LA DOCTRINE RÉVOLUTIONNAIRE
Le xvue siècle avait été, pour le génie français, une époque de plein épanouissement. L’homme que l’on aime à se représenter est un être conscient et réfléchi qui impose silence à ses appétits et à ses passions pour se soumettre à une règle supérieure d’ordre et d’harmonie. Il se défie des fantaisies individuelles, des -singularités du sentiment, des actes instinctifs, de tout ce qui est trouble et mal défini, de ces poussées inconscientes qui obscurcissent les esprits les plus limpides comme l’ombre d’un nuage la surface d’un étang. Connaissant ses faiblesses, il ne fait point de ses désirs le fondement de la morale ni de la science. Il a le goût de la hiérarchie et de la discipline. Il met sa gloire à se soumettre à l’expérience accumulée. Il est chrétien ef conservateur. Il a horreur des troubles et des révolutions. Il aime l’universel et le stable. Dans tous les temps et dans tous les pays, sous toutes les modes et toutes les apparences, il prend plaisir à retrouver les mêmes vérités permanentes et générales. Il a le don de l’organisation, l’esprit droit, l’amour du vrai et le sens des réalités.
Pendant cinquante ans, la France s’admire en
Louis XIV parce qu’il est raisonnable, modéré, exact, méthodique, maître de lui, parce que ses sentiments sont nobles, sa vie glorieuse et bien distribuée. Le même idéal inspire tout le siècle. Colbert et Vauban l’expriment avec autant de force que Racine, Poussin et Bossuet. Un sermon de Bourdaloue, une instruction d’Hugues de Lionne en portent l'empreinte au même titre que le Louvre, Versailles et les comédies de Molière. Il donna la royauté du monde à la France qui, par lui, continua l’œuvre merveilleuse d’Athènes et de Rome.
Le drame du xvme siècle n'est point, à la vérité, dans les guerres, ni dans les journées de la Révolution, mais dans la dissolution et le retournement des idées qui avaient éclairé et dominé le xvna. Emeutes et massacres n’en seront que la traduction éclatante et sanglante. Quand ils auront lieu, le véritable mal sera depuis longtemps accompli.
L’esprit révolutionnaire est vieux comme les sociétés. L’aspect qu’il prit vers 1750 ri’est pas lui-même une nouveauté. De tout temps, les poètes se sont plu à imaginer des pays enchantés où des hommes parfaitement bons vivraient sans contrainte au milieu d’une nature exquise, et les moralistes ont usé du même stratagème pour sermonner leurs contemporains et leur faire honte de leurs vices. Mais ce n’était là que badinage ou exercice de rhétorique. Pour que ces rêveries se muent en dogmes, pour que ces plaisanteries tournent à la haine de l’autorité et au mépris de la civilisation, il faudra qu’elles soient enflammées par la passion religieuse.
La Réforme fut une première explosion de l'individualisme destructeur et de la sentimentalité
républicaine. Les grandes questions intellectuelles et sociales au lieu d’être résolues en commun et dans les voies traditionnelles, commencèrent à être interprétées dans le secret des coeurs et l’isolement des consciences. Les aspirations incertaines de chaque individu devinrent pour lui vérité et dieu. L’activité concertée des groupements naturels, leurs habitudes de discipline religieuse et esthétique, s’effacèrent devant les initiatives particulières de chacun de leurs membres. On appelait cela « affranchissement ». Partout où la Réforme triompha sous la forme pure, la forme luthérienne, ce ne fut en réalité qu'anarchie et quand la période de fermentation fut révolue, il en demeura un morcellement territorial presque infini et une désagrégation morale presque irrémédiable.
L’unité française fut sauvée, et le Roi avec elle. Le classicisme triomphant, Pascal, Descartes, Bossuet, La Bruyère empruntent à la monarchie leur conception du droit et du gouvernement. Il semble que rien ne troublera jamais cet équilibre et cette entente. Pourtant, la mystique révolutionnaire n’est pas morte. Elle inspire les tirades des libertins contre la mémoire et la raison qui ont corrompu la nature et ont enlevé à l’homme le goût et l’art de la pure jouissance. Elle soulève les libellistes protestants qui, de Hollande et d’Allemagne, inondent la France et l’Europe de leurs pamphlets. Elle corrompt de ses chimères un des esprits les plus souples et les plus brillants du siècle : Fénelon.
