LA CRISE DE L’AUTORITÉ
Il y a des périodes où les dangers et les malheurs publics font toucher au peuple l’utilité du commandement. Mais le péril oublié, le mal réparé, ce sentiment disparaît.
Désirée après la Fronde pour sa bienfaisance, saluée avec enthousiasme en 166 1, l'autorité lassait en 1715 avant detre, en 1789, traitée de tyrannie. Ce n’était pas quelle fût plus lourde ni plus coûteuse : elle avait seulement vieilli. Habitué à ses services, le pays ne les remarquait plus. Il prenait pour naturels et spontanés un ordre et une tranquillité qui ne se maintenaient que par des soins continuels et il s’impatientait de la soumission qui en était le prix.
A peine Louis XIV avait-il fermé les yeux que les agitations renaissaient parmi ceux qui, par position, sont les adversaires nés du pouvoir royal : les grands et les corps privilégiés. Forts par euxmêmes, ils s’accommodent beaucoup mieux d’un Etat semi-anarchique où ils font figure de chefs ou de pouvoirs indépendants que d’une autorité unique et forte qui, maintenant la paix et la justice, rend leur patronage inutile, leur enlève clients et influence et les contraint eux-mêmes à
obéir. Délivrés de la surveillance royale, ils se jeièrent dans tout ce qu’avait interdit le règne précédent et ils adoptèrent avec joie les idées de liberté qui commençaient à circuler ouvertement.
Elles étaient gracieuses et semblaient innocentes. Elles flattaient les vanités, sans paraître menacer les intérêts. Quoi de plus agréable, dans ces conditions, qu’un voyage au pays des nuées en compagnie d’un guide spirituel et bien élevé?
Dans la fête brillante que se donne la haute société la conversation est la pièce principale et sans philosophie la conversation serait fade! Elle y met son piment, son ironie, ses paradoxes, ses pointes, ses audaces, ses impiétés. « Point de dîner ni de souper où elle n’ait sa place, dit Taine. On est à table au milieu d’un luxe délicat, parmi des femmes souriantes et parées, avec des hommes instruits et aimables, dans une société choisie où l’intelligence est prompte et le commerce est sûr. Dès le second service, la verve fait explosion, les saillies éclatent, les esprits flambent ou pétillent. Peut-on s’empêcher, au dessert, de mettre en bons mots les choses les plus graves? Vers le café, arrive la questien de l’immortalité de Pâme et de l’existence de Dieu. Pour nous figurer cette conversation hardie et charmante, il nous faut prendre les correspondances, les petits traités, les dialogues de Diderot et de Voltaire, ce qu’il y a de plus vif, de plus fin, de plus piquant et de plus profond dans la littérature du siècle; encore n’est-ce là qu’un résidu, un débris mort. Toute cette philosophie écrite a été dite, et elle a été dite avec l’accent, l'entrain, le naturel inimitable de l’improvisation, avec les gestes et l’expression mobile de la malice et de l’enthousiasme. Aujourd’hui re-
froidie et sur le papier, elle enlève et séduit encore; qu’était-ce alors quelle sortait vivante et vibrante de la bouche de Voltaire et de Diderot?... »
Au xvne siècle, les écrivains avaient été traités avec la plus grande distinction à la Cour et à la Ville. Mais on ne croyait pas qu’ils avaient une mission à remplir et on pensait que les lettres ne pouvaient être qu'un noble divertissement où l’esprit s’égaie en liberté, sans autre désir que de plaire au public en s’égalant aux modèles éternels laissés par les Anciens. Au xviii6, à la littérature désintéressée succède la littérature de combat, ambitieuse et agressive. Les écrivains deviennent des réformateurs professionnels, mais, dans leur rôle nouveau, ils bénéficient du respect et de l’admiration qui avaient entouré leurs prédécesseurs. Convives recherchés et rois des salons, adulés audelà de tout ce que l’on peut imaginer, ils sont les directeurs de conscience de l’aristocratie élégante. Mille jolies têtes poudrées se grisent des théories qui les feront rouler dans le panier de Sanson.
A peine sorti du collège. Voltaire a pour pro tecteur un homme très répandu, le mârquis de Caumartin, ancien intendant des Finances et conseiller d’Etat, qui le présente au Grand Prieur de Vendôme. Il se lie avec le président Hénault, le maréchal de Villars, le président de Maisons, le marquis d’Ussé. Assis à la table du prince de Conti, qui, comme lui, fait des vers, il ose lui demander : « Sommes-nous princes ou poètes? >. Sa querelle avec le chevalier de Rohan et son voyage à Londres ne l’empêchent pas d’être nommé gentilhomme ordinaire de la chambre ni d’être reçu à la Cour en cette qualité.
En 1747, au jeu de la Reine, comme il voyait son amie, Mme du Châtelet, perdre une très grosse somme — 84.000 livres — il lui dit tout haut, en anglais, qu’elle jouait avec des fripons. Son propos avait été compris et, comme il n’était pas d'une bravoure excessive, il s’enfuit à Sceaux, chez, la vieille duchesse du Maine, belle-fille de Louis XIV. Il se tenait dans sa chambre, volets clos et travaillait à la lueur des bougies. << La nuit, raconte M. Henri Carré, vers deux heures, quand la duchesse avait congédié son monde et s’était mise au lit, il descendait chez elle; un valet qui était dans la confidence dressait une table dans la ruelle et lui apportait à souper. » La duchesse lui expliquait les intrigues du temps de Louis XIV et il lui lisait, en échange, le conte ou le roman qu’il était en train d’écrire.
Quand il s’installa à Ferney, ce fut bien pis. Les plus grands personnages du royaume, Choiseul et Richelieu en tête, mendiaient ses faveurs et essuyaient ses rebuffades. Son retour à Paris, en 1778. provoqua un véritable délire.
On connaît la vie de Rousseau. Ancien laquais congédié pour vol, entretenu à seize ans par une maîtresse qui en avait trente et qui partageait ses faveurs entre lui et son jardinier, chassé par M. de Mably, qui l’avait engagé comme précepteur et dont il pillait la cave, amant d’une femme de charge, Thérèse Levasseur, avec qui il vivait chez une autre protectrice, Mme d’Epinay, persécuté imaginaire, à demi fou avant de l’être tout à fait, 1! est chéri, admiré, adulé par toute la haute société. Le prince de Conti lui écrit des lettres d’une affection débordante. Mme de Luxembourg lui envoie un jour ce billet ; « Je vous aim« de
tout mon cœur. M. de Luxembourg vous embrasse et vous aime de tout son cœur », et une autre fois celui-ci : « Ce n’est pas à vous à vous mettre à mes pieds c’est à moi à me jeter aux vôtres... » Quand il est en difficulté avec la police, tout le beau monde se précipite pour favoriser sa fuite. Quand il déménage, on se bat pour lui offrir une maison, à lui, à Thérèse, et à la mère de Thérèse. « Vous aurez la clef de mes livres et de mes jardins, lui écrit le prince de Ligne. Vous planterez, vous sèmerez, vous ferez ce que vous voudrez... »
A la fin du règne de Louis XVI, on se rend à son tombeau comme à un pèlerinage. « La moitié de la France s’est déjà transportée à Ermenonville pour y visiter la petite île qui lui est consacrée, note un nouvelliste. La reine et tous les princes et princesses de la cour s’y sont eux-mêmes transportés la semaine dernière. On m’a assuré que cette illustre famille était restée plus d’une heure à l’ombre des peupliers qui environnent le tom beau... »
Au xviie siècle, on s’était beaucoup moqué des nobles, mais seulement à cause de leurs ridicules et de leurs petitesses. On les attaque, cette fois, dans leur honneur, leur fortune, leurs droits, leur existence même. Et ce sont eux qui encouragent leurs agresseurs, les cajolent, font leur renommée et, à l’occasion, les nourrissent comme le comte d’Artois et le prince de Coudé nourrissaient Cham fort qui, en retour, invitait la Nation à supprimer la noblesse, traitait de sots les courtisans et de catins les femmes titrées.
