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LA CONVENTION THERMIDORIENNE

Lorsque les Conventionnels sortirent des Tuileries le io Thermidor au matin, les acclamations populaires leur apprirent qu'ils venaient de mettre fin à la Terreur. Ils en furent fore étonnés, car ils n’avaient point tué Robespierre pour changer le régime, mais pour n’être point tués eux-mêmes. Leur coalition hétéroclite n’avait d’autre ciment que la peur et la vengeance. Rassurés sur leur propre sort, les bourreaux d’hier ne demandaient qu’à être les bourreaux de demain. Ils en furent empêchés par une poussée irrésistible de la Nation qui, comme l’a très bien écrit M. Madelin, les obligea « à saluer dans leur révolution de sérail la victoire de l’humanité ».

Tant que les Comités étaient demeurés unis, ils avaient paru invincibles et inébranlables. Le pays, accablé et désarmé, mourait de faim sans même oser se plaindre. Tout à coup, l’homme effrayant en qui la Révolution s’était incarnée est abattu en une nuit par une poignée de conspirateurs malhonnêtes, sans que sa chute ait provoqué autre chose qu’une échauffourée de quartier. Paris ose alors regarder en face les gens qui l’oppriment et il s’aperçoit que la plupart sont de très petits

personnages sans génie, sans vertu, dont toute la puissance a été faite de la lâcheté et de la division des autres. Son dégoût s’accroît encore, lorsque la Terreur lui apparaît dans son horrible réalité. Depuis des mois, on ne savait et on ne lisait que ce qui était approuvé par la censure jacobine. Coup sur coup, par les journaux, par les rapports des commissions chargées d’examiner la conduite des anciens dictateurs, par les débats du tribunal révolutionnaire, la vérité éclate. Des milliers de crimes insoupçonnés sont mis sous les yeux du public avec leur sale cortège de pilleries et d’atrocités. Les Conventionnels eux-mêmes en demeurent épouvantés, et, lorsque les plus compromis devront rendre des comptes, ils ne trouveront qu’une excuse : « Je ne savais pas... »

Du pavé, sort comme par miracle l’armée réac tionnaire des Muscadins. Ils ont leur uniforme : habit carré, culotte collante, perruque blonde; leur pouvoir exécutif : un gros gourdin plombé; leur forteresse : le Palais- Royal; leur chant de guerre; Le Réveil du Peuple; leurs chefs ' Tallien, Legendre, Fréron; leur reine : la maîtresse de Tallien, Therezia Cabarrus. Les jeunes gens lâchés, la mode s’en mêle. Au théâtre, où l’on ne joue plus que des pièces antijacobines, des manifestations sans hn saluent les moindres allusions à Robespierre et à ses complices. Les bustes de Marat sont abattus, les bonnets rouges jetés au ruisseau. Journaux et pamphlets tombent comme grêle sur les derniers terroristes : les a buveurs de sang », la « queue de Robespierre ». De nouveaux journaux naissent qui coordonnent leurs campagnes : Les Débats, des frères Bertin; Le Républicain français, de Lacretelle jeune; La Correspondance politique, La Quo-

tidienne, Le Messager du Soir, L’Accusateur Public, L’Orateur du Peuple, L'Ami du Citoyen. Les Jacobins se cachent. Les feuilles révolutionnaires dispa raissent ou changent d’opinion. Les deux ou trois qui survivent n’ont qu’une existence intermittente, ei les colporteurs n’osent même plus les crier dans la rue. « Entendez les plaintes des patriotes opprimés par l’aristocratie... », gémit Charles Duval dans le Journal des Hommes Libres.

L’aristocratie n’avait rien à voir dans l’affaire. Les Muscadins ne sont point des « ci-devant ». Ce sont des clercs de la basoche, des employés de bureau, de commerce et de banque. La réaction thermidorienne n’est si générale et si profonde que parce qu’elle est toute populaire. C’est la réaction des estomacs et des intérêts contre le dirigisme, la disette et la misère. « Plus de communisme! » Voilà le point capital, la caractéristique de toute cette période. Là-dessus pas l’ombre d’un dissentiment. Ouvriers, paysans et bourgeois sont d’accord. La bureaucratie jacobine doit disparaître et, avec elle, toutes les mesures de réquisition et d’expropriation.