Louis XIV avait pris la peine d’écrire, pour ses enfants, une sorte de « Manuel du parfait souverain », où il s’appliquait à leur faire sentir la majesté de leur condition, afin qu’ils en remplissent
les devoirs avec sérénité et avec amour. Précepteur de l'héritier du trône, Fénelon s’emploie à lui en donner le dégoût. Le Télémaque est une critique onctueuse de tous les principes monarchiques : « Le métier de Roi est grand, noble, délicieux... » avait écrit Louis XIV. « Quelle folie, dit Fénelon, de mettre son bonheur à gouverner les hommes... O insensé, celui qui cherche à régner! Heureux celui qui se borne à une condition privée et paisible, où la vertu lui est moins difficile... Crains donc, mon fils, crains donc une condition si périlleuse... C’est une servitude accablante... »
Les hommes d’Etat qui, depuis la Fronde, avaient réfléchi sur la structure et la solidité des gouvernements, avaient rapporté de leur examen une défiance instinctive de la bête humaine, et, comme ils n’avaient pas peur des mots, ils n’avaient pas hésité à dire qu’elle doit être contenue par la force, et qu’en définitive, la force est le ciment de toute société. « Je n’oublierai jamais, raconte d’Argenson, ce que feu mon père me dit la première fois qu’il m’admit à raisonner avec lui des mouvements que se donnait alors le Parlement contre l’autorité royalé. A tout ce que je lui exposais des raisons, arguments et vivacité du Parlement, il me répondit seulement : Mon fils, votre Parlement a-t-il des troupes? Pour nous, nous avons 150.000 hommes, voilà à quoi cela se réduit! » Fénelon n’a cure de ces esprits positifs et froids. Noyant difficultés et objections sous un déluge d’effusions optimistes, il affirme imperturbable ment : « Quand la justice et la vertu parlent, elles calment toutes les passions... Tous les peuples sont frères et doivent s aimer comme tels... » Le roi de Fénelon est condamné au ciel et à la guil-
lotine, après avoir, la main sur la conscience, fait le malheur de ses sujets et conduit son peuple à la défaite et à l’anarchie.
Mais Fénelon venait trop tôt. L’inébranlable bon sens de Louis XIV, une polémique de Bossuet, admirable de raison et d’éloquence, suffirent pour étouffer l'incendie qui s’annonçait. Les quelques flammèches qui continuèrent à voltiger çà et là ne mirent le feu à rien. Il faudra les voyages à Londres de Montesquieu et de Voltaire, pour ranimer — et cette fois pour de bon — la prédication individualiste et révolutionnaire.
Du pays anglais, Montesquieu et Voltaire rap portèrent un tableau qui nous étonne. Ils n’avaient point vu « l’île sombre et turbulente des régicides », la nation intolérante, avide, ambitieuse qui avait organisé la persécution religieuse sous sa forme la plus froide et la plus implacable, la forme administrative, mais une Salente libérale, éclairée, peuplée de savants et de penseurs, digne de fournir au monde des modèles de civisme et de vertu.
Ce fut le point de départ d’une critique de détail amusante par les séductions dont elle s’ornait, déconcertante par son enfantillage et sa facilité. Les abus certains et les injustices reconnues n’y sont pas plus mal traités que les principes et les institutions dont vivent et vivront toutes les sociétés. D un calembour, d’un sourire ou d’une épigramme, tout est condamné pêle-mêle et sans appel. Pour cette exécution sommaire, on suscite un personnage nouveau, un sauvage imaginaire qui représente la nature naïve, parée de toutes les grâces et de toutes les subtilités des civilisations millénaires. Son rôle est de s’étonner sans cesse et d’user de toutes les
ressources d’un esprit cultivé, poli et raffiné pour rendre absurdes, ridicules et nuisibles, le raffinement, la politesse et la culture.