En 1765, Horace Walpole, de passage à Paris, s'étonnait de tant d’inconscience : « Le rire est aussi démodé que les pantins ou le bilboquet
Nos bonnes gens n'ont plus le temps d’être gais, ils ont trop à faire, il faut d’abord qu’ils mettent par terre Dieu et le Roi; tous et chacun, hommes et femmes, s’emploient en conscience à leur démolition. » Et, comme il parlait de Voltaire à une dame, elle lui répondit avec mépris : « Il est bigot, c’est un déiste. »
En 1771, après l’exil du Parlement, toutes les assemblées de plaisir et de société étaient devenues, au dire de Besenval, « de petits états généraux où les femmes, transformées en législateurs, établissaient des prémisses et débitaient avec assu rance des maximes de droit public ». L’une de ces protestataires, Mme de La Mark., n’écrivait-elle pas que »• le pouvoir absolu est une maladie mortelle » et que » les actions des souverains sont soumises à la censure de leurs propres sujets »?
Le comte de Ségur a laissé, dans ses Mémoires, une peinture exacte et sensée de cette folie : « Pour nous, jeune noblesse française, sans regret pour le passé, sans inquiétude pour l’avenir, nous marchions gaiement sur un tapis de fleurs qui nous cachait un abîme. Riants frondeurs des modes anciennes, de l’orgueil féodal de nos pères et de leurs graves étiquettes, tout ce qui était antique nous paraissait gênant et ridicule. La gravité des anciennes doctrines nous pesait... La liberté, quel que fût son langage, nous plaisait par son courage, l égalité par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre tant qu’on croit pouvoir remonter dès qu'on veut et, sans prévoyance, nous goûtions à la fois les avantages du patriciat et les douceurs d’une philosophie plébéienne Ainsi, quoi que ce fussent nos privilèges, les débris de notre ancienne puissance que l’on minait sous nos pas, cette petite
guerre nous plaisait. Nous n’en éprouvions point les atteintes, nous n’en avions que le spectacle... Les formes de l’édifice restant intactes, nous ne voyions pas qu’on le minait en dedans. Nous riions des graves alarmes de la vieille cour et du clergé qui tonnaient contre cet esprit d’innovation. Nous applaudissions les scènes républicaines de nos théâtres, les discours philosophiques de nos Académies, les ouvrages hardis de nos littérateurs... »
Est-il besoin, pour compléter le tableau, de rappeler la première représentation du Mariage de Figaro, le 27 avril 1784? Toute la Cour y était. Dès onze heures du matin, la duchesse de Bourbon avait envoyé des valets de pied faire la queue au guichet, qui ne s’ouvrait qu’à quatre heures. Des femmes de qualité s’installèrent au poulailler avec les hiles et tout ce beau monde applaudit à tout rompre les tirades contre la noblesse : « Vous vous croyez un grand génie?... Qu’avez-vous fait pour tant de biens? Vous vous êtes donné la peine de naître... »
« Je ne croyais pas qu'il fût si amusant de se voir pendre en effigie », aurait dit la danseuse Guimard. Quand les aristocrates acclament ceux qui les pendent en effigie, on peut prévoir qu’il ne se passera pas longtemps avant qu’ils ne soient pendus pour de bon.
Mais ces nobles ne sont point de simples particuliers. Ce sont des serviteurs de l’Etat, des magistrats, des officiers, des ambassadeurs, des ministres. Leur philosophie est, en quelque manière, une trahison, car comment défendront-ils le Roi et la monarchie s’ils sont persuadés que le meilleur gouvernement est la démocratie?
Le duc d Orléans, cousin du Roi, est grand
maître de la Franc-Maçonnerie. Il y a, dans les régiments, vingt-cinq loges militaires où officiers et soldats fraternisent dans le culte de l’égalité. A la loge Union , de Toul -Artillerie, le vénérable est un sergent, tandis que le colonel, marquis d’Havrincourt, n’est que le délégué du Grand- Orient. L’immense majorité des juges, certains intendants, beaucoup de fonctionnaires, sont gagnés au parti philosophique et fréquentent les sociétés de pensée. L’Académie française est toute philosophe et, depuis que d’Alembert est secrétaire perpétuel, elle écarte les indépendants. Quand Turgot devient ministre, c’est une ruée. Il lui faut caser Dupont de Nemours, Morellet, de Vaisnes, Condorcet, Suard et faire entrer à l’Etat-Major le comte de Guibert, amant de Mlle de Lespinasse.
Prenons un exemple particulièrement typique : celui de M. de Malesherbes, directeur de la librairie.
Sous l’ancien régime, le directeur de la librairie était chargé de contrôler la publication, le commerce et la circulation des imprimés. Il visait les ouvrages en manuscrit et pouvait interdire ceux qui lui paraissaient contraires aux bonnes mœurs ou dangereux pour l’ordre social. Il avait la surveillance des frontières et des officines clandestines. Il ordonnait la saisie des livres et journaux mis en vente ou distribués sans avoir été soumis à sa censure et en poursuivait les auteurs et les colporteurs. Poste de premier ordre, poste capital au moment où une grande offensive intellectuelle est dirigée contre la monarchie.
Il fut occupé, jusqu’en 1750, par le comte d’Argenson, qui, prenant ses devoirs au sérieux, mit sur pied, à partir de 1748, un système de répression
efficace. Les frontières furent fermées, des arrestations décidées, une série de perquisitions opérées avec fruit. Mais, au beau milieu de la lutte, d'Argenson fut remplacé par le premier président de la Cour des Aides, Malesherbes. Philosophe luimême, il va donner aux révolutionnaires une impunité à peu près complète. Quelques mesures de rigueur seront bien prises par lui, pour la forme, mais elles seront aussitôt rapportées, « laissées sans exécution ». Leur seul résultat sera de faire aux publicistes poursuivis une réclame tapageuse et une flatteuse réputation de martyrs, sans les gêner en rien ni les intimider un instant.
Coup sur coup, paraissent la Lettre sur les sourds, de Diderot, les Discours, de Rousseau, les grandes œuvres de Voltaire, l’ Encyclopédie, les mélanges de d'Alemberi... Des livres interdits par d’Argenson, comme 1 Histoire de Louis XI, de Duclos, sont autorisés. La garde des frontières est illusoire. Les ballots de brochures séditieuses que se font envoyer les courtisans ne sont plus visités. On crée des boutiques dans les maisons des princes, dans celles de l Ordre de Malte, dans les couvents ei établissements religieux II y en a à Versailles, dans le château. Tout le monde les connaît, mais la police feint de les ignorer.
Vaniteux, crédule, très sensible aux hommages intéressés des gens de lettres, ravi de se frotter à leur bruyante renommée, ne comprenant ni la portée de leurs livres ni l'importance de ses propres actes, type achevé du libéral qui a toujours peur de passer pour réactionnaire, Malesherbes se met en quatre pour allumer la révolution et protéger les incendiaires.
Il sert d’intermédiaire entre Rousseau et son
libraire, lui envoie par courrier spécial les épreuves qu’il aurait dû arrêter et, quand le Genevois est en difficultés avec son éditeur ordinaire, il s’entremet obligeamment pour lui en trouver un autre.
