, sans les nommer, tous ceux qu’il imagine lui être hostiles et qu’il précipite du même coup dans les bras de Fouché. Barère d’abord ; « On vous parle beaucoup de nos victoires. Racontées avec moins de pompe, elles paraîtraient plus grandes. » Carnot : « On a semé la division parmi les généraux, l’aristocratie militaire est protégée;. les généraux fidèles sont persécutés; l’administration militaire s’enveloppe d’une autorité suspecte. » Cambon : « Un système raisonnable de finances est à créer, celui qui règne aujourd’hui est mesquin, prodigue, tracassier, dévorant... » Billaud, Collot et les communistes : « Les conspirateurs nous ont précipités, malgré nous, dans des mesures violentes... et réduit la République à la plus affreuse disette... » Vadier, Amar et les membres de la police ; « Il existe une conspiration contre la liberté publique... elle a des complices dans le Comité de Sûreté générale et dans les bureaux de ce Comité... » Enfin, conclusion ; « Punir les traîtres, renouveler les bureaux du Comité de

Sûreté générale, épurer ce Comité lui-même... épurer le Comité de Salut public..., écraser les factions..; »

L’effet fut énorme. La Convention eut le sentiment qu’un gouffre s’ouvrait à ses pieds. Vadier, Cambon, Billaud, Fréron, vingt autres somment Robespierre de préciser ses accusations. Des noms! La liste! Qui au Comité de Salut public? Qui au Comité de Sûreté générale? « Quand on se vante d’avoir le courage de la vertu, crie Charlier, il faut avoir celui de la vérité. Nommez ceux que vous accusez! » Robespierre ne comprend pas qu’en en nommant dix, il en rassurerait trois cents. Il ne veut pas (( blanchir tel ou tel » et comme on le presse : (( Je persiste dans ce que j’ai dit. » La Convention refuse de voter l’impression de son discours, et le soir, tandis qu’il va se faire acclamer aux Jacobins, Fouché et Tallien négocient en hâte avec le Marais et le gagnent.

La journée du lendemain se décompose en deux actes : une séance à la Convention et un soulèvement de la Commune. La séance de la Convention dura près de cinq heures : cinq heures de menaces, d'invectives et de hurlements au bout de quoi, Robespierre qui n a pu placer un mot est décrété d’accusation avec Saint-J ust, Couthon, Robespierre jeune et Lebas, du Comité de Sûreté générale. Dumas, président du tribunal révolutionnaire, est cueilli sur son siège à l’audience et Hanriot, complètement ivre, vient se faire prendre bêtement dans les locaux du Comité. Vers six heures, l’incorruptible et son Etat-Major sont expédiés au Luxembourg et à la Force.

Au même moment, la Commune avertie se déclare en insurrection. Le maire, Fleuriot-Lescot, et le vice-

président, Coffinhal, délivrent les prisonniers et les emmènent un à un à l’Hôtel de Ville, tandis qu'Hanriot, avec deux cents canonniers fait mine de bloquer les Tuileries. Un geste de Robespierre et la Convention est perdue. Robespierre ne fait pas ce geste. Il parle, une heure, deux heures, trois heures... Les groupes, rassemblés place de Grève, s’agitent incertains et inquiets... Quelques sections seulement ont répondu à l'appel. Les autres, submergées, pour une fois, par l’afflux des modérés, ont voté des adresses de dévouement à l’Assemblée. Des Comités révolutionnaires se sont rappelé opportunément que le décret organique du 4 décembre leur défend d’accepter les ordres de la Commune pour les rattacher directement au Comité de Sûreté générale. A minuit et demi, les émissaires de la Convention proclament aux carrefours la mise hors la loi du tyran et de ses complices, de la Commune et de ceux qui répondront à son appel. La mise hors la loi! La mort sans jugement! Une pluie diluvienne s’étant mise à tomber, les derniers fidèles en profitent pour se disperser. Barras suivi de quelques gendarmes et d'une poignée de partisans envahit en trombe l’Hôtel de Ville. Lebas se fait sauter la cervelle. Robespierre se tire un coup de pistolet et se brise la mâchoire. Son frère se jette par une fenêtre et se casse la jambe en tombant. Saint-Just se laisse prendre sans résistance. Quelques heures après, on découvre Couthon faisant le mort au bas d’un escalier et Hanriot blessé dans une cour.

Robespierre et 21 complices furent conduits à la guillotine le lendemain, 28 juillet (10 thermidor), à cinq heures du soir. Robespierre monta

le vingtième, Fleuriot le dernier. Le 29, soixantedix membres de la Commune furent décapités et douze encore le 30.

Depuis la Fédération, on n’avait vu pareille allé gresse. La joie populaire déferlait en un formidable tumulte de rires, de cris, de lazzi et de chansons. Quand les municipaux passèrent liés dans leurs charrettes, un rugissement s'éleva de la foule : « A bas le maximum! »

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