CHAPITRE V
l'anarchie
Comptant pour réussir sur l’éclat de ses services, la monarchie se confiait au hasard des Etats généraux en toute innocence et en toute bonne foi.
Le moment était singulièrement mal choisi. La France souffrait d’une crise économique très dure, et les effets lui en paraissaient d’autant plus pénibles qu’elle s’était habituée au bien-être et à l’aisance.
Les raisons de cette crise sont complexes. Mais de nombreux travaux, entre autres ceux de M. Labrousse, permettent du moins d’en délimiter les contours. Tout d’abord, s’il est vrai qu’un flux de prospérité emporte le pays à partir de 1730 environ, cette montée ne s’accomplit pas de façon absolument uniforme. Le mouvement de fond s’accélère après la guerre de Sept Ans, pour atteindre un sommet : il se ralentit en 1778, pour faire place à une régression temporaire qui éprouve surtout le secteur viticole. Or, sur les trente-deux généralités du royaume, trois seulement, celles de Caen, de Lille et de Valenciennes, n’ont point de vigne. Les plus grandes généralités productrices, Bordeaux, Languedoc, La Rochelle, s’ouvrent directement sur
la mer : la production totale du royaume repré sente, bon an mal an, plus de trois cents millions, dont un dixième, au moins, est exporté.
Mais le poids social de ce grand produit français dépasse même son poids économique. Le vignoble exige beaucoup de main-d’œuvre : selon Lavoisier, il fait vivre deux millions et demi de personnes. En outre, pour les petits propriétaires terriens — c’est le grand nombre — la récolte de céréales amputée des semences, de la consommation familiale, de la nourriture des bêtes et des redevances en nature, ne laisse pas grand-chose pour la vente. Souvent même, rien du tout. Le vin, au contraire, représente le produit de commerce, celui qui apporte l’argent. Pour parler le langage des économistes, c’est par le vin que le paysan entre dans le cycle d’échange. Le profit viticole représente la bonne part du prolit rural populaire : aussi la vigne est elle partout.
Mais voici que sur elle fondent les catastrophes. La récolte de 1777 est très mauvaise. Maladie? Gelée? Les deux à la fois, sans doute. Les prix montent, mais on n’a presque rien à vendre. Làdessus, trois années de profusion. Les vins communs restent pour compte aux vignerons. Pour les grands crus, la guerre d’Amérique et le blocus anglais entravent l’exportation. En Champagne et en Bourgogne, le marché commence à peine à se remettre que la vendange de 1785 l’écrase de son poids fabuleux : c’est la production de 1781 retrouvée, plus du double d’une année normale. Et le consommateur boude parce que la qualité est mauvaise. En Languedoc, c’est pire encore. Les années de surproduction succèdent aux années de surproduction; leur chaîne s’allonge ininterrompue
jusqu’en 1786. Les cours dégringolent de plus de moitié. Ils remontent à partir de 1787, mais seule ment parce que les froids tardifs et les pluies d'été ont rendu la récolte déficitaire. A cause du rôle par ticulier de la vigne, c’est l’ensemble de l’économie rurale qui est atteint.
Le gouvernement accuse la fatalité; le paysan accuse le gouvernement. Il ne fallait pas abolir l’arrêt de 1731 qui interdisait les nouvelles plantations! Il ne fallait pas taxer si lourdement les boissons! « Il semble, par les impôts énormes mis sur le vin, qu’on ait voulu en interdire l’usage en France... Si les aides étaient supprimées, le vigneron trouverait en tout temps la vente de son vin et ne languirait pas auprès de sa marchandise comme il y languit à présent. » Mais les aides rap portent soixante millions par an et le budget est déjà en déficit!
Le gouvernement, plus sage, se préoccupa de ranimer l’exportation : en 1786, il négocia avec l’Angleterre un nouveau traité de commerce qui fut signé en septembre. Tout pénétré par la doctrine du (( laissez faite, laissez passer », persuadé que la multiplication des échanges servirait à la consolidation de la paix, Vergennes s’était décidé à renverser la traditionnelle politique douanière de protection et de prohibition pour la remplacer par un régime voisin du libre-échange. Les clauses du traité réduisaient de moitié environ les taxes perçues par les Anglais sur les vins, les eaux-de-vie et les vinaigres venus de France. En revanche, les marchandises anglaises, en particulier la bonneterie, les tissus, la quincaillerie, les ouvrages, gros et menus, de fer, d’acier et de cuivre, ne payaient plus que 10 % de leur valeur à leur entrée chez
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nous. Sous cette invasion, notre industrie chancela. Les entreprises les mieux outillées — le groupe normand, par exemple — résistèrent. D’autres fermèrent leurs portes ou réduisirent leur production. Vergennes espérait que les difficultés contraindraient les usines à moderniser leurs machines et leurs méthodes et qu’un petit mal serait payé par un grand bien. Le rapport présenté en août 1791 à la Constituante par les Comités d’agriculture et du commerce affirme que le calcul était bon et que nos manufactures en ont été « régénérées ». Sur l’heure, on ne vit que les stocks invendus, les ouvriers sans travail errant dans les rues des villes, demandant du pain et maudissant les riches. Les premiers troubles, effrayant la clientèle, aggravèrent le chômage.