Bien entendu, ce sont les défenseurs de l’autorité qui font les frais de sa générosité, Fréron ne put jamais obtenir un privilège pour Y Année Littéraire et, à chaque instant, son journal était suspendu parce qu’il avait osé critiquer d’Alembert, Voltaire ou même Marmontel. En 1758, il faillit être traduit en justice pour avoir publié le compte rendu d’un ouvrage contraire à YEncyclopédie et il lui fut interdit de répondre, sous peine de poursuite, aux attaques dont il était lui-même l’objet. En 1752, Malesherbes supprime un ouvrage du P. Geoffray, hostile à Diderot. En 1754, il fait blâmer par son agent à Lyon, Bourgelat, collaborateur lui-même de YEncyclopédie, un P. Tholomas qui s’était avisé de répondre à l’article Collège du dictionnaire Palissot, Gilbert, seront en butte aux mêmes persécutions et Gilbert en mourra.
Les philosophes criaient à la tyrannie. La véritable tyrannie était celle qu’ils exerçaient sur la littérature. Ecoutez de quel ton d’Alembert réclamait pour ses amis la protection du pouvoir : « J’apprends, Monsieur, que dans la dernière feuille de Fréron, YEncyclopédie est traitée d’ouvrage scandaleux. Je sais que ces feuilles et leurs auteurs sont sans conséquence, mais cette raison ne doit point, ce me semble, autoriser une licence pareille, ni permettre à un censeur de l’approuver. Ce serait me manquer à moi même et à tous mes collègues que de ne pas vous porter mes plaintes, bien résolu
à me tenir tranquille ensuite, si par un malheur que je n’aurais pas à me reprocher, justice ne nous est pas faite. J'ai tout lieu. Monsieur, d’espérer de vous. Votre équité et l’honneur que j'ai d’être votre confrère m’en répondent... » Et les gens du Roi de courir à l’aide des ennemis du Roi!...
Multiplions cet exemple par cent et par mille et nous aurons une idée de ce que fut la politique intérieure de la France de 1750 à 1789 : une abdication progressive de la monarchie.
A ses côtés, avec sa tolérance, avec l’aide et les subsides de l’aristocratie, avec la complicité et la participation de la magistrature, de la police et de l’administration, se constitue un nouveau pouvoir, actif, audacieux, intolérant : le parti philosophique. Il a ses cadres : les sociétés; ses chefs : les encyclopédistes; ses porte-parole : les Parlements; son armée : la basoche; ses grandes manœuvres ; les luttes politiques autour des impôts et de la religion.
Les contemporains se rendirent parfaitement compte de cette dépossession et de ce suicide. Plu sieurs les signalent en termes formels. Non seulement Voltaire qui, à vingt reprises, avait adjuré « les cacouacs » de former un « troupeau », « une meute », « un corps d’initiés » afin de devenir les « maîtres », mais aussi Duclos qui déclare que si <« le puissant commande », ce sont les <« gens d’esprit » qui u gouvernent », Necker qui consacre à l’opinion publique plusieurs pages de son Tuuti des finances et conclut a quelle règne sur tous les esprits », que les princes la << respectent » et lui » sont soumis », qu’elle « donne des lois à la ville, à la Cour, et jusque dans le palais des Rois », d’Alemberl enfin qui dit plus nettement encore
que (( l’opinion gouverne le monde », et que « les philosophes gouvernent l’opinion ».
Le règne de Louis XV est rempli par les démêlés des deux pouvoirs. A propos de tout : des jansénistes, des vingtièmes, des jésuites, des routes, de la corvée, des franchises provinciales, de la circulation des grains éclatent de véritables révoltes philosophiques contre lesquelles le gouvernement miné, affaibli, découragé, reste impuissant. Sans doute, l’armée d’attaque est divisée. Parlementaires ei philosophes sont bien loin de s’entendre toujours. Adversaires du Pape et du Roi, les premiers demeurent respectueux de la religion et très attachés à leurs privilèges de caste, tandis que les seconds sont athées et égalitaires. Mais si l’on se chamaille pendant les trêves, on se réconcilie devant l'ennemi et l’on monte au combat côte à côte et fraternellement.
Rien de plus monotone que ces batailles, engagées, conduites et terminées d’une manière toujours semblable, avec la même audace et les mêmes armes du côté des assaillants, la même incohérence et les mêmes capitulations du côté du ministère.
Les lois sont faites par le Roi en son Conseil, mais il appartient aux Parlements de les appliquer, d’en juger les infractions, et de punir ceux qui y contreviennent. De là, pour les ministres, l’obligation de les leur communiquer aux fins d’enregistrement. Sous Louis XIV, ce n’était qu’une simple formalité de transcription, mais le Grand Roi mort, le Régent eut l’imprudence de rendre aux Cours souveraines le droit de remontrances, c’est à dire la faculté de critiquer les arrêtés qui leur étaient soumis et même celle d’en demander l'abrogation pure et simple en refusant d’en prendre
copie. En théorie, ce refus pouvait être facilement brisé, le Roi ayant le droit de passer outre en procédant lui-même aux enregistrements, dans une séance solennelle appelée lit de justice. Mais les Parlements prirent vite l’habitude de renforcer leur opposition légale et limitée par une opposition illégale, mais autrement efficace.
Très riches, propriétaires de leurs charges, comme le sont aujourd’hui les notaires et les avoués, alliés aux plus grandes familles, solidement unis par des liens de parenté et d’intérêt, se succédant de père en fils ou d’oncle à neveu, dominant de très haut les juridictions inférieures, entraînant avec eux la foule immense des suppôts de la basoche, ils proclamaient la grève de la justice à tous ses degrés, terrorisaient et ameutaient les plaideurs, arrêtaient l’expédition des affaires privées et publiques et, par des délibérations et des arrêts démagogiques aussitôt répandus et affichés, faisaient appel sans vergogne aux passions populaires les plus irréfléchies et les plus basses.
Travaillé par les libellistes, enflammé par des démonstrations théâtrales, Paris grondait, prêt à l’émeute. Par les sociétés, l’agitation gagnait la province. Poussés par elle, s’entraînant les uns les autres, états, villes, chapitres, corporations s’assemblaient et protestaient. Fouetté par l’agitation, le gouvernement essayait de la rigueur, envoyait dans leurs maisons de campagne les plus agités des grévistes, enfermait quelques meneurs, établissait une commission extraordinaire pour liquider les procès pendants. Nouvelles déclamations; nou veaux pamphlets; départ en corps des exilés au milieu d'une foule hurlante et surtout, comme per sonne ne croyait à la fermeté royale, refus des
avocats de plaider devant les nouveaux juges et refus des plaideurs de se présentei à leur tribunal. Puis, au bout de quelque temps, avances discrètes de la Cour; départ du ministre, du gouverneur ou de l'intendant incriminé; capitulation en règle de son successeur et rentrée triomphale des « Pères de la Patrie »!...
Le plus triste est que, dans ces querelles, la justice et le progrès étaient du côté du Roi.
Les Parlements excellèrent à dissimuler sous leurs tirades humanitaires et libérales les idées les plus arriérées et les intérêts les plus égoïstes. Ils parvinrent à faire échouer les plus utiles réformes parce qu’elles étaient contraires à leurs privilèges de classe et, en particulier, l’égalité devant l’impôt amorcée une fois de plus par l’établissement du vingtième. Ils immobilisèrent la monarchie dans la routine et la contraignirent à recourir sans cesse aux expédients ruineux qu’elle avait elle-même condamnés. Leur action consolidait les abus que leurs discours rendaient plus sensibles et plus difficiles à supporter. Ils paralysaient la monarchie et dénonçaient son immobilité! Ils attisaient la révolte et empêchaient d’y porter remède! Admire qui voudra cette absurdité!