On ferait un gros volume des discours prononcés à la Convention après Thermidor à la gloire du commerce et de la propriété. Glanons au hasard dans les extraits réunis par M. Marion. Voici Cambon, au nom du Comité de Finances : » ... Dans les sociétés populaires, les qualités de négociant, d’arti san, de commerçant étaient des titres de proscription : il est temps de rendre à cette partie importante de l’industrie nationale la dignité et la vigueur qu’elle a le droit d’attendre d’un gouvernement juste. Je vous propose de proclamer hautement que conformément aux grands principes de

justice qui constituent essentiellement la République, vous protégerez le commerce et les propriétés. » Blutel, au nom du Comité du Commerce : « Une grande nation qui fait le commerce par son gouvernement est une monstruosité... » Dubois- Crancé : « On a fait incarcérer presque tous les gros laboureurs... et leurs domaines ont perdu le fruit incalculable de leur industrie. » Robert Lindet, au nom du Comité de Salut public : « Nous avons craint longtemps que les terres ne fussent pas cul tivées, que les herbages ne fussent pas couverts de bestiaux alors que l’on retenait dans les maisons d arrêt les propriétaires ou les fermiers des terres ou des herbages. Prononcez solennellement que tout citoyen qui emploie ses jours utilement aux travaux de 1 agriculture, aux sciences, aux arts, au commerce, qui élève ou soutient des fabriques, des manufactures, ne peut être inquiété, ni traité en suspect... » Thibaudeau : « N’est-il pas ridicule de charger cinq individus d’approvisionner exclusivement vingt -cinq millions d’hommes?... Que les Comités du gouvernement s’occupent des moyens de diminuer l’infâme bureaucratie qui nous dévore... » Thibault : « Vous n auriez point de disette factice si vous n’aviez pas ci éé une commission exclusive de commerce et d’approvisionnements... » Boissy d’Anglas : « L’objet de la Commission était de concentrer dans une même main tout le commerce de la nation, de remettre à quelques individus choisis par la tyrannie elle-même le soin de nourrir, à un taux déterminé d’avance, tous les citoyens de la République... Le gouvernement aurait tout dirigé, tout déterminé; il aurait été le seul commerçant, le seul agriculteur, le seul manufacturier... Concentrant toutes les richesses, dirigeant tous les travaux, il aurait tenu

tout dans sa main et exercé une tyrannie absolument inconnue sur la terre. » Et enfin, Giraud, au nom des Comités réunis : « ... Nous avons apprécié toutes les déclamations contre les commerçants, nous savons actuellement que ceux qui les propageaient ne désiraient que le déplacement des fortunes! »

Il fallut dix mois pour traduire en actes cette sagesse tardive, dix mois pendant lesquels les mesures de réparation et de réaction s’enchevêtrent si étroitement qu'on voudrait les exposer toutes à la fois. Dans l'ensemble, la besogne de la Conven tion a été très simple : elle a consisté à démolir la révolution sociale, afin de sauver la révolution politique. Mais le détail est confus. C’est un tissu d’intrigues, de capitulations et de reniements. Le 21 septembre 1794, dans un sursaut, l’Assemblée conduit le corps de Marat au Panthéon. Quatre mois plus tard, elle l’en expulse ignominieusement et fait démolir le monument élevé à l'ami du peuple place du Carrousel. Le 21 janvier, elle célèbre par un concert l’exécution de Louis XVI. mais, au milieu de la cérémonie, elle écoute sans broncher un violent réquisitoire contre le terrorisme et, le lendemain, elle tolère une manifestation des Muscadins qui brûlent en grande pompe un Jacobin de paille et vont jeter ses cendres dans l’égout de Montmartre D’un jour à l’autre, la majorité se déjuge Une motion adoptée le matin est rapportée le soir, reprise le lendemain, ajournée deux heures après et remplacée le surlendemain par une motion exactement contraire.

Le 24 août, la Convention avait décidé que les Comités de gouvernement, désormais au nombre de trois : Salut public, Sûreté générale. Législation,

seraient renouvelés par quart tous les mois, avec cette précaution supplémentaire que le quan soi tant serait inéligible, pendant les trente jours qui suivraient l’expiration de ses pouvoirs. Par le jeu des sorties, des élections et des rentrées, la compo sition des Comités est constamment changeante. Leurs résolutions sont incertaines, leur autorité médiocre.

Tant que le gouvernement révolutionnaire avait été permanent et concentré, il avait agi ave< une vigueur, une célérité, une profusion de moyens proportionnés à l’énormité de sa puissance. Divisé et instable, il n’a plus ni plénitude, ni énergie. Les luttés de personnes, les injures, les querelles rétrospectives occupent les trois quarts de son temps. t( La France, écrivait Mallet du Pan. est conduite par les événements et non par les hommes; ceux-ci sont entraînés par la force des circonstances et ne les préméditent presque jamais. Les moyens qu’ils emploient les obligent à recourir souvent à ceux qu’ils ne voudraient pas employer et presque toujours ils dépassent le but réel... L'anarchie interne de la Convention et sa condescendance forcée pour les sentiments qui se manifestent en public l’ont rendue hermaphrodite : depuis deux mois elle ne conserve pas deux jours de suite le même sexe... »