Pendant quarante ans, la France fut remplie de ces Iroquois très Parisiens, de ces Persans très civi: lisés, de ces Ingénus sans ingénuité. Par leurs savantes ironies, leurs comparaisons méprisantes, leurs surprises étudiées, ils arrivèrent à troubler les esprits, à jetei le doute et l'inquiétude dans les plus fermes, à faire prendre pour des attentats ou des usurpations, les droits les plus ordinaires, et pour des établissements nouveaux, inquiétants et illégitimes, les institutions que, depuis des siècles, on s’était honoré de respecter et de servir.
A la faveur de ce renversement, la littérature germanique, dont l’action était interrompue depuis la Réforme, entra naturellement chez nous.
Comme l’a observé M. Louis Reynaud, dont je ne fais plus ici que citer ou résumer les remarquables travaux, les hommes du xvtr siècle reconnaissaient à l'Allemagne des philosophes et des savants, mais ils s’étaient toujours montrés très réservés à l’endroit des poètes et des écrivains qu’elle s attribuait déjà en foule. Poésie, art, belles-lettres, il y avait là quelque chose qui leur paraissait ne pas s’accorder avec ce qu’ils savaient de ce pays. Dans ses Entretiens d'Anste et d'Eugène, un homme de goût et de science, le Père Bouhours, faisait soutenir par un de ses personnages qu’il était à peu près impossible à un Allemand d’atteindre au bel esprit.
Le génie allemand est dans l’ordre intellectuel, essentiellement individualiste. « La langue est organisée pour assurer aux puissances obscures leur expression complète aux dépens des éléments
rationnels. Les termes y abondent pour désigner les phénomènes sensibles et les émotions. Le net et franc vocabulaire des idées lui fait défaut. Soulevée et abaissée tour à tour par des tons d’intensité variable, ramassée autour de quelques termes énergiquement prononcés, la phrase elle-même a une nature constamment pathétique. Mis en présence d’un homme réfléchi, qui voit clair en lui et qui se meut avec aisance dans la vie mondaine, l'Allemand est dérouté. Donnez-lui au contraire un organisme élémentaire et fruste, un fou, un maniaque, un être en proie à la fièvre des sens, il les comprendra et les décrira parfaitement. Par sa constitution intime, il est leur proche parent. Son intelligence est emprisonnée dans les émotions confuses de la chair et pénétrée par elles de tous côtés. » En rejetant la puissance de la raison, l’esprit français adoptait du même coup la formule de pensée des peuples germaniques.
Les Allemands le sentirent tout de suite. Tandis que les œuvres anglaises ne s’introduisaient en France que par l’intermédiaire de Français, l'abbé Prévost et Voltaire, les Allemands organisaient euxmêmes leur propagande, et ce fut l'un d’eux, Grirnm, qui se chargea de révéler aux sujets de Louis XV les mérites littéraires de sa patrie. Au mois d’octobre 1750, le Mercure de France publiait une première lettre de lui, bientôt suivie d’une seconde en février 1751. Avec toutes sortes de courbettes et de compliments, Grimm se risquait à proclamer que la littérature allemande valait bien la littérature française et que, si elle n’avait pas obtenu l’éclat de sa voisine, c’est qu’il lui avait manqué un Paris et un Louis XIV. Mais son tour viendrait certainement : mieux, il était tout proche.
La trouée était faite. Par la brèche, passèrent articles, grammaires et traductions. Un autre Allemand, Michel Huber, fut l’ordonnateur de l’invasion. Souple, conciliant, aimable, parlant tour à tour le langage de la philosophie et celui de la religion, la main sur le cœur, débordant de maximes édifiantes, il conduisit d’une façon très sûre les destinées de la littérature teutonne. Maître du Journal étranger, auteur d’un volumineux recueil de poésies allemandes en quatre tomes, il eut la grande habileté de n’offrir au public français que ce qui correspondait à ses désirs : des thèmes idylliques, sentimentaux et moralisateurs. Il se concilia la bienveillance de Fréron et des dévots, rassurés par cette abondance de déclarations vertueuses. Il obtint le concours enthousiaste de la fraction la plus remuante du parti philosophique, groupée autour de Rousseau et de Diderot. Sans doute, Rousseau était trop capricieux pour se laisser enrégimenter personnellement, mats il poussa ses amis. Comment eût-il pu rester indifférent? C’était son mysticisme naturaliste qui nous revenait par une autre voie.