Pour comble de malheur, les récoltes de 1787 et de 1788 furent médiocres. En 1787, les inondations recouvrirent les champs, firent pourrir les semences, provoquèrent en bien des endroits des éboulements de terrain qui détruisirent vignes, prés et arbres. Le 13 juillet 1788, comme on se mettait à la moisson, un orage épouvantable, accompagné de grêle, s’abattit sur tout le Nord de la France, de la Champagne à la Normandie. Au témoignage de l’avocat général Séguier, suspect il est vrai de quelque exagération, la récolte aurait été, en certains cantons, à moitié perdue. Aux premiers bruits du désastre, les paysans, par crainte de la disette, cachèrent leurs grains et les halles se vidèrent. Les sinistres rumeurs d’accaparement et de famine en reçurent une nouvelle force.
Il semble enfin qu’il se soit produit à partir de 1785 une perturbation générale dans les prix. A la hausse lente et, somme toute, bienfaisante qui
couvre le règne de Louis XV, succède une aciélé ration tumultueuse due, pour les produits intéressés, non seulement à la rareté ou à la mauvaise récolte, mais peut-être à l’abondance des moyens de paiement, traites, effets de commerce, billets de la Caisse d’Escompte, qui jouent le rôle d’une monnaie fiduciaire superposée à la monnaie métallique déjà surabondante. Comme les salaires ne suivent pas la même cadence, il en résulte une disparité cruelle. Selon M. Labrousse, pour la période 1785- 89, le renchérissement des denrées et objets nécessaires à l’existence aurait atteint 65 % par rapport à la période 1726-41, tandis que le salaire ne se serait accru que de 22 %. Même si le subtil appareil des courbes et des moyennes ne laisse plus apparaître qu'une réalité approximative, les difficultés de vie n’en créaient pas moins dans les villes un malaise propre aux désordres.
Cependant, le retour de Necker avait quelque peu ranimé la confiance et donné au gouvernement les moyens de vivoter. Mais le Genevois était tout à fait incapable de dominer les événements. Sans doute même ne les comprenait-il pas.
Jusque-là l’agitation s’était déroulée selon la ligne ordinaire, et Brienne n’avait pas été renversé par d’autres moyens que les ministres de Louis XV. Machault, Silhouette ou Bertm, mêmes prétextes, mêmes scènes, même vocabulaire, mêmes troupes. Mais cette fois, la victoire des assaillants avait été trop complète pour qu’ils pussent maintenir leur coalition équivoque. LTnis contre le pouvoir royal tant qu’il avait paru redoutable ou tout au moins capable d’un retour offensif, aristocrates et libéraux se séparèrent dès qu’il eut capitulé. On sortait des chemins battus. Il ne s’agissait plus que très secon-
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dairement du Roi et du ministère. Une nouvelle puissance allait naître : les Etats. Qui saurait s’en rendre maître?
Réactionnaires et privilégiés, les Parlementaires et la vieille noblesse demandaient qu’ils fussent convoqués selon les formes anciennes qui, reproduisant les hiérarchies de naissance, de charges et de fortunes, assuraient la prépondérance des deux premiers ordres. Egalitaires et disciples de Rousseau, les libéraux voulaient une véritable assemblée, soumise à la seule loi du nombre, sans distinction de classe ni d’origine. L’idéal des Parlementaires était une monarchie faible, où le Roi ne serait plus que le premier des nobles, où les pouvoirs administratifs passeraient des intendants à l’aristocratie locale, où, surtout, rien ne se ferait sans l’aveu des Cours de Justice, gardiennes et interprètes des lois fondamentales. Les libéraux rêvaient d’une constitution qui ferait bien de la couronne une magistrature honorifique, mais supprimerait aussi les privilèges individuels, familiaux et corporatifs, pour soumettre la nation au gouvernement des te lumières ».