Les plus notables des thermidoriens : Billaud- Varenne, Fouché, Collot d’Herbois, avaient été les promoteurs ou les agents de la politique de socialisation mais, pour abattre Robespierre, ils avaient réveillé la Plaine, et la Plaine enhardie par la victoire réclame le payement de ses services et sa part du pouvoir. Au lendemain de Thermidor, on s’était contenté de compléter le Comité de Salut public

"n y taisant entrer quelques dantonistes. A la tin du mois, Collot, Barère et Billaud le quittent. Un peu plus tard, le centre gauche s’y insinue et le Comité de Sûreté générale passe à la droite. En décembre, l'Assemblée vote la réintégration des Girondins emprisonnés. Au printemps, elle rappelle les Girondins en fuite ou mis hors la loi et, pour boucher les vides, elle invite à siéger les députés suppléants, tous réacteurs. Ainsi se forme la coalition des modérés, des dantonistes, des montagnards repentis et des fédéralistes retrouvés, un parti que, faute de plan et de cohésion, il serait excessif d’appeler un pani de gouvernement, mais qu’il faut nommer plutôt un parti de négation. Merlin (de Douai), Cambacérès, Boissy d’Anglas, Reubell et Sieyès en sont les hommes les plus représentatifs.

On alla d’abord au plus urgent. La loi de ventôse qui prescrivait la distribution des biens des suspects aux sans-culottes fut abandonnée, et la loi de prairial rapportée (ifir août). D’où il résulte logiquement que les prisonniers détenus en vertu de cette dernière devaient être relâchés. Ce fut l'objet d’un décret du 5 août qui renouvela également le personnel du tribunal révolutionnaire — juges et jurés. Fouquier-Tinville mis en accusation fut condamné à mort et guillotiné. La Commune de Paris avait été décapitée le 10 thermidot : on la remplaça par douze municipalités d’arrondissement

Après la Commune, les Jacobins. La Société paraissait encore redoutable. On se contenta, pour commencer, de lui rogner les ongles par la dissolution des Comités révolutionnaires et la suppression des 40 sous alloués aux sectionnâmes à chaque

réunion. En septembre, coup plus direct : on interdit aux sociétés populaires de se fédérer et de correspondre entre elles. En novembre enfin, Fréron et les Muscadins montent à l’assaut de la k Jacobinière ». Ce fui pitoyable. Les hommes qui avaient fait trembler la France tremblèrent à leur tour .devant les gourdins et s'enfuirent honteusement sous les crachats. Les tricoteuses fessées en plein vent décampèrent sans plus insister. Le Club n’existait plus. La Convention, sanctionnant le fait accompli, en ordonna la fermeture (12 novembre).

La partie était bien gagnée par les modérés. En décembre, ils votent coup sur coup l’abolition du maximum, la suppression de la Commission d’approvisionnement; la liberté totale du commerce, l’établissement d’une police spéciale pour la surveillance des tribunes de l'Assemblée, la suppression du contrôle postal, la mise en accusation de Carrier et l’amnistie à la Vendée En janvier, les émigrés exerçant une profession manuelle sont autorisés à rentrer. Le ut février 1795, la séparation des Eglises ei de l’Etat est proclamée, et le libre exercice de tous les cultes garanti. Le 9 mars, la fête du 31 mai est supprimée. Le 25 avril, la Bourse est rouverte. Le 30 mai, les églises rendues aux différents clergés.

La réaction à l’intérieur entraînait la réaction à l’extérieur. A l’origine, la guerre n’avait été qu’une manœuvre contre la monarchie. Depuis le 10 août, elle était le prétexte dont on couvrait tous les excès. C’est par elle, et par le prestige qu’elle leur conférait, que les Jacobins s’étaient soutenus au pouvoir. Si leur chute ne signifiait pas la fin de la politique belliqueuse, au moins y introduisait-elle

d’importantes nuances. Au reste, par l’occupation de la Rhénanie et l’entrée de Pichegru en Hollande, la République se trouvait dans les conditions les plus favorables pour négocier. Enfin, parmi les coalisés, les plus enclins à la paix étaient précisément ceux pour lesquels on éprouvait, à Paris, le moins de haine : l’Espagne, qui ne s’était lancée dans l’aventure que par chevalerie et qui était lasse de faire en pure perte le jeu de l’Angleterre; la Hollande, qui avait été entraînée par Pitt; la Prusse, qui n’avait jusqu’alors récolté que défaites et déboires, et qui ne demandait qu’à se payer sur les Polonais des désillusions que lui avaient infligées Custine et Jourdan.