Tout ce papier imprimé est aujourd’hui d’une lecture bien ennuyeuse. En ce temps, il enchantait. Un très médiocre écrivain, Gessner, qui était à peine connu de ses compatriotes, avait à Paris un succès prodigieux qui se maintenait, sans faiblir, pendant dix ans. On s’arrachait le premier de ses ouvrages : La Mort. d’Abel, traduit en 1759 par Huber et Turgot. On portait les autres aux nues. On les sacrait chefs-d’œuvre. On y admirait avec, frénésie la nature toute nue, cette nature accueillante et pure que l’affreuse civilisation avait si longtemps recouverte : des champs fertiles que
LA RÉVOLUTION FRANÇAIS t
personne ne travaille et qui n'en portent pas moins d’opulentes moissons; des tourterelles sui tous les arbres pour l’édification des amants; des fleurs qui ne se flétrissent jamais, des oiseaux qui gazouillent sans cesse; des animaux modèles tout Laine et tout beurre; des vieillards qui débordent d’expérience et de sagesse; des enfants soumis et affectueux; des jeunes filles étonnamment candides qui posent à leurs mères les questions les plus touchantes sur l’amour et le mariage; çà et là, sans doute, quelques égarés provisoirement criminels mais qui sont déchirés de remords et qui se convertiront en versant des torrents de larmes à la première homélie qu’on leur adressera : « Un poète sur les bords du Rhin, écrit Dorât, est en quelque sorte l’homme de la nature. Il ne respire que pour l’étudier; il ne l’étudie que pour la peindre. Il 11e connaît, ni le fiel, ni la haine, ni les manèges de l’ambition, ni les fureurs de la jalousie: il n’écrit point seulement pour exister dans le souvenir des hommes; il écrit pour les rendre meilleurs, pour les pénétrer sans cesse de l’image de la vertu... »
Les progrès scientifiques et pratiques réalisés au cours du siècle servirent ces égarements. Non que la science ait jamais donné quelque consistance au mythe de la nature bienheureuse pervertie par les lois humaines. Non pas même que les savants et les inventeurs aient été, d’Alembert à part, des sectateurs de la philosophie. Mais le spectacle de tant de machines inconnues, la révélation de tant de connaissances nouvelles grisèrent les profanes et les gens de leitres, et, de cet éblouissement, ils conclurent qu’ils vivaient dans un siècle extraordinaire, que tout ce qui avait été dit et fait avant eux ne comptait pas et que, par consé-
quent, un esprit éclairé se reconnaissait au mépris, dont il enveloppait tout ce qui l’avait précédé.
C’est en vain que Taine s’est donné beaucoup de mal pour démontrer que Voltaire, Diderot, Rousseau et leurs amis étaient de véritables hommes de science. Voltaire avait le génie de la vulgarisation, mais son laboratoire de Cirey n’était qu’une fantaisie de Mme du Châtelet, qui aurait installé sur ses ruines une usine métallurgique ou une chapelle, si la mode avait été à la métallurgie ou à la dévotion. Les expériences de Montesquieu font sourire : la plus importante consistait à plonger dans l’eau la tête d’un canard et à compter combien de temps il mettait à mourir. Quant à Diderot et à Rousseau, le premier n'était qu’un autodidacte brouillon et le second savait fort peu de chose.
Le véritable esprit scientifique, désintéressé, prudent, sans orgueil, est en contradiction à peu près absolue avec l’esprit philosophique de 1750. Les hypothèses ne sont, pour lui, que des constructions provisoires qui permettent de grouper un certain nombre de résultats expérimentaux. L'expérience reste le juge suprême. Aucune théorie, si séduisante soit-elle, ne résistera à son désaveu. Jamais les philosophes ne pratiquèrent cette soumission du sujet à l’objet. Ils ne le pouvaient pas sans se condamner eux-mêmes. La sentimentalité déclamatoire, à laquelle ils s’abandonnaient, les rendait impropres à l’observation et insensibles à l’expérience. Aux constatations si sensées et si solides de Buffon sur la formation des roches sédimentaires. Voltaire opposa des arguments d’une étonnante puérilité et s’il s’amusa à reproduire les expériences de Spallanzani sur les limaces, ce fut
tout simplement pour en tirer un pamphlet contre les moines et la religion • Les colimaçons du R. P. L’Escarbotier.