Entre les deux programmes aucun compromis n’était possible, et le conflit éclata tout de suite, à la grande surprise des Parlementaires qu’avait aveuglés la chute de Brienne et de Lamoignon. Ils se croyaient encore les maîtres de la situation que, déjà, ils étaient abandonnés, dépassés et combattus par leurs alliés de la veille. Les lampions allumés en leur honneur n’étaient pas éteints qu’ils s’entendaient dénoncer comme tyrans et ennemis du peuple. Sans transition, les injures et les menaces remplaçaient le délire des acclamations et des bravos.
Quoi de plus naturel? Dans la course à la popu-
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larité, les Parlementaires étaient bien forcés de rester en arrière. Tant qu’il s’était agi de déclamer contre le Roi et ses serviteurs, ils ne s’étalent pas laissé devancer. Le Roi hors de cause, c’était à leur tour d’être visés. A moins de disparaître, il ne leur était plus permis de se dire « patriotes ».
Pamphlets, journaux, discours, feuilles volantes s’abattirent contre eux. C’est un déluge d’Obser valions, de Lettres, de Réponses, de Considérations, d 'Adresses, de Simples avis, où sont dénoncés avec une véhémence furieuse l’avidité, l’ignorance et l’égoïsme de ces grands juges qui, huit jours auparavant, étaient tous des Catons et des Brutus. Les Notables salués naguère comme le Sénat de Rome pour avoir refusé au gouvernement les impôts nécessaires à la marche des services publics étaient, eux aussi, vilipendés et maudits parce qu’ils se prononçaient pour le maintien des anciennes lois.
Laissé à lui-même, Louis XVI, naturellement respectueux des situations acquises et des droits consacrés par les ans, se serait sans doute prononcé dans le sens de la tradition. Necker l’inclina du côté des libéraux, sans toutefois le rallier absolument à eux. Le résultat du Conseil du 27 décembre 1788 accorda bien au Tiers un nombre de députés égal à celui des deux autres ordres réunis, mais il ne spécifia pas qu’il disposerait aussi d’un nombre double de suffrages et que les délibérations et les votes se feraient en commun.
L’intendant de la marine, Malouet, qui fut député du Tiers de Riom, suppliait Necker de publier sans tarder le programme royal : « Vous devez avoir un plan arrêté de concessions, de réformes, qui, au lieu dé tout ébranler, consolide les bases de l’autorité légitime. Ce plan doit devenir
par votre influence le texte de tous les cahiers de bailliage. Il ne faut pas attendis que les Etats généraux vous demandent ou vous ordonnent; il faut vous hâter d’offrir tout ce que de bons esprits peuvent désirer en limites raisonnables, soit de l’autorité, soit des droits nationaux. » C’était la sagesse. Barère, le futur conventionnel, qui passa l’année 1788 à Paris, pour affaires de famille, a laissé un journal de son séjour, où abondent les réflexions politiques. Il a confiance dans le Roi. Qu’il se prononce pour l’abolition des privilèges et personne ne lui chicanera son pouvoir absolu! Le conflit n’est pas entre le peuple et la monarchie, mais entre le Tiers et les deux premiers ordres. « L’aristocratie a une force réelle, tandis que le despotisme d'un seul n’a qu’une force d’opinion. On oblige les ministres d’un prince à détruire des abus, à faire des sacrifices; on les chasse même; on l’a prouvé par l’archevêque de Sens et M. de Lamoignon. Mais jamais on n’obligera les aristocrates que par la force. » Le Résultat du Conseil contenait bien quelques indications : réunion périodique des Etats pour le vote de l’impôt, suppression des lettres de cachet, institution d’une liste civile pour subvenir aux dépenses personnelles du Roi... Mais tout cela était vague ou sans portée. Tout ce qu’on sut faire, ce fut de promulguer, le 24 janvier, un règlement bouleversant le mode ordinaire de convocation pour le remplacer par un système compliqué où chaque parti trouvait des raisons de se croire brimé. On eût dit que le gouvernement prenait plaisir à mécontenter tout le monde.