Louis XV était trop intelligent pour ne pas voir que l’opposition parlementaire conduisait la monarchie à la catastrophe et, en dépit de son scepticisme, trop pénétré de ses devoirs pour ne pas tenter une réaction. En 1771, sentant que l’indulgence n’était plus de saison, et que les temps graves approchaient, il se décida à porter le grand coup qui pouvait sauver l’Etat. Le Chancelier Maupeou fut chargé de l’opération. Par une série d’édits rigoureux, il enlève au Parlement de
Paris et aux Parlements de province leurs attributions politiques et il divise leurs trop vastes ressorts en un certain nombre de nouvelles cours appelées Conseils supérieurs. La justice est rapprochée des justiciables, la vénalité des charges abolie, les épices interdites, les frais diminués, la procédure simplifiée, les tribunaux devenus inutiles ou trop rapprochés les uns des autres — le Grand Conseil, trois Cours des Aides, le Conseil des Dombes, les amirautés, la Table de Marbre, le Bureau des finances de Paris, des bailliages — supprimés. Un nouveau personnel, moins nombreux, plus éclairé et plus instruit, remplaçait l’ancien, démissionnaire ou exilé. L’oligarchie intraitable et hautaine dont l’aveuglement obstiné avait rendu tout changement impossible était enfin brisée!
L’affaire avait été menée à grand train, sans violence, mais sans faiblesse. Le public sentant que, cette fois, le Roi était prêt à aller jusqu’au bout, n’avait pas bougé. Une partie des philosophes. Voltaire en tête, s’étaient même rangés aux côtés du Chancelier et l’avaient soutenu de leurs écrits.
Les plaisanteries de Beaumarchais et ses démêlés avec le conseiller Guzman — qui fut d’ailleurs blâmé — n’empêchèrent pas la réforme de réussir, ni les nouvelles cours de fonctionner. Les plaideurs se rendirent vite compte qu’elles étaient plus accessibles, plus rapides, moins coûteuses que les autres. Les magistrats dépossédés se découragèrent. Certains firent leur soumission et demandèrent à être admis dans les Conseils supérieurs.
Le Contrôleur général Terray profita aussitôt de ce renversement pour procéder à des remaniements d’impôts habiles et productifs, rayer des
exemptions abusives, et surtout faire payer exactement les vingtièmes aux privilégiés qui avaient pris l’habitude de frauder le fisc et de soustraire à ses investigations la majeure partie de leurs revenus.
Le Parlement disparu, un vingtième exact : c’était la fin des emprunts et des anticipations, le déficit vaincu, l’amortissement rendu possible. C’était surtout un coup mortel aux privilèges illégitimes et la voie ouverte pour une réforme financière complète et une organisation rationnelle du royaume. Comme l’a très fortement marqué Jacques Bainville, si on pouvait faire l’économie de la Révolution, c’était en 1774 et non en 1789.
Par malheur, Louis XV mourut. Par malheur encore, Louis XVI lui succéda. Ce gros homme point sot, qui avait grand appétit et qui s’endormait après dîner, était rempli de qualités dont quelques-unes au moins étaient d’un roi. Il était travailleur, attentif, consciencieux, bien inten tionné. Il avait des connaissances, de la mémoire, du jugement. Ayant eu la force de soustraire sa politique étrangère aux factions, il trouva l’homme qu’il fallait pour la réaliser, profita des leçons du règne précédent, reconstitua la marine et réussit à maintenir la paix sur le continent tout en prenant sur nier et aux colonies la revanche du traité de Paris.
Mais dès qu’il s’applique à la politique intérieure, il est inférieur à lui-même. Il ne voit plus clair, et ne sait plus ce qu’il veut. Il a prononcé dans sa vie quelques phrases qui en disent long. Quand on lui annonce la mort de Louis XV, il s’écrie : « Quel fardeau! Et l’on ne m’a rien appris. Il me semble que l’univers va tomber sur moi! » A Reims, quand il reçoit la couronne : « Elle me
go LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
gêne! » En 1776, quand il accepte la démission de Malesherbes : « Que vous êtes heureux! Que ne puis-je quitter ma place! » Au fond, c’est le roi du rélérnaque, un philosophe couronné qui rougit de commander à des hommes libres. Il est si pénétré de Fénelon et de Rousseau qu’un an après son avènement, il s’affilie à une loge maçonnique de la Cour. Il croit à la bonté humaine, et répugne aux moyens d’autorité. Aveuglément optimiste, il s’obstine à penser que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes par le seul jeu de la divine nature. Il se refuse à prévoir le pire et à recourir à la force, au moment où il le peut encore. Pendant des années, les publicistes célébrèrent sa bonté et sa vertu; cette prétendue bonté fit plus de mal à la monarchie que les maîtresses de Louis XV et les banqueroutes de Terray.
La reine Marie-Antoinette avait de la grâce, de la majesté, du courage, de la volonté et de 1 esprit. Mais elle subissait aussi l’influence de la mode qui voulait partout simplicité et liberté. Reine de France, elle prétendait vivre comme une princesse sans royaume. Les cérémonies lui causaient de l’impatience et de l’ennui. Elle se laissa facilement persuader, dit le duc de Lévis, .< qu’il y avait de la duperie à ne pas rendre sa condition aussi heureuse que celle de ses premiers sujets dont la société faisait ses délices; que dans un siècle aussi éclairé où l’on faisait justice de tous les préjugés, les souverains devaient s’affranchir de ces entraves gênantes, que la coutume leur impo sait, enfin, qu il était ridicule de penser que [Obéissance des peuples tînt au plus ou moins d'heures que la famille royale passait dans un cercle de courtisans ennuyeux et ennuyés ». Aussitôt • bou
leversement de la vie de Cour : « Excepté quelques favoris... tout le monde fut exclu. Le rang, les services, la considération, la haute naissance ne furent plus des titres pour être admis dans l’intimité de la famille royale. Seulement le dimanche, les personnes présentées pouvaient, pendant quelques instants, voir les Princes. Mais elles se dégoûtèrent, pour la plupart, de cette inutile corvée dont on ne leur savait aucun gré; elles reconnurent à leur tour qu’il y avait de la duperie à venir de si loin pour n’être pas mieux accueillies et s’en dispensèrent... Versailles, ce théâtre de la magnificence de Louis XIV, où l’on venait avec tant d’empressement de toute l’Europe prendre des leçons de bon goût et de politesse, n’était plus qu’une petite ville de province, où l’on n’allait qu'avec répugnance et dont on s’en allait le plus vite possible... »
L’étiqueite imposait le respect, renouait chaque jour les liens de fidélité qui attachaient les courtisans aux souverains, faisait planer le Roi audessus des cabales et des intrigues de palais. Dès qu elle fut détruite, la Cour devint la proie des coteries. Partagée entre deux ou trois, la Reine mécontenta et humilia toutes les autres. Des salons délaissés s’échappèrent chansons et pamphlets. Paris se remplit de cette littérature boueuse, où l’on remuait à la pelle les saletés et les infamies que l’on rapportera vingt ans plus tard à l’audience du tribunal révolutionnaire. Le réquisitoire de Fouquier Tinville ne fera que répéter les calomnies de Madame, de la comtesse d’Artois, ou de Mme de Balbi.