Le P. L'Escarbotier, prédicateur et cuisinier du grand couvent de la ville de Clermont, écrit au R P. Elie. Carme déchaussé et docteur en théologie : u II y a quelque temps qu'on ne parlait que des Jésuites et à présent on ne s'entretient que des escargots. Chaque chose a son temps; mais il est certain que les colimaçons dureront plus que tous nos ordres religieux car il est clair que, si on avait coupé la tête à tous les capucins et à tous les carmes, ils ne pourraient plus recevoir de novices, au lieu qu’une limace à qui on a coupé le cou reprend une nouvelle tête au bout d’un mois... Le 27 mai; par les neuf heures du matin, le temps étant serein, je coupai la tête entière avec ses quatre antennes à vingt limaces nues, sans coques, de couleur mordoré brun, et à douze escargots à coquilles. Je coupai aussi la tête à huit escargots, mais entre les antennes. Au bout de quinze jours, deux de mes limaces ont montré une tête naissante, elles mangeaient déjà et leurs quatre antennes commençaient à poindre... J'en ai souvent parlé dans mes sermons et je n’ai pu les comparer qu’à saint Denis, qui, ayant eu la tête coupée, la porta deux lieues dans ses bras en la baisant tendrement Mais si 1 histoire de saint Denis est d'une vérité thêdlogique, l’histoire des colimaçons est d'une vérité physique, d'une vérité palpable, dont ioui le monde peut s assurer par les yeux L aventure de saint Denis est le miracle d un jour, et celle des colimaçons le miracle de tous les jours.. »
C'est fort amusant, mais cela n a, avec les re
cherches du « véritable savant », comme dit Taine en parlant précisément de cette plaisanterie, que des rapports extrêmement lointains.
Quant à Diderot, pour rendre compte des admirables recherches de Réaumur sur les insectes, il. n’a trouvé qu’une pauvreté : « Que penserait de nous la postérité si nous n’avions à lui transmettre qu’une Histoire immense d’animaux microscopiques? Aux grands génies, les grands objets; aux petits génies, les petits objets. » Fréron a qualifié ce jugement d’ « indécence » : il avait raison.
En réalité, les philosophes exaltèrent de confiance et sans le bien connaître l’acquis scientifique de leur temps parce qu’ils pouvaient en tirer des arguments contre la tradition, le catholicisme, l’histoire et l’autorité, mais ils ne portèrent une attention véritable et soutenue qu’aux sciences les plus abstraites ; mathématiques pures et mécanique céleste dont ils transportèrent la méthode de déduction dans le domaine politique et social où elle s’appliquait d’autant moins qu’ils l’accrochaient au postulat de la bonté naturelle de l’homme, qui n’a aucun caractère d’évidence.
De 1751 à 1772, l 'Encyclopédie réunit contre l’ennemi commun toutes ces idées et toutes ces aspirations : critique de la monarchie et de ses soutiens intellectuels, athéisme, sensualisme, éloge du xvnie siècle considéré comme le siècle des lumières et du progrès, libéralisme économique, dénigrement de la civilisation, apologie d’un prétendu état de nature où tous les hommes seraient égaux en droits et en biens et, enfin, étude très détaillée et très abondante des machines et des métiers. A cette partie — - la mieux faite et la plus utile — étaient annexés onze volumes de planches; elle
servait de paravent au reste. On peut dire qu'elle fit le succès de l’ouvrage.
Rousseau n’aiinait pas les Encyclopédistes. Ils avaient blessé sa vanité, et certaines de leurs doctrines lui répugnaient. Il n’en était pas moins d’ac cord avec eux sur le fond et, au demeurant, c’est son génie qui donna à la mystique révolutionnaire son éclat et sa force de propagande.
Malheureusement né, sans famille, sans amis, perverti jusqu’aux moelles par ses premières aven tures féminines, dévoré d’une rage inquiète qui, sur la fin, tournera à la folie pure, il arrivait de Genève, d’une des citadelles de la Réforme ou » depuis deux siècles tournoyaient des mélanges de décomposition ». Pour célébrer ses fureurs, ses révoltes, ses inquiétudes, son besoin de destruction, il trouvera des accents d’une ampleur et d’une beauté étonnantes. Et c’est une chose horrible que cet usage des plus magnifiques puissances de la langue et de la poésie pour la canonisation d’une âme aussi sordide.