Merlin (de Douai) tenait à réaliser le rêve des frontières naturelles en donnant à la France la limite du Rhin. La Prusse y consentit moyennant une promesse de compensation. La paix négociée par un vieux diplomate de carrière, Barthélemy, fut signée à Bâle, Je 14 avril. Le 16 mai, Sieyès et Reubell concluaient pareillement avec la Hollande le traité de La Haye : les Provinces-Unies cédaient à la République leurs territoires de la rive gauche du Rhin et s’engageaient à nous prêter l’appui de leur flotte contre l’Angleterre. Le 4 juillet, toujours à Bâle, Barthélemy signait le traité espagnol : le gouvernement de Madrid nous cédait ce qu’il possédait de Saint-Domingue et s’alliait avec nous contre les Anglais. La Belgique, incorporée à la République, formait avec la Flandre hollandaise, Maestricht et Venlo, neuf départements nouveaux.

Paix au-dehors, paix au-dedans. C’eût été une magnifique réussite, si elle avait été accompagnée d’un égal succès dans le domaine financier. De ce

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côté, hélas! la situation était plus grave que jamais.

Le communisme n’avait laissé derrière lui que des ruines. Peuple malade, commerce anéanti, agri culture à bout : où la Convention aurait -elle pris de l’argent? Sans doute, il restait dans le pays beaucoup de numéraire, mais il se cachait. Depuis six ans, les capitalistes avaient été trop éprouvés pour se rassurer du jour au lendemain. Une fois disparue, la confiance ne se laisse point ramener par des discours, ni par des promesses. Elle exige des garanties. Un changement de majorité ne suffit pas. Il faut un gouvernement éprouvé et des institutions stables. Or, on était bien loin de tout cela. En outre, il est d'expérience constante que, par l’effet de son propre poids, l’inHation s’accroît, non d’un mouvement uniforme, mais d’un mouvement accéléré. Aussi, après comme avant Thermidor, la Révolution ne vit-elle que de papier-monnaie. Aux dix milliards d’assignats émis à la date du 27 juillet, s’ajoutent maintenant les créations ordonnées par simples arrêtés du Comité de Finances : neuf cents millions en septembre et un milliard en octobre, pour commencer. On sera à 20 milliards à la fin de 1795; à 25 en mars 1796. Mais plus il y a de vignettes en circulation, moins elles ont de valeur. Le louis d'or qui s’échangeait contre 75 livres papier au milieu de 1794, monte à 200 en avril 1795, à 325 au début de mai, et 500 à la fin, à 600 au début de juin, à 2.000 en octobre. Naturellement, toutes les denrées haussent à proportion, et voilà plongés dans la plus affreuse misère les fonctionnaires, les employés, les rentiers, tous ceux qu’un traitement ou un revenu fixe mettait jusqu’alors à l’abri du besoin et qui

a ont plus pour vivre qu’un ridicule petit paquet d assignats.

Pour comble de malheur, toutes les denrées manquent à la fois. Sous la Terreur, les paysans avaient semé le moins possible, très peu à l’automne de 1793, moins encore au printemps de 1794. Aussi la récolte est-elle déficitaire. De mois en mois, le cri de la faim redouble. En hiver, nouvelle épreuve. Le thermomètre tombe à Paris, à 18 degrés au-dessous de zéro, la Seine gèle, les bois flottés n’arrivent plus. On doit, pour avoir des fagots, dévaster Boulogne, Vincennes, Saint-Cloud. Au printemps, les haricots valent 120 francs le boisseau au lieu de 4 en 1790; un chou 8 francs, 'au lieu de 8 sous; le morceau de savon 41 francs, au lieu de 18 sous, et tout à l’avenant. Pour maintenir le pain à un prix abordable, le gouvernement dépense 3 ou 400 millions par mois. Une armée entière protège les convois et les moulins. Pourtant, en mai, la ration individuelle tombe à un quart de livre et bientôt à moins. Encore baptise-t-on pam un mélange gluant de son, de maïs, de fèves et de châtaignes qu’on ne pouvait lancer au mur sans qu’il y restât collé. Il faut lire les rapports de police qu’ont publiés Schmidt et Aulard pour se faire une idée de la misère populaire. Pendant des pages et des pages, ce sont les mêmes plaintes, le même désespoir, le même morne accablement, avec, parfois, un furieux sursaut de rage impuissante.