Le nouveau règne commença par une faute, la plus grosse qui se pût commettre, la seule qui
fût irréparable : le rappel des Parlements. Pour qui a médité, ne fût-ce que deux minutes, sur les désordres qu'ils avaient provoqués depuis un demisiècle, cette mesure est incompréhensible et elle ne s’expliquerait, en effet, en aucune manière si Louis XVI et ses conseillers avaient été des hommes de sens rassis, habitués à voir les événements comme ils sont et à tenir compte du passé. Mais c’étaient des doctrinaires et des sentimentaux. Ils vivaient dans un monde irréel où les mots leur cachaient les choses. Leur naïveté attendrie en faisait d’avance les instruments inconscients des ambitieux et des agités, à qui l’institution des nouveaux magistrats avait fait perdre places, privilèges, influences et acclamations populaires. Rien de plus curieux, à ce propos, que de comparer les arguments mis en œuvre de part et d’autre. Les mémoires de Maupeou au Roi sont des modèles de prévoyance et de raison. II invoque l’expérience et cite des faits. Ses adversaires répon dent par des principes et des sanglots : « Sans Parlements, point de monarchie », dit Maurepas. Et, en bon élève de Fénelon, Louis XVI approuve : « Qu’ont fait les grands, les Etats de province, les Parlements pour mériter leur déchéance? » La pression du dehors acheva de le décider. Des pamphlets menaçants furent répandus, des placards séditieux affichés. On lui fit craindre pour sa popularité. 11 céda. Les » grandes robes » revinrent en triomphe au milieu des manifestations et, pour célébrer leur victoire, adressèrent au Roi des remontrances méprisantes et hargneuses qui étaient la négation pure et simple de son autorité.
Il était contradictoire d’annoncer une politique de progrès et d’en relever les adversaires abattus;
absurde de vouloir des réformes et de s’en refuser les conditions; fou d’espérer l’obéissance en donnant des primes à la rébellion : on s’était flatté de restaurer la monarchie patriarcale avec ses grands corps équilibrés, sa noblesse autonome et ses juges indépendants. On s’était condamné à l’impuissance et à l’anarchie.
On ne tarda pas à s’en apercevoir. Le règne de Louis XVI n’est fait que de projets avortés, de promesses non tenues, de transformations arrêtées aussitôt qu’ébauchées. Toutes les tentatives de progrès, et en particulier celles qui acheminaient la France vers l’impôt égal, se brisèrent contre l’obstruction des Parlements. Les ministres rêvaient de grandes entreprises qui affranchiraient l’autorité et sauveraient la situation. Bien vite, les Parlements les ramenaient aux expédients ruineux et odieux : prolongations d’impôts et emprunts déguisés, pour lesquels il fallait encore acheter très cher leur complicité et leur silence. Ces capitulations étaient d’autant plus humiliantes que l’on avait visé plus haut et d’autant plus désastreuses que, pour gagner l’appui de l’opinion, on avait eu soin de répandre partout des <c rapports » ou des <i préambules » critiquant très violemment les abus que l’on prétendait abolir et que l’on finissait par conserver. Que pouvaient penser les paysans qui avaient lu, à la porte de l’église, les diatribes de Turgot contre la corvée, qui les avaient entendu commenter au prône et à qui on annonçait, trois mois plus tard, qu’en dépit de toutes les bonnes raisons, rien ne serait changé et que la corvée continuerait à être perçue sous la même forme?
Bridé par les maîtres qu’il s’était donnés, agité
et impuissant à la fois, le gouvernement n’inspirait plus ni crainte ni respect. Ses contradictions, sa faiblesse, ses reculades encourageaient la critique, la désobéissance et la révolte. Tout semblait permis contre lui et — ce qui est pis — sans risques!
L'affaire du Collier montra à quel point il était tombé.
Le Cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg et Grand Aumônier de France, était devenu amoureux de la Reine, qui le dérestait et le méprisait. Une aventurière, la comtesse de La Mothe, et un charlatan, Cagliosiro, l'averurent qu’ils avaient les moyens de lui concilier les bonnes grâces de Marie- Antoinette Le Cardinal qui était bel homme, mais d une vanité voisine de la sottise, les crut. Il eut une entrevue nocturne, dans un bosquet, avec une fille de chambre qu’il prit pour la Reine et qui lui emprunta 150.000 livres. Peu après, elle le pria de servir d'intermédiaire entre elle et les joailliers Boehmer et Bossange, pour l’achat d’un collier de diamants d'un million et demi qu’elle désirait se procurer en secret, afin de ne pas alarmer le Roi. L’affaire fut conclue, la parure livrée à Mme de La Mothe et négociée à Londres. Quand la première échéance arriva, tour se découvrit. Louis XVI fit arrêter sur-le-champ Rohan, Caglios tro, la comtesse et leurs complices, en tout une quinzaine de personnes. S il avait eu l’esprit poli tique, il aurait lui même puni le Cardinal en l’envoyant aussitôt méditer dans quelque discret monastère d’où il n’aurait plus fait parler de lui Il eut la naïveté de le remettre au Parlement L'instruction et le procès furent longs et scanda leux Les factions de la Cour intervinrent en faveur des accusés pour humilier la Reine La Sorbonne
prit parti pour son Prieur. Les libellâtes s’emparèrent de l’affaire pour salir la famille royale. Bref, Rohan fut acquitté. La sentence signifiait qu'il était légitime de croire la Reine de France capable de se vendre — ou presque — pour un collier.
Partout, cette injure s’accompagnait de rébellion. Des conflits éclataient à propos des sujets les plus futiles. Le gouvernement était complètement paralysé, au moment même où la situation financière faisait plus que jamais sentir la nécessité d’un rajeunissement. N’ayant plus la volonté de surmonter lui-même les obstacles, il allait être naturellement conduit à chercher des appuis dont la popularité et l'autorité fussent capables de balancer le crédit et les intrigues des Parlements. On s’acheminait ainsi vers l'arbitrage des Etats généraux, mais on essaya d’abord des Notables.
C'était là encore une vieille idée de Fénelon que, faute de mieux. Galonné avait adoptée. On réunit à Versailles 144 hauts personnages : princes, ducs, maréchaux, magistrats, prélats, maires des grandes villes et délégués des pays d’Etats avec mission de délibérer sur un programme de réformes qui leur était soumis. Le gros morceau concernait les finances. L'impôt cédulaire sur le revenu, le vingtième, était conservé pour les revenus mobiliers, industriels et commerciaux, mais le vingtième foncier, le plus productif, était remplacé par une subvention territoriale, égale pour tous, pesant même sur le clergé, perçue en nature, avec une certaine progressivité qui permettait d’assimiler d les châteaux, parcs, enclos et maisons de plaisance », aux meilleurs fonds. La subvention serait repartie par des assemblées provinciales élues, à
qui l’on transférait, en outre, une grande partie des attributions administratives des intendants. Diverses mesures étaient proposées pour l'unification des douanes et pour la simplification des taxes indirectes. L’amortissement de la dette publique devait être assuré en vingt-cinq ans, par l’affermage d’une partie du domaine royal, et l’extinction rapide de la dette du clergé par la vente de ses rentes féodales.
Galonné fit appel au bon cœur des privilégiés et à leur libéralisme, sans paraître se douter, le moins du monde, que ce libéralisme ne consistait pas du tout à sacrifier les privilèges, mais seulement à fronder le roi et à ruiner son pouvoir. Piqués par les pamphlets, criblés de railleries par les parlementaires, poussés par les salons, travaillés par les Princes qui rêvaient de régence, les Notables se raidirent et, tout en proclamant qu’ils étaient prêts aux plus grands sacrifices, soulevèrent des questions préalables qui les ajournaient indéfiniment. Entre autres choses, ils réclamèrent l’institution d’une comptabilité contrôlée, protes tèrent contre les pensions de Cour (qu’ils touchaient), arguèrent du faux bilan de Neçker pour flétrir le vrai, et pour finir demandèrent la convocation des Etats Généraux, seuls qualifiés pour procéder à la refonte des impôts. On retombait au même point : les Notables, créés pour faire échec aux Parlements, se rangeaient à leurs côtés.