En gros, on établissait le suffrage universel : direct pour les privilégiés, à plusieurs degrés pour le Tiers. C’était un parti défendable à condition
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de donner à la foule des électeurs, des chefs sûrs et des conseils solides. Point. Toutes les précautions étaient prises au contraire pour la séparer des hommes qui auraient pu la contenir et l’éclairer. Dans les villes, en appelant à l’assemblée les habitants, catégorie par catégorie, on ôte toute chance d’influence aux magistrats et aux notabilités. Dans le clergé, les chanoines n’ont qu’une voix par groupe de dix; les moines une par couvent. Les élections ecclésiastiques sont livrées aux curés de campagne mécontents ou aigris. D’une manière plus générale, on ressuscite, comme base des circonscriptions électorales, la division du pays en bailliages, division périmée qui rompait les cadres normaux de la vie économique et sociale, troublait les habitudes des citoyens et déroutait les administrateurs. Mieux encore. Pour soustraire l’électeur aux sollicitations de la fortune ou tout simplement à la routine des habitudes, on interdit de former des listes de candidats. Chacun devait trouver en lui-même l’élu de son choix. Enfin, pour couronner cette pyramide de naïvetés, le garde des Sceaux, Barentin, le plus étonnant garde des Sceaux qui ait jamais présidé à une élection, invitait sévèrement tous les agents du Roi « à ne point se permettre de chercher à déterminer le choix des votants, ni de faire aucunes démarches tendant à gêner les suffrages »!
Isolés, désorientés, sans mots d’ordre, sans guides, les électeurs étaient poussés aux urnes en troupeau et, non content de demander à cette masse inorganique de désigner des représentants, on lui prescrivait encore d’arrêter elle-même leur programme et de rédiger collectivement ses cahiers de plaintes ou doléances.
C’était absurde! Et pourtant tout se passa le plus rapidement, le plus aisément du monde. Les cahiers furent rédigés, les députés nommés sans hésitation ni retard, comme par enchantement. C’est que, si le gouvernement ne bougea pas, d’autres firent campagne à sa place et leur travail fut d’autant plus facile que la foule n’était plus retenue, ni dirigée, et que les autorités locales qui auraient pu protéger sa faiblesse, en étaient écartées ou demeuraient, par ordre, neutres et impartiales.
Le parti libéral avait déjà ses comités locaux : loges, academies, chambres de lecture, sociétés philosophiques et patriotiques tenues en haleine depuis le début de 1788, exercées au maniement de l’opinion et à l’agitation des places publiques par un an de cris, de discours et de manifestations. Merveilleux instruments de propagande et de combat, toutes ces organisations étaient déjà reliées par une correspondance incessante, un échange régulier de nouvelles et de brochures. Il suffisait de peu de chose pour les fédérer complètement et emprisonner la France électorale dans les mailles de leur réseau. Ce fut l’ouvrage d’un Comité central, le Club des Trente, qui se réunissait chez Duport et où se retrouvaient tous les chefs du mouvement patriote.
Le duc de Montmorency-Luxembourg, qui faisait partie du club, nous a laissé quelques notes relatives à son fonctionnement : « Les séances se tenaient les dimanche, mardi et vendredi, de cirq heures du soir jusqu’à dix, et on ne pouvait être admis sans le vœu unanime de la société, qui d’abord n’était que de douze et où je fus d’abord invité; les personnages les plus frappants étaient l’évêque d’Autun [Talleyrand], le duc de Biron,
Mirabeau, La Fayette, Target, Lacre telle, le comte de Castellane, sans nulle valeur, mais un esprit chaud, ardent, perdu de dettes et cherchant à agioter et à avoir de l’argent par tous les moyens, l’abbé Louis, conseiller au Parlement, Trudaine. aussi conseiller, le maréchal de Beauvau, le marquis qui a écrit beaucoup de brochures [Condorcet], l’abbé Sieyès, le vicomte de Noailles et autres [Dupont de Nemours, Freteau, Lepeletier Saint- Fargeau...] qui, après, ont été affichés [ou affiliés?]; on y choisissait le président qui s’établissait auprès d’une table, posait la question et ordonnait la discussion, prenait les voix comme on était placé, la résumait et indiquait la séance prochaine. On ouvrait la séance par rendre compte de la situation des esprits, de la marche des Notables et des ministres, de l’effet des pamphlets qu’on avait distribués, et on réglait celle qu’on donnerait à l’Assemblée, et surtout au moyen de diriger l’opinion publique pour forcer les événements à se porter d’après leurs idées. On développait tous les moyens. . On méprisait Necker et on le regardait comme un mannequin nécessaire pour agiter la populace et pour la porter à l’effervescence... »