Prenons, au hasard, la première quinzaine de janvier, 2 janvier : « ... Les rapports sur la disette du bois et du charbon... nécessitent les mesures les plus promptes... » — 3 janvier : « ... Saint-Rémy

rapporte que, dans le faubourg Antoine, il a rencontré plusieurs femmes qui pleuraient en s’entretenant de leur misère. Partout il remarque un sentiment profond de tristesse; si le présent est terrible, on craint encore plus l’avenir... » — 4 janvier : « ... la cherté excessive des comestibles et la rareté des combustibles sont le sujet de presque toutes les conversations... » — 5 janvier : « ... Plusieurs citoyens ont pris des bûches pour frapper un marchand qui vendait son bois trop cher et servait des charretiers avant le public qui était las d’attendre... » — 6 janvier : u ... Chevalier, officier de paix, dit que le pain chez plusieurs boulangers ne se trouve pas cuir le matin, faute de” bois... » — .7 janvier : « ... Continuation des plaintes sur la cherté des subsistances... » — 8 janvier : « ... le mécontentement est toujours le même... » — 9 janvier : « ... les citoyens des sections des Gravilliers, de la Réunion et autres n’ont obtenu qu’une demi-livre de chandelle pour quarante jours... » — 10 janvier : « ... les rapports de la disette des départements font craindre les plus grands troubles.... » — // janvier : « ... Losset rend compte que, dans la rue Jacques, trois boulangers 11’avaient plus de pain à onze heures... » — 12 janvier : « dans le faubourg Marcel, les queues étaient fort longues à la porte des bouchers; la plupart des citoyens n’ont pas eu de viande... » — 13 janvier : « ... l’affluence des gens de la campagne qui manquent de pain augmente tous les jours. » — 74 janvier : « ... les traiteurs sont prêts à fermer leurs boutiques... la viande augmente tous les jours... il y avait des rassemblements aux portes des boulangers... » — 75 janvier : « ... les queues sont fréquentes aux portes des boulangers, l’on se plaint

beaucoup de la cherté des denrées et l’on s’attend qu elles vont encore augmenter... >>

Trois mois et demi plus tard, ier mai : « ... les plaintes des femmes continuent à la porte des boulangers... » — 2 mai : « ... la mendicité commence à reparaître dans Paris sous sa forme la plus hideuse... » — 3 mai : « la distribution se fait toujours mal... Une femme, à la vue de son mari exalté et de ses quatre enfants sans pain depuis deux jours, s’est traînée dans ]e ruisseau en se cognant la tête et s’arrachant les cheveux, puis elle s’est relevée furieuse comme pour aller se jeter à l’eau... » — 4 mai : « ... les inquiétudes du public sont plus fortes que jamais... » — 5 mai : « ... toutes les voix se réunissaient pour témoigner leur mécontentement sur le discrédit énorme des assignats... » — 6 mai : « ... dans la section de l’Observatoire, il n’y a eu hier ni pain, ni farine... » — 7 mai : « ... Chez beaucoup de boulangers où l’on donnait, ces jours derniers, une demi-livre de pain, on n’en a donné que deux ou trois onces... » — 8 mai : « ... tous s’écrient qu'on ne peut vivre avec trois onces de pain, et encore d’une très mauvaise qualité. Malgré cette réduction, beaucoup de citoyens en sont privés: les mères de famille, les femmes enceintes, sont pénétrées d’affliction et tombent de faiblesse... » — 9 mai : « ... les femmes pleuraient amèrement et disaient qu elles ne pouvaient plus vivre, ni faire subsister leurs enfants... Dans les rues, on rencontre beaucoup de personnes qui tombent de défaillance et d’inanition... » — 10 mai : « ... Hier, rue des Noyers..., un jeune citoyen, serrurier de son état, est venu prendre son pain. Il s’est trouvé qu’il n’y en avait plus; très mécontent, il est remonté chez lui et a dit : je n'en aurai plus besoin. A l’instant,

il s’est précipité du quatrième étage dans la cour; il est mort quelque temps après... » — 11 mai : « ... on a été obligé de porter des secours à plusieurs malheureux que le besoin a affaiblis au point de ne pouvoir se soutenir... Une citoyenne qui n’avait pas de pain à donner à son enfant, l’a attaché à son côté et s'est jetée à l’eau... Un particulier, nommé Mattez, désespéré par le besoin, s’est coupé le cou... » Et cela dure ainsi des semaines et des semaines.

Au-dessus de ce peuple affamé, une poignée de profiteurs, de mauvais riches engraissés de la misère publique et empressés à jouir de leurs rapines. En portant de i8 à 36 livres leur indemnité journalière, les représentants ont donné le mauvais exemple. Au reste, qui peut savoir ce que l’assignat vaudra demain? Dépensons vite, savourons le moment qui passe. Plaisirs frénétiques, plaisirs grossiers. Tandis que les théâtres deviennent, au dire de la police, de « véritables cloaques de débauche et de vice », on voit s’ouvrir six cent quarante-quatre bals publics que doublent autant de maisons de rendez-vous. On danse aux Carmes, au cimetière Saint-Sulpice, dans les églises. Et partout où on ne danse pas, on joue et on mange. Il vaudrait mieux écrire : on s’empiffre. On dirait que les souffrances des pauvres ont aiguisé l’appétit des riches. Jamais les restaurateurs n'ont fait de si bonnes affaires. Tandis que l’on ne voit dans la périphérie que des figures hâves, des teints livides et des habits déguenillés, les glaciers du Palais- Royal sont pleins d'éclats de rire, de diamants, de trognes enluminées et de femmes dévêtues. D’un côté les ventres pourris, de l’autre les ventres creux. Et ceux-ci vont se ruer sur ceux-là.