La manœuvre d’obstruction fut conduite par les cinq archevêques d’Aix : Mgr de Boisgelin; de Bordeaux : Mgr Champion de Cicé; d’Arles : Mgr Dulau; de Toulouse : Mgr Loménie de Brienne; de Narbonne : Mgr de Dillon. Galonné s’efforça en vain de convaincre les meneurs dans
des conférences particulières. Puis il essaya de l’intimidation en faisant dénoncer par des pamphlétaires, l’égoïsme des privilégiés : « On paiera plus? Sans doute. Mais qui? Ceux-là seulement qui ne paient pas assez... Des privilèges seront sacrifiés? Oui. La justice le veut et le besoin l’exige... » Alors la clameur contre Calonne de* rt assourdissante. Le Roi lui ordonna de se retirer. Mais son départ n’arrangea rien (avril 1787).
Loménie de Brienne, nommé chef du Conseil royal des finances, avait beau avoir brillé à la tête de l’opposition, il se trouvait en face des mêmes problèmes que son prédécesseur, sans avoir plus que lui le choix des moyens. De l’expérience, il ne resta guère avec l’idée d’une convocation prochaine des Etats, qu’une mesure malheureuse : l'institution des Assemblées provinciales. Pleines de très bonnes intentions, elles ne firent rien d’utile, mais travaillèrent à discréditer l’œuvre des intendants et, à force de plaintes, de tracasseries et de querelles, réussirent presque partout à les décourager. Tandis que les difficultés s’accumulaient, tous les ressorts de l’autorité se détendaient un à un. La partie la plus solide et la plus moderne du gouvernement monarchique venait d’être atteinte à son tour.
La révélation du déficit succédant aux assurances et aux mensonges de Necker, sur lesquels on vivait encore, avait fait l’effet d’un coup de tonnerre.
L’opinion désorientée ne put croire que la principale cause des difficultés était la folle politique d’emprunts pratiquée par le Genevois. On réclama des coupables, on parla de vols, de scandales, d’agiotages. La terreur se répandit d’une énorme augmentation des impôts alors qu’il ne s’agissait que de faire payer ceux qui ne payaient pas et, à la faveur
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de cet affolement, l’agitation commença à gagner les profondeurs du pays.
C’est dans ces conditions désastreuses que le minis tère se retourna vers les Parlements pour faire sanctionner le peu que les Notables lui avaient accordé et obtenir ce qu'ils lui avaient refusé. Le garde des sceaux, Lamoignon, conseillait d’aller vite, de mettre sans tarder les magistrats au pied du mur et de les contraindre par un langage clair et énergique à se prononcer pour ou contre la justice fiscale, pour ou contre les privilèges financiers. Tout au contraire, Brienne leur expédia les édits un à un, en commençant par ceux qui étaient populaires : assemblées provinciales, remplacement de la corvée, libre circulation du blé. En dépit de leur répugnance, ils les acceptèrent sans protestation, de manière à se concilier le public, mais au premier édit portant création d’une taxe nouvelle, ils soulevèrent les mêmes objections que les Notables, réclamèrent, comme eux, communication des pièces comptables, flétrirent, comme eux, les dépenses des maisons princières et pour terminer proclamèrent, comme eux, que la nation réunie dans ses Etats pouvait seule prendre les mesures nécessaires pour « extirper de grands abus ».
On retombait dans la petite guerre traditionnelle avec les mêmes coups portés de part et d’autre : remontrances, séance royale, enregistrement par autorité du Roi, protestation contre cette transcription, arrêt la déclarant nulle et non avenue, cassation de l’arrêt par le Conseil, itératives remontrances, lit de justice, exil du Parlement à Troyes, grève de la justice, et, enfin, paix boiteuse et mal assurée où chaque partie laissait un peu de son honneur. Le Parlement rentrait à Paris, les
vingtièmes qui arrivaient à expiration étaient prorogés et le gouvernement autorisé à en poursuivre la perception avec plus d’exactitude (septembre 87).
Privé des impôts productifs qu’il avait réclamés, il se mit courageusement à l’œuvre pour améliorer ceux qui lui avaient été concédés. En même temps, il opérait d’énormes compressions de dépenses, simplifiait la comptabilité et l’administration centrale, réduisait les pensions, diminuait le nombre des officiers..., besogne excellente qui avait le défaut de ne pas apporter de soulagement immédiat et de pousser dans le camp des mécontents les serviteurs dévoués qui en étaient victimes.
Le temps n’était plus aux demi-mesures. L’idée des Etats faisait chaque jour du chemin. Le gouvernement qui avait besoin d’un grand emprunt de consolidation se trouva contraint de céder aux sollicitations des porteurs éventuels et, tandis qu’il en émettait la première tranche, il annonça la réunion des Etats pour 1792. Aussitôt, l’opposition s’organisa pour l’obtenir sans délai.
A dater de ce jour, l’audace des cours de justice ne connaît plus de bornes. Sur toute l’étendue du royaume, c’est une révolte ouverte contre la royauté dont elles tirent leurs pouvoirs et dont elles ne sont, en droit, que les porte parole. Celles de province s’opposent à la perception des nouveaux vingtièmes; celles de Paris font échouer l’emprunt en effrayant les capitalistes. Le duc d’Orléans, cousin du Roi, prend la tête du mouvement. Excédé, Louis XVI perd patience, ordonne au duc de se retirer dans son château de Villers-Cotterets et fait arrêter deux des plus exaltés parmi les rebelles. Le Parlement de Paris fulmine aussitôt de nouvelles remontrances pour lui en contester le droit et sous prétexte de
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représailles, interdit aux contrôleurs des contribu dons de procéder à la vérification des revenus impo sables, c’est-à-dire, au vrai, les empêche de mettre en lumière les énormes fraudes commises par ses membres. Ce misérable égoïsme, cette sale cupidité qui rejetait hypocritement toutes les charges publiques sur les classes les plus pauvres furent salués par l’opinion comme un exploit héroïque, digne des Romains! Le Roi n’avait plus le choix de ses actes : il lui fallait ou abdiquer ou sévir; ou remettre sa couronne à une oligarchie judiciaire bornée et tyrannique ou en briser par la force les criminelles entreprises. Bref, il fallait recommencer Maupeou après l’avoir désavoué et dans des circonstances mille fois plus difficiles!
La réforme judiciaire que proposa Lamoignon n’était cependant pas le résultat d’une improvisation. Le garde des Sceaux y songeait depuis long temps, et il en avait arrêté les grandes lignes quand il n’était encore que président à mortier. La lenteur des jugements, la multiplication immense des procédures et des frais, le pullulement des officiers inférieurs : greffiers, procureurs, huissiers, secrétaires, l’augmentation effrayante des épices, l’ignorance des jeunes conseillers, l’aveuglement des vieux, les terribles défaillances de certaines cours, le nombre des erreurs judiciaires, le scandale de plusieurs énormes méprises jetant dans les esprits l’indignation et la terreur, la complication des tribunaux spécialisés, la décadence des études de droit : autant de raisons qui, une à une, justifiaient ses projets.