C’est du Club des Trente et de ses filiales que partirent ces brochures courtes, nerveuses, vibrantes qui enflammèrent les esprits et jetèrent l’odieux et le ridicule sur les partisans de l’ancien régime. Réservoir inépuisable d’orateurs, de journalistes et de politiciens, les Sociétés établirent les modèles de cahiers, les répandirent dans les campagnes, préparèrent et dirigèrent les Assemblées électorales, firent exclure leurs adversaires, triompher leurs hommes, adopter leur programme. Certains modèles connurent une faveur particulière, par exemple, en
Anjou, celui qui avait été préparé par Larévellière- Lépeaux (sous le masque d’un laboureur); dans la sénéchaussée de Nîmes, ceux de Rabaud-Saint- Etienne; dans la région de Metz, celui d’Anthoine, qui devint le bras droit de Robespierre à la Constituante, qui fut membre du comité insurrectionnel du 10 août et qui était alors lieutenant général du bailliage de Boulay; dans le pays chartrain, celui de Marius Bourgeois, membre de la loge La Franchise à Chartres, et frère du futur conventionnel; dans la région de Nantes, les Charges d’un bon citoyen de la campagne, du comité Baco-Cottin, un procureur et son bailleur de fonds; dans le bailliage de Châlons-sur-Marne, les « mémoires » des notaires Delacour et Billy, sans parler de la célèbre brochure de Sieyès, Qu’esl-ce que le Tiers-Etat ?, répandue dans toute la France.
L'argent, à coup sûr, ne manquait pas : le duc d’Orléans en donna beaucoup. Peut-être en vint-il de l’étranger. Des bataillons de jeunes citoyens recrutés parmi les dernières classes de la population intimidèrent les craintifs et contraignirent au silence ou à la fuite les plus hardis des « réactionnaires ». En certains endroits, il y eut de véritables batailles, du sang versé, des morts. A Paris même, à la fin d’avril, une insurrection éclata faubourg Saint-Antoine et prit subitement des proportions alarmantes. îl fallut faire tirer la troupe qui ne se rendit maîtresse de la rue qu’après un sauvage combat de nuit.
Dans l’ensemble, les élections donnèrent bien ce qu’en attendaient les clubs philosophiques. L’énorme amas de cahiers de plaintes, dont une petite partie seulement est convenablement éditée, en témoigne nettement.
Les cahiers de campagnes ne sont presque jamais des cahiers de paysans. Presque partout ils ont été proposés, rédigés ou copiés par des hommes de loi. Ils reproduisent les modèles non seulement dans leur esprit, mais dans leur style — qui les trahit. Parfois le tabellion lettré qui a tenu la plume, les a embellis de citations latines, de vers anglais, de passages de Fénelon, de Montesquieu, de Le Trosne, d'invocations à la Nature ou de remerciements à l’Etre Suprême, dans le goût du Vicaire savoyard. Parfois, un laboureur tenace et rusé y a fait ajouter des revendications plus précises, ou une liste puérile de criailleries locales. A l’étage supérieur, les cahiers de bailliages qui n’auraient dû être que la synthèse des cahiers de paroisses, des cahiers de communautés, compagnies et corporations, enfin des cahiers de villes, sont plus nettement encore « orientés ». Les commissaires chargés de la rédaction retranchent et ajoutent. Parfois, ils substituent aux vœux qu’on leur a remis d’autres articles, copiés sur un modèle, et qui les contredisent. Mais, dans les cités comme dans les villages, il est une revendication qui dut être adoptée d’enthousiasme : l’éternelle doléance contre l’impôt. Partout on demandait un système de contributions égales pour tous, déterminées d’après des indices simples, laissant peu de place à la fraude et respectant le secret des fortunes.
Dans les assemblées du clergé, évêques et curés s’étaient violemment pris de querelle. Presque partout les curés l’avaient remporté et avaient fait adopter des doléances contre le luxe, la négligence et l’avidité des prélats.
La noblesse gagnée en partie et depuis longtemps aux idées libérales, avait accueilli des formules
« avancées », ce qui ne menaçait pas directement ses intérêts : constitution, tolérance, suppression des intendants, réforme du clergé, égalité fiscale même (dans plus de la moitié des cahiers publiés), mais avec des restrictions et à la condition qu’il ne soit pas touché aux rentes seigneuriales utiles.
Très généralement, les hommes des Sociétés s’étaient efforcés de laisser dans l’ombre les demandes proprement paysannes : suppression des droits féodaux, partage des communaux, règlement de la vaine pâture, etc. La question agraire en effet risquait de diviser leurs troupes en irritant, non seulement les gros bailleurs de fonds nobles et privilégiés, mais aussi les bourgeois possesseurs de fiefs ou fermiers de droits seigneuriaux.