La première émeute eut lieu le 12 germinal (Ier avril 1795). Ce ne fut une surprise pour personne. Depuis plusieurs jours, les comités avaient pris leurs précautions. Chaque parti pensait que la journée servirait ses intérêts : la droite parce qu’elle compromettrait la gauche, la gauche parce qu’elle intimiderait la droite. Aussi, au lieu de prévenir le mouvement, le laissa-t-on d’abord se développer à l'aise. L’Assemblée écoutait un discours de Boissy d’Anglas qui exposait une fois de plus ce que le gouvernement avait fait pour assurer l’alimentation du peuple. Au moment où Boissy disait : <( Nous avons rétabli la liberté... », la foule envahit la salle en criant : « Du pain! » Mais depuis la chute de la Commune et des Jacobins, les faubourgs n’avaient ni chefs, jii organisation. Tandis que les manifestants défilaient à la barre, Legendre eut le temps d’assembler les Muscadins et les gendarmes qui déblayèrent la place à coups de matraque et à coups de fouet. Le général Pichegru qu’un heureux hasard avait amené à Paris fut investi du commandement de la capitale : l’Assemblée était sauvée.

Ayant eu peur, elle se vengea. Les survivants de la Montagne, les Crétois, furent décimés, Barère, Billaud-Varenne et Collot d’Herbois déportés, seize autres Conventionnels dont Cambon et Thuriot arrêtés, en même temps que Pache et Rossignol. Vadier, condamné lui aussi à la déportation, réussit à s’enfuir. Le 21 (10 avril), un décret ordonna le désarmement des terroristes sur toute l’étendue du territoire; c’était ouvrir la voie aux vengeances privées. Il y eut des rixes et des assassinats, surtout dans les départements « fédéralistes » du Midi, où les représentants de 1793 avaient sévi et où les haines étaient fortes.

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Billaud- Varenne faillit mourir à Cayenne. 11 fut sauvé des fièvres par les religieuses de l'hôpital. On le retrouva sous l’Empire marié à une Négresse, planteur de canne à sucre et propriétaire d’esclaves. Collot d’Herbois, lui, ne résista pas à la transplantation. Vadier mourut un an après Waterloo.

Le ier prairial (20 mai), seconde émeute, plus grave cette fois. Tocsin, foule nombreuse, service d’ordre débordé et impuissant : on eut comme un écho des grandes journées de 1792. Le député Féraud, qui s'efforçait de barrer l’entrée de la Convention, est renversé, piétiné, assommé à coups de sabot, traîné hors de l’enceinte et achevé par un marchand de vin qui lui coupe la tête et la jette â la foule A neuf heures du soir, la Crête institue un nouveau comité de quatre membres et ordonne pêle-mêle la libération des Montagnards incarcérés, le rétablissement du « pain de l’égalité », la suppression des gâteaux et l’arrestation des journalistes modérés.

Pendant ce temps, les comités délibéraient sous la protection de quelques sectionna ires fidèles. Les insurgés pouvaient s’emparer d’eux en un tournemain. Ils n’y songèrent même pas et perdirent deux heures en hurlements. Sous prétexte d’assurer le transport des subsistances, l’Assemblée avait garni dé troupes les communes voisines de Paris. Defer mon et Doulcet de Pontécoulant coururent alerter les escadrons les plus proches.

Une fois encore, la Convention est délivrée par les Muscadins et les soldats. A minuit, ils prennent possession des Tuileries, enfoncent la foule à coups de baïonnette, balaient pêle-mêle les Montagnards et leurs défenseurs. A trois heures, nouvelle séance

de la Convention. Les députés de droite, seuls présents, annulent les décrets précédemment adoptés et votent l'arrestation de Duquesnoy, Prieur (de la Marne), Romme, Soubrany, etc. Le 21, l’émeute renaît, mais, le 23, l'Assemblée passe à l’offensive. Les faubourgs sont cernés et canonnés. Ils se rendent le 24. Le 25, dix mille arrestations sont opérées, les armes saisies, la garde nationale épurée.