Mais Rousseau ne se borne pas aux anathèmes, aux regrets et aux invectives. Il établit les bases de la société future qui assurera aux hommes l’exercice de leurs droits naturels. Ces fondements sont : l’égalité complète des associés, l’aliénation des droits de chacun au profit de la collectivité, la subordination des contractants à la Volonté générale. Entendons-nous bien sur le sens de cette expression. La Volonté générale n’est pas la volonté du plus grand nombre, mais la voix profonde de la Conscience humaine, telle qu’elle devrait parler en chacun de nous et telle qu elle s’exprime par la bouche des citoyens les plus vertueux et les plus éclairés.
En définitive, la Volonté générale se définit donc par la conformité à un système philosophique : l’individualisme. La République s’identifie avec une doctrine; la société est soumise à un dogme. Le faire passer dans les faits, le traduire en actes, réorganiser le monde conformément à ses postulats ; voilà la politique révolutionnaire.
Sa première tâche et, pour ainsi dire, sa tâche unique, consiste à détruire et à empêcher de renaître tous les organismes naturels qui, jusque-là, encadraient et soutenaient les individus et qui sont désormais considérés' comme oppressifs et immoraux. La propriété, la famille, la corporation, la ville, la province, la patrie, l’Eglise : autant d’obstacles à abattre. On objectera que la majorité des citoyens les respectent, s’y complaisent, y trouvent le bonheur et la paix de l’âme. Peu importe; il n’y a pas de liberté contre la Liberté. Si la Volonté générale ne parle pas en eux, c’est qu’ils sont pervertis et dégradés et c’est un devoir pour les citoyens « conscients » de les émanciper malgré eux.
Devenue religion, la République a son orthodoxie, ses élus et ses réprouvés. Majorités, élections, votes, consultations pipulair^s : tout cela, c’est la fayade. le jeu auquel se laissent prendre les naïfs, en s’étonnant que les règles n’en so'ent jamais appliquées que contre eux. Derrière res agitations, il y a le petit troupeau des fidèles et des illuminés. Ils détiennent la vérité. Ils se sont juré d’en établir l’empire. Ils sont la Volonté générale. Quant à leurs adversaires, quels que so'ent leur nombre, leur lespect du suffrage universel, leur dévotion à la forme républicaine, ils ne seront jamais que des aristocrates, des réactionnaires, des hérétiques et.
à l’occasion, des usurpateurs car, de même qu’il y a un roi légitime, il y a un peuple « légitime ». Contre eux, tous les moyens sont permis : la fraude électorale comme la guillotine.
C’est à cela qu’aboutissent les idylles et les pleurnicheries. L’homme est né bon. Puisqu’il y a des coquins et des méchants, c’est que la civilisation l’a corrompu. Pour se régénérer, il doit donc en rejeter les prétendus bienfaits qui ne sont, en réalité, que des chaînes et des injustices. S'il hésite, la force l’y contraindra, car sa mauvaise volonté est un crime, un crime contre la Vertu. Seront déclarés suspects tous ceux qui, n’ayant rien fait contre la Révolution, n’ont non plus rien fait pour elle.
Mais on ne comprendrait pas la formation de la mystique révolutionnaire, ni surtout son évolution en quelque sorte mécanique et fatale vers sa forme la plus excessive, si l’on ne tenait pas compte des caractères très particuliers du milieu qui l’a accueillie, nourrie et répandue. L’étude n'en a pas été faite d’une manière méthodique et complète. Augustin Cochin, qui l’avait entreprise, est mort avant de l’avoir terminée. Mais les travaux qu’il a laissés sont assez nombreux pour que nous puissions parcourir sans nous égarer ce domaine qui était le sien.