Ceux-ci, au nombre de six, reprenaient et complétaient l’œuvre réussie jadis par Louis XV. Les justices seigneuriales étaient à peu près anéanties;
les tribunaux spéciaux à peu près supprimés. Les Parlements perdaient toutes les attributions politiques qu’ils s’étaient arrogées et ne gardaient que quelques cas d’appel et quelques rares affaires relatives à la noblesse, au clergé et au domaine royal. C’étaient de majestueuses inutilités. En dehors d’eux, se constituait la hiérarchie judiciaire à trois degrés que reprendra plus tard Napoléon : les prévôtés pour les contraventions, les appositions de scellés, les actes de tutelle, les inventaires...; les présidiaux, ou tribunaux de première instance, pour les délits et les causes civiles jusqu’à 4.000 livres; les grands bailliages pour les appels, les crimes et les causes importantes. La procédure criminelle était adoucie; l’unification de la jurisprudence préparée; la justice rapprochée des justiciables; une quantité de charges inutiles supprimées. Des garanties de rang et d’honneur faciliteraient le recrutement des nouveaux magistrats. En attendant qu’il fût terminé, les Parlements étaient mis en vacances.
A cette loi réfléchie, bienfaisante et audacieuse, Brienne avait superposé une dernière disposition destinée à enlever aux Parlements l’autorité de leur antique et majestueuse origine. Dans l’histoire de l’ancienne monarchie, il allait chercher, pour la ressusciter, la Cour du Roi, assemblée des vassaux et des conseillers qui assistaient les premiers Capétiens et d’où étaient sortis par démembrement le Parlement, d’une part, le Conseil du Roi de l’autre. Cette Cour plénière reconstituée héritait de l’enregistrement des lois au moins jusqu’à la convocation des Etats, toujours promise pour 1792. Elle se composait des princes et des pairs, des maréchaux, d’évêques, de conseillers d'Etat et de magistrats
nommés à vie et irrévocables. Elle se réunissait régulièrement de décembre à avril et extraordinairement sur convocation royale.
Ces mesures arrêtées au Conseil et livrées aux imprimeurs furent révélées par trahison à quelques parlementaires parisiens qui ameutèrent aussitôt leur compagnie. Le 3 mai 1788, elle se réunissait et jurait de résister par tous les moyens aux prôjets qui lui étaient dénoncés. Une tentative de la police pour arrêter deux conseillers provoquait une véritable émeute de clercs et de juges, auxquels commençait à se mêler la populace. Il fallut faire intervenir la troupe. Deux jours après, le Parlement était mandé à Versailles pour y entendre lecture des six édits tandis que les gouvernements et les intendants en donnaient communication aux cours de province.
On a souvent écrit que le « coup d’Etat » de mai avait provoqué dans toute la France une formidable explosion d’hostilité devant laquelle Brienne avait dû reculer. Cela est entièrement f iux. Les édits ne soulevèrent d’abord aucune indignation. Le malaise des derniers mois provenait si bien d’une carence de l’autorité qu’il suffisait qu’elle se manifestât par un acte énergique pour réveiller dans les cœurs le respect et l’obéissance et ramener à elle, au moins provisoirement, l’immense majo rité de l’opinion. A Paris, le ministre Breteuil ayant fait fermer les sociétés et les chambres de lecture, 1 opposition se trouva dépourvue de cadres et de permanences. Quelques arrestations opérées à bon escient achevèrent de la désorienter. 'Un déploiement de soldats en armes fit réfléchir les badauds, et les attroupements se dispersèrent. Dans les salons et les cafés, on commençait à dire que la réforme
offrait de grands avantages; que les parlementaires s’étaient bien souvent montrés égoïstes, ignorants, injustes et cruels; que leur reculade de Troyes prouvait leur hypocrisie et leur lâcheté; qu’il était inutile de se battre pour eux, etc. Au reste, les nouveaux tribunaux qui se partageaient l’immense ressort du Parlement commençaient à s’installer et à fonctionner, en dépit des avanies, des menaces, et des outrages prodigués à leurs membres par les meneurs de la basoche. Les présidiaux d’Orléans, d’Angoulême, de Tours, de Poitiers, du Mans, de Beauvais, de Sens, de Langres, de Riom, de Châlons et de Lyon ne faisaient aucune difficulté pour se transformer . en grands bailliages. Le Châtelet résistait mais ce n’était là qu’un simulacre, et tout le monde savait qu’il n’attendait que quelques défections nouvelles pour se rallier à son tour.
En province, où les mesures de police avaient été mal prises et où l’intimidation était plus facile qu’à Paris, le parti parlementaire marquait des succès, mais ils étaient loin d’être généraux. En bien des endroits, dans le Midi surtout, le gouvernement l’emportait. En bien d’autres, il était clair qu’on ne lui désobéissait qu’à contrecœur, par crainte des insultes et des vengeances. Les corps constitués, violemment sollicités de se prononcer contre le minis tère, ne mettaient aucun empressement à faire con naître leurs sentiments. Leurs protestations, quand ils se décidèrent à en présenter, furent, le plus souvent, de pure forme, incolores et sans nerf. Leurs députations, quand il y en eut, ne manifestèrent ni entrain, ni conviction. A Dijon, par exemple, il avait été convenu que les quatre avocats mandés à Versailles pour répondre de la conduite de leurs confrères donneraient à Lamoignon une leçon de
civisme. Pour les encourager à la fermeté, on leur avait même fait répéter la scène pendant deux jours, avec les intonations et les apostrophes. Mis en présence du garde des Sceaux, ils oublièrent leur leçon, bafouillèrent des excuses, protestèrent de leur soumission, et s’en allèrent dépenser dans les guinguettes de Sèvres et de Saint-Cloud, le produit de la souscription patriotique organisée en leur honneur. Et la Bourgogne passait pour un des centres de résistance! Que Brienne tînt bon encore quelques semaines, il mettait de son côté les tièdes et les hésitants, et l’armée parlementaire se débandait comme au temps de Maupeou!
Malheureusement, il n’était pas homme â affronter une longue lutte. Il se ralliait volontiers aux solutions brutales mais il ne savait pas les soutenir. Il se lassa vite de la manière forte et, dès le début de juin, il commençait à négocier avec un Parlement rebelle : celui de Provence. Bien entendu, au lieu de produire l’apaisement qu’il en attendait, cette faiblesse ne fit qu’encourager la résistance et, répercutée par des milliers de correspondants, le bruit se répandit dans toute la France que le ministère ne tarderait pas à se déjuger et que les Parlements rétablis dans leur toute-puissance exerceraient de terribles représailles sur ceux qui les avaient abandonnés. Parmi les gouverneurs et les commandants chargés de l’exécution des édits et de la répression des troubles, plusieurs n’accomplissaient leur tâche qu’avec un dégoût non dissimulé. Beaux esprits de salon, la tête farcie de tirades philosophiques, ils étaient de cœur avec l’opposition, déclamaient, dans le privé, contre le despotisme ministériel et ne faisaient rien pour soustraire les magistrats fidèles aux humiliations et aux
brimades. Dans les villes où le pa^ l parlementaire disposait d’une nombreuse clientèle de bas officiers, de parents et de domestiques, la vie de ces malheureux devenait impossible. On affichait à leurs portes des pamphlets orduriers, on tirait des coups de pistolet dans' leurs fenêtres, on les poursuivait à coups de pierres, on les huait à la sortie du Palais, on les mettait en quarantaine, on prononçait contre eux des flétrissures solennelles, parfois même on brisait leurs voitures et on les frappait. A Dijon, le commandant, M. de Gouvernet, fit mieux : sous prétexte que ses ordres avaient été dépassés, il destitua et condamna à la prison un lieutenant de maréchaussée qui avait dispersé la populace ameutée devant l’hôtel de l’Intendance! Résultat : il fallut faire venir deux régiments pour renforcer les gendarmes débordés.