L’Assemblée était débarrassée de l’extrême gauche, mais elle était prisonnière de ses défenseurs, et elle ne voulait pas plus de ceux-ci que de cellelà : c’est tout le drame jusqu’à l’avènement de Bonaparte. Menacés des deux côtés, les révolutionnaires n’ont plus qu’un souci : rester au pouvoir, afin de rester en vie. Ils ont condamné les terroristes, mais ils ont été jadis les complices, les valets et les claqueurs des terroristes. Legendre a participé au 31 mai. Merlin (de Douai) est le légiste de la loi des suspects. Dumon, Fréron, Tallien, Barras ont volé eL tué en province. Sauf dix ou douze qui se sont abstenus, tous les membres du centre et de la droite ont voté la mise en accusation du Roi, et plus de la moitié l’ont déclaré coupable. Entre tous ces hommes se crée, par la peur des représailles, une association d’intérêts, une communauté de haines, dont le programme pourrait se résumer en trois mots : u garder les places... ». Ce qui ne veut pas dire rester dans le provisoire, car ces Conventionnels de la décadence sont assez intelligents pour comprendre que le pays fatigué n’aspire qu’à la sécurité des biens et des personnes. Et, d’autre part, ils 11e sont pas assez convaincus pour vouloir réaliser à toutes forces leurs chimères. Alors ils hésitent, ils cherchent...

Le Roi ne leur ferait pas peur, si le Roi

consentait à être leur instrument. Autour du petit Louis XVII, prisonnier au Temple, d’étranges intrigues s’étaient nouées. Mais, à la mort de celuici (8 juin 1795), les prétentions au trône passèrent à son oncle, le comte de Provence, qui prit le titre de Louis XVIII. Rien en lui n’annonçait l’habile politique et le souverain bienfaisant à qui reviendra l’honneur de u restaurer » la France. Tenu à l’écart par les chancelleries, entouré de visionnaires, bercé de fausses espérances et de fausses informations, il se trompait complètement sur la disposition des esprits. Le manifeste qu’il lança de Vérone pour marquer son avènement est vague, mena-çant et maladroit. Les Français attendaient des promesses d’ordre et de liberté, les acquéreurs de biens natio naux des garanties, les rentiers des espérances de dédommagement. Louis XVIII offrait la suppression de quelques abus, le rétablissement des Parlements, la reconnaissance du catholicisme comme religion d’Etat et le dépôt « dans le tabernacle de la couronne » des fameuses lois fondamentales qui n’étaient qu’une fiction de juriste.

L’oligarchie thermidorienne se réjouissait bruyamment de cette faute, lorsqu’on apprit à Paris que des émigrés avaient débarqué dans la baie de Carnac, sous la protection d’une flotte anglaise (26 juin), opération si odieuse qu’on l’eût dite combinée par le gouvernement de Londres pour achever de perdre les Bourbons.

Les deux chefs de l’expédition, Puisaye et d Hervilly, ne s’entendaient pas. La cavalerie manquait. Les renforts, conduits par Sombreuil, arrivèrent trop tard. Les Chouans, fort refroidis, appuyèrent mal la tentative. Finalement, Hoche bloqua la petite armée royaliste dans la presqu’île

de Quiberon et la captura en entier : douze mille hommes, émigrés et auxiliaires.

La Convention saisit avec empressement cette occasion de rompre avec la compromettante droite. Tallien, envoyé dans l’Ouest, fit comparaître les prisonniers devant une commission militaire qui prononça près de huit cents condamnations à mort. Les exécutions de Quiberon firent pendant à la répression du faubourg Antoine. Extrémistes de droite, extrémistes de gauche : la formule servira longtemps.

Libres de leurs mouvements, les Conventionnels se hâtèrent de voter une constitution pour remplacer celle de 1793 qui était inutilisable. Le travail avait été préparé par un comité de onze membres, élu en décembre 1794. Rapidement menée, la discussion s’acheva le 22 août 1795.

Comme toute la politique thermidorienne, la Constitution de l’an III est l’œuvre de la peur. Par peur de la démocratie socialiste, on institue un suffrage censitaire à deux degrés; par peur de la dictature conventionnelle, on divise le pouvoir législatif en deux chambres renouvelables par cinquième annuellement, les Cinq-Cents et les Anciens; par peur de la monarchie, on confie le pouvoir exécutif à un collège de cinq membres, le Directoire, élu par les Conseils et renouvelé par cinquième annuellement; par peur de l’opinion, on restreint la liberté de la presse et la liberté de réunion: enfin, par peur de la réaction, il est décidé que les deux tiers des futurs représentants seront choisis parmi les Conventionnels; au cas où les élections ne seraient pas conformes à ce principe, la Convention élirait elle-même ses successeurs.

m6 la révolution française

La Constitution de l’an III fut soumise au plébiscite. Les Conventionnels savaient leur métier de démocrates : les décrets des deux tiers furent acceptés par 205.000 voix contre 108.000. Il y eut quelques millions d’abstentions. C’est ce qu’on appelait la souveraineté populaire.