Les amateurs de théories nouvelles au xvme siècle ne restèrent pas isolés. Ils s’associèrent pour mettre en commun leurs connaissances et préciser leurs idées. Cette organisation qui s’annonce en 1720, se précipite en 1750. A la mort de Louis XV, elle est achevée. Dans toutes les villes pullulent les associations de beaux esprits et d’esprits lorts. les salons littéraires, les académies, les chambres rie
lecture, les sociétés patriotiques, les lycées, les musées, les loges maçonniques, les sociétés d’agriculture. Leurs séances sont régulières et suivies. On y lit et surtout on y discute. Toute une armée de penseurs s’y entraîne à la controverse et délibère sur les questions du jour : circulation des grains, impôts nouveaux, assemblées provinciales, ou sur les problèmes de doctrine : rôle de la civilisation, droits naturels, fondements des sociétés.
Si l’on veut bien se rappeler que le premier discours de Rousseau fut une réponse à un concours de l’Académie de Dijon, on jugera du ton, de l’allure et de la portée de ses travaux qui ne différaient en rien de ceux des autres. Toutes les sociétés, en effet, sont liées, soit par des rapports de filiation comme les loges, soit par une correspondance incessante qui soumet les plus lointaines et les moins actives aux mieux informées et aux plus hardies. D’un bout à l'autre du royaume, c’est un per-, pétuel va-et-vient de vœux, d’adresses et de motions qui cimente l’union des principes, étouffe les velléités d’indépendance et fait avancer tout le monde du même pas.
La République des lettres qui est, en 1720, une allégorie est, en 1775, une réalité. C’est même le seul Etat auquel puissent s’appliquer les théories du Contrat Social, le seul qui soit formé d’égaux, le seul où la volonté générale puisse, à chaque instant, être dégagée par une discussion entre les meilleurs. Ces débats et les votes qui les terminent marquent les progrès de la doctrine révolutionnaire qu’il s’agira ensuite de transporter du petit peuple des initiés au grand peuple des profanes. Et c’est ici qu’apparaît la discordance fondamentale qui ne fera que s’amplifier jusqu’en 1794.
La République des initiés est organisée et fonctionne au rebours de la réalité. Plus elle développe sa logique, plus elle s’écarte de la vie. Plus elle veut gouverner, moins elle en est capable.
Dans la vie, on s’associe quand on a les mêmes opinions; ici, on se réunit, en dehors de toute convenance et de tout intérêt, pour découvrir et définir la doctrine qui sera celle du groupe. L’entente est le moyen et non plus le signe ou la conséquence de l’accord. Dans la vie, ce qui compte, ce sont les actes; ici, ce sont les paroles. Dans la vie, ce que l’on recherche, ce sont des résultats matériels, tangibles; ici, ce sont des votes. Dans la vie, gouverner, c’est lutter contre des choses, prévoir, préparer, organiser, agir; ici, le grand art consiste à composer l’ordre du jour et à faire la majorité. Dans la vie, une pensée se juge à l’expérience, à l'épreuve des faits. Ici, c’est l'opinion qui règne. Est réel, ce qui emporte l’assentiment des auditeurs; est vrai ce qui entraîne leur adhésion. Dans la vie, l’homme n’est pas un individu isolé : il est partie de l’organisme social; il est membre d’une famille, d’un corps de métier; il est guidé par toutes sortes de considérations qui ne sont pas du domaine de la logique verbale : reli gion, foi, morale, traditions, sentiments, loyalisme politique, devoir professionnel. Dans la société de pensée, l’initié fait table rase de tout ce qui n’est pas abstraction et raison raisonnante. Il retranche de lui-même tout ce qui lui est vraiment personnel; il se réduit à cette petite faculté déductive qui est la chose du monde la plus répandue.
S'il va d’instinct au vrai, au solide, à l'effet plus qu'à l'opinion, s’il introduit dans la discussion autre chose que l’ironie et l’esprit de système, il se
rendra bien vite compte qu’il est désagréable à l’auditoire, encombrant, odieux, ridicule. Il se sentira dépaysé et, s’il ne s’éloigne pas de lui-même, il sera « épuré » à la première occasion sérieuse. Les réfractaires éliminés, voilà nos gens isolés des profanes, rapprochés les uns des autres, à l’abri des objections et des résistances, soumis à un entraînement d’autant plus intense que le milieu est plus pur.
Et c’est ainsi que, les écrivains agissant sur les sociétés, et les sociétés sur les écrivains, la troupe inconsciente des frères se trouve poussée d’un mouvement de plus en plus rapide « vers l’avènement d’un certain type intellectuel et moral qu’aucun ne prévoit, que chacun réprouverait et que tous préparent » : le Jacobin socialiste de 1793.