Les défaillances de l’autorité furent plus graves encore en Bretagne et en Dauphiné. Il régnait dans l’aristocratie de ces deux provinces un esprit révolutionnaire bizarrement composé d’amour de la nouveauté et d’attachement aux vieilles institutions, de fanatisme local et d’exaltation philosophique. En Bretagne, où le gouvernement avait toujours été difficile et où la noblesse, maîtresse des Etats, était depuis longtemps exercée aux cabales et aux mouvements d’ensemble, l’abaissement du Parlement était représenté comme une violation du contrat de la duchesse Anne et une atteinte à l’indépendance de la Nation. Le Dauphiné n’avait plus de représentation depuis 1628, mais en octobre 1787, il avait reçu une Assemblée provinciale. Craignant que cette nouvelle administration ne mît tous ses soins à répartir plus exactement les impôts, le Parlement et la Chambre des Comptes
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avaient aussitôt imaginé de la ruiner par une surenchère : ils lui interdirent de siéger et, au nom des privilèges de la province, réclamèrent à grands cris le rétablissement des anciens Etats seuls qualifiés pour parler légalement en son nom. En Bretagne et en Dauphiné, les commandants étaient deux nobles libéraux : le comte de Thiard et le duc de Clermont Tonnerre, aussi résolus l’un que l’autre à ne rien faire contre les factieux. D’avance, on pouvait annoncer tout ce qui allait suivre.
M. de Thiard commença par interdire à l’intendant Bertrand de Molleville, de fermer des chambres de lecture qui étaient autant de clubs insurrectionnels. Il couvrit la désobéissance de plusieurs officiers qui refusèrent de marcher contre leurs compatriotes. Il toléra et approuva à demi les manifestations et les mascarades qui jetaient le ridicule et l’odieux sur les nouveaux édits et sur leurs partisans. Il borna ses mesures d’ordre et de répression à de ridicules revues de troupe au cours desquelles les soldats étaient injuriés, bousculés et désarmés, sans être autorisés à faire le moindre geste de protection. Douze nobles bretons élus par leurs pairs furent enfin envoyés à la Cour, porteurs d’un violent réquisitoire contre les ministres. Brienne les fit arrêter et enfermer à la Bastille, mais, inconséquent en tout, il prescrivit de leur meubler un appartement spécial et leur accorda l’autorisation de recevoir leurs parents et de communiquer librement avec l’extérieur. Les « martyrs » eurent vite fait de transformer leur confortable prison en un foyer d’agitation, d’où partaient, sans arrêt, les corres pondances les plus incendiaires.
A Grenoble, Clermont-Tonnerre laissa les choses s’envenimer sans esquisser le moindre geste de pré-
voyance et d’énergie. Le 7 juin, excitées par les écrits Je Barnave, les bandes recrutées par les juges se répandent dans les rues et se portent vers l’hôtel du commandant, pour le contraindre à rouvrir le Palais. Elles se heurtent à quelques détachements de Royal Marine et d ’Austrasie. Aussitôt, les émeu1 tiers grimpent sur les toits et criblent les soldats de briques, de pierres et de tuiles. Une patrouille de Royal Marine, serrée de près, fait feu et s’enfuit. Le commandant à’ Austrasie, le lieutenant-colonel de Boissieu, ordonne à sa troupe de tout supporter sans répondre. Clermont-Tonnerre fait proclamer qu’il a confiance dans les sentiments pacifiques de la foule et réduit à vingt-cinq hommes la garde de son hôtel qui est aussitôt envahi et mis à sac. Le duc est lui-même fait prisonnier et sous menace de la hache doit rétablir le Parlement qui rentre en triomphe au son des cloches et sous une pluie de fleurs. Le 21 juillet, convoqués par les chefs du mouvement, se réunissent illégalement à Vizille les Etats du Dauphiné dont les décisions, rédigées par Mounier, serviront de thème à une partie de la campagne de brochures qui sévira toute la fin de
Ces manifestations bruyantes prennent, avec l’éloignement du temps, l’aspect d’un triomphe. Au vrai, l’agitation demeurait superficielle, limitée à la noblesse d’épée et de robe, à la grande bourgeoisie d’affaires et à la populace des grandes villes, toujours disposée à descendre dans la rue pour n’importe quelle raison, pour piller les boutiques aussi bien que crier : « Vive le Roi! » En Dauphiné même, les rebelles ne tenaient que Grenoble. La masse de la province restait calme. A Vizille, sur 1.014 communautés, 185 seulement s’étaient
fait représenter. En Bretagne, le procureur syndic des Etats qui avait entrepris une tournée pour provoquer et recueillir des manifestations antiministérielles, fut froidement accueilli à Lanniqn, à Saint-Brieuc et à Tréguier; mal à Morlaix; très mal à Quimper d’où il dut s’enfuir précipitamment, poursuivi par l’émeute et couvert d'ordures. A Rennes, dès que Thiard eut été remplacé par le maréchal de Stainville, le calme revint comme par enchantement : on savait que, désormais, les troupes étaient autorisées à user de leurs armes.
De ce qui se passait exactement, le Roi ne se rendait nullement compte. Abasourdi par le tintamarre, harcelé de réclamations, poursuivi par les lamentations des grands seigneurs libéraux, égaré par les écrits parlementaires qui représentaient la France en feu, trompé par les gouverneurs qui poussaient les choses au noir pour faire cesser au plus tôt une mission qui leur pesait, il s’imaginait avoir tous ses sujets contre lui. Des scrupules s’élevaient dans sa conscience. 11 commençait à désirer une solution bâtarde, un accord, un replâtrage... Làdessus, Brienne, qui cherchait à séparer le Tiers de la Noblesse, eut la malencontreuse idée de jeter dans les jambes de ses ennemis la question des Etats généraux. Un arrêt publié le 5 juillet annonça une convocation prochaine et demanda à « toutes les personnes instruites du royaume » d’envoyer au gouvernement des mémoires et des projets, propres à l’éclairer sur le meilleur mode d’élection et d’organisation de la future assemblée. C’était faire sentir aux privilégiés que les prochains Etats pourraient bien ne pas ressembler aux anciens et leur échapper complètement. C’était aussi jeter de l’huile sur le feu et provoquer le pays à l’agita-
tion alors qu’il fallait avant tout y ramener le calme et la tranquillité.
L'invitation fut entendue; en trois semaines, parurent plus de brochures que l’on n’en avait vu en trente ans. Sous ce déluge, le ministère acheva de perdre la tête. Le désordre moral n’incitait pas beaucoup à travailler. Les affaires allaient mal. Les impôts ne rentraient pas. Brienne, qui n’avait pas eu la prudence de se constituer un petit trésor de guerre, alla mendier une avance à l’assemblée du clergé, qui la lui refusa. Il fallut suspendre les paiements : c’était la fin.
Le 8 août, un arrêt supprimait la Cour plénière et convoquait les Etats généraux pour le ier mai 178g. Le 25, Brienne démissionnait. Le 26, Necker était rappelé. Le 14 septembre, Lamoignon se retirait. Le 25, les Parlements étaient rétablis dans leur toute-puissance et leur retour était, à Paris, le signal de désordres graves qui durèrent quinze jours et qui ne furent réprimés qu’a ec peine et à coups de fusil. On était déjà en pleine période électorale : le sort du pays allait se jouer dans cette aventure à laquelle s’était laissé acculer le gouvernement pour la seule et simple raison qu’il n’avait pas osé ni voulu gouverner, alors qu’il en avait encore les moyens et la force.