Mais ce n’était pas en vain que la gauche avait organisé tant de journées. La droite voulut à son tour courir sa chance et soulever la rue. Tout Paris était contre la Convention, haïe et méprisée au-delà de ce qu’on peut imaginer. Pour se défendre, elle ne pouvait compter ni sur la garde nationale, en grande partie royaliste, ni sur la troupe qui n’obéissait plus qu’avec répugnance et qu’on disait disposée à fraterniser avec les émeutiers. Peu dégoûtés sur le choix des moyens, les comités battirent le rappel des massacreurs de septembre, des « lécheurs de guillotine », des émeutiers de prairial. On en racola jusque dans les prisons et sur la route du bagne. « Nous les appelâmes, dit Barras, le bataillon sacré... » A cette horde, on adjoignit quatre mille hommes de ligne rassemblés au camp des Sablons.

Mais qui allait commander cette armée? Barras, investi de la direction suprême des opérations, cherchait un second. Le chef du camp des Sablons, Menou, passait pour royaliste... C’était un ci-devant marquis, Vendéen et de bonne famille; il avait refusé de se mettre en personne à la tête des bagnards de Bicêtre et, lors d’un premier engagement contre la section de Le Peletier, il avait abandonné le terrain, sans oser commander le feu. La Convention voulait un général de gauche, un géné ral qui eût donné des gages sérieux au régime. Barras découvrit, parmi les officiers en disponibilité.

un ancien protégé d’Augustin Robespierre, qu'il avait lui-même remarqué au siège de Toulon et qui était sur le point de partir en Turquie à la tête d une mission d'artilleurs. C'est ainsi que Bonaparte devint le porte-sabre des régicides et fonda sa réputation militaire’ sur une opération de police (5 octobre 1795-13 vendémiaire an 111).

Comme presque toutes les manifestations des « partis modérés », l'assaut des honnêtes &ens fut fort mal conduit. Ils se laissèrent enlever à leur barbe l'artillerie du camp des Sablons et, comme il s'était mis a pleuvoir pendant leur concentration, ils attendirent fort sagement que le beau temps fût revenu pour se mettre en marche. Bref, leurs deux colonnes se heurtèrent quai Voltaire et rue Saint- Honoré à des barrages puissants qui les arrêtèrent. La bataille fut particulièrement chaude à la hauteur de l'église Saint-Roch, qui ne fut reprise par les Conventionnels que le 6 octobre, à quatre heures du matin. La journée du 13 vendémiaire fit cinq ou six cents victimes, blessés compris. Trois conseils de guerre furent institués, le 15, pour juger les émeutiers. Ils prononcèrent plusieurs condamna tions à mort par contumace et firent fusiller un ancien garde du corps, le chevalier de Lafond, qui commandait la colonne de la rive gauche. C’était un très bel homme et un piètre général. Son vainqueur, Bonaparte, promu divisionnaire, remplaça Barras au commandement des troupes de l’intérieur. En faisant intervenir l’armée dans les luttes civiles, la Convention avait ouvert une école de coups d’Etat dont les leçons ne seront pas perdues.

Le 25 octobre, la Convention vota une loi d exception destinée à garantir l’avenir : jusqu’à da

paix générale, étaient exclus de toutes les fonctions législatives, administratives, municipales et judi ciaires tous les Français qui, dans les assemblées électorales, avaient préconisé des mesures contraires aux lois; tous ceux qui avaient été portés sur une liste d’émigrés, avec leurs pères, fils, petits-fils, frères, beaux-frères et alliés, en tout près d’un million de personnes. Les places devenues vacantes par cette exclusion seraient remplies non à l’élection, mais par nomination du Directoire. Les lois de 1792 et de 1793 contre les prêtres réfractaires étaient remises en vigueur; enfin, étaient pour toujours exclus de l’armée les officiers et assimilés qui, à un moment quelconque, depuis le 10 août 1792, avaient donné leur démission. Ceux qui avaient été réintégrés devaient à nouveau se démettre.

Le lendemain, la Convention cessa ses travaux. Ce jour-là, les membres du Comité de Salut public allèrent déjeuner chez Méot. Déjeuner simple : le pâté, 800 francs; le brochet, 1.000 francs; la poire, 10 francs; la brioche, 300 francs; le sel, 120 francs. Le louis d’or était à 2.500 francs; la livre de chandelle à 55 francs; la paire de bottes à 1.200 francs.

Le rapport de police sur les événements du jour disait : « ... Le pauvre murmure et il craint l’hiver qui se fait sentir... »

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