La révolte américaine précipita encore l’évo lution.
Les Treize colonies étaient depuis longtemps un des thèmes principaux de la littérature senti mentale et humanitaire. On voyait en elles un peuple neuf, tout proche de la nature, tolérant, pieux, patriarcal, sans autre passion que celle du bien, sans autre fanatisme que celui de la vertu. Les chapitres que Raynal leur consacre sont la partie brillante de son Histoire des Indes par ailleurs si ennuyeuse, si plate et si mal venue. Quand elles eurent décidé de se séparer de l’Angleterre, on se passionna pour la confédération à qui reve nait le suprême honneur de faire l’éducation du monde, et de lui montrer le chemin de la liberté. La déclaration des droits rédigée par Jefferson en un style de code moral tourna la tête aux beaux esprits. Quelques-uns se firent quakers; d’autres — et des plus nobles — s’engagèrent à la suite de
La Fayette dans les armées républicaines. Les plus timides les assistèrent de leur propagande, en criant bien haut que l’ère de la régénération était commencée. Depuis un demi-siècle, les cercles philosophiques réclamaient du nouveau et leurs rêves s-a réalisaient sur une autre terre. Ce qui n’était encore pour eux que paroles et papier se faisait là-bas chair et sang; les mots y devenaient des choses; l'âge d’or y renaissait. On frémissait d’envie à la lecture de ces nouvelles. On s’exaltait à la pensée de ces hauts faits. On brûlait d’admiration, de fièvre, de désirs, d’espoirs...
A ce moment. Benjamin Franklin arrivait à Paris en qualité d’ambassadeur : « Tout en lui, dit un publiciste, annonçait la simplicité et l’innocence des anciennes mœurs... Il avait dépouillé la chevelure empruntée. » Ce qui signifiait qu’il ne portait pas perruque. On ne l’en accueillit qu’avec plus d’admiration. Mais il avait moins d’innocence qu’il ne semblait.
Ce gros homme madré était un des principaux dignitaires de la maçonnerie américaine. A peine installé a Paris, il s aboucha avec les frères de
I rance et prit une part active au travail d’épuration et d'unification qui, après bien des difficultés, assura dans les loges le triomphe des éléments avancés et aboutit, en 1780, à établir la suprématie et le contrôle du Grand-Orient créé en 1773- Du coup, sa maison de Passy devint le quartier général des agitateurs. Il gouverne la Loge des Neuf Sœurs (les Muses) qui réunit artistes et littérateurs, Helvétius, Lalande, Condorcet, Chamfort, Parny, Mercier, Lacépède, Houdon, Vernet...
II l’aide à organiser une université libre et une société de conférences. C’est appuyé sur son bras
que Voltaire se présente à la cérémonie d’initiation. Il est le grand prêtre des philosophes, le Messie des mécontents, le patron des faiseurs de systèmes. Ses portefeuilles sont pleins de lettres qui montrent quelle place il tient dans l’esprit public et quelle influence il a sur lui On lui écrit de partout. On implore ses conseils. Un maître d’école lui envoie le plan d’un pacte fédéral et maçonnique à imposer à tous les souverains d’Europe. Un cardinal — c’est Rohan, celui du Collier — organise des fêtes en son honneur. Un médecin — c’est Marat — lui soumet des expériences de physique. Un avocat — c’est Brissot — l’interroge sur le nouveau monde où il pense aller prendre une leçon de Révolution. Un autre lui dédie son premier plaidoyer : c’est Robespierre.
Quand Franklin quitte la France, la légende des Etats-Unis est indestructible. Son successeur, Jefferson, ne fait que la confirmer et il en procède toute une littérature romanesque et emphatique qui, inlassablement, répète l’éloge du Peuple élu et de la République modèle. Quelques Américains qu’agaçait ce verbiage protestèrent en vain; leur histoire était devenue article de foi.
Les Etats-Unis avaient donné à la doctrine révolutionnaire ce qui lui manquait encore : l’exemple. L’avenir ne dépendait plus que de l’énergie du gouvernement. Mais y avait-il encore un esprit de gouvernement?