La France agricole allait être représentée, pour le Tiers, par des avocats et des procureurs; pour la noblesse, par des hommes de salon; pour le clergé, par des curés, lecteurs de l 'Encyclopédie.
A la fin d’avril, les onze cents députés commencèrent à débarquer à Versailles, les uns en pays de connaissance, le sourire aux lèvres, légers et fringants, les autres, perdus, gênés et souffrant de leur gaucherie. Le 2 mai, eut lieu la présentation au Roi: le 4, la procession du Saint-Sacrement; le 5, l’ouverture des Etats. On débutait mal : le Tiers, déjà, se plaignait d’être reçu sans égards. Les cérémonies avaient été ennuyeuses et fatigantes. Le sermon de l’évêque de Nancy, violente mercuriale contre la Cour, faisait scandale. La Reine, se sentant épiée, avait pris son grand air majestueux et semblait lointaine et méprisante.
On avait depuis trois mois tant remué de métaphysique qu’on ne se rappelait plus pourquoi on était là. Contraint chaque matin de faire un miracle
pour satisfaire aux échéances de la journée, le gouvernement était sans doute le seul à s’en souvenir. Il s’agissait de trouver de l’argent, et, puisque Parle ments et Notables n’avaient pas voulu en accorder, c’était aux Etats d’en découvrir. On changeait de conseilleurs, mais on gardait les créanciers : vérité désagréable que Necker se chargea de rappeler. Il le fit sans grandeur, sans grâce et sans bonne foi, dans un discours filandreux, hérissé de chiffres, où la misère du Trésor n’était avouée qu'à demi et où, pour y remédier, il n’était proposé que de petits moyens et de petites réformes. Il prévoyait bien que la tâche des Etats s’étendrait immensément. « Quelle diversité d’objets s’offriront de toutes parts à votre considération! L'esprit en est effrayé!... » Il laissait entendre qu’ « à une époque où les restes de l’ancienne barbarie ne tiennent plus que par des liens usés, affaiblis et prêts à se rompre », l’abolition des survivances féodales s’imposait. Il prononçait même l’expression d’ordre nouveau, mais rien ne sortait de la brume et ce vague devait être insupportable aux juristes qui formaient les gros bataillons du Tiers. Un plan d’action clair, définissant sans ambiguïté ce qui serait cédé et ce qui serait retenu, s’élevant aux bons endroits à un certain ton de fermeté et de décision, aurait groupé autour du trône tous les esprits calmes, intimidé les autres et enfermé les travaux des Etats dans les bornes convenables. On n’eut qu’une pénible sensation de malaise et de flottement. Le magicien déçut, mais son exposé fournit au Tiers l’arme qui, à coup sûr, devait amener la Cour à la soumission : le chantage au déficit.
Les hommes qui avaient conduit la campagne
électorale pour le Tiers étaient trop habiles pour ne pas sentir cette magnifique possibilité de manœuvre. Et le coup était d’autant plus indiqué, d’autant plus facile à jouer que le chômage grandissant contraignait le ministère à distribuer en secours le peu d’argent qui lui restait.
Que pouvait faire le Roi puisqu’il n’y avait pas de programme royal? User de la force et dissoudre les Etats? Cela n’aurait point rempli les coffres ni rassuré les porteurs de rentes. Et puis, les Etats renvoyés, à qui recourir? On se retrouvait en face des anciens pouvoirs : Parlements, Notables, Assemblée du Clergé dont on n’avait rien pu tirer. Gouverner sans eux? Les réduire à l’obéissance? Brienne venait d’essayer et s’y était cassé les reins. Sa tentative, mal engagée et mal soutenue, avait achevé de perdre les moyens violents dans l’esprit de Louis XVI, trop bon disciple de Fénelon pour ne pas les avoir déjà en profonde et naturelle aversion. Les Communes, d’ailleurs, trouvaient des alliés dans les deux autres ordres : les grands seigneurs libéraux étaient de cœur avec elles; les curés de campagne les servaient de tout leur poids. Après un mois de tâtonnements durant lequel on laissa aux meneurs le temps de se concerter et d’organiser la manœuvre, les événements, brusquement, se déclenchèrent.
Le 10 juin, le Tiers, las de demander en vain le vote par tête et la vérification en commun des pouvoirs, procédait seul à l’appel de tous les députés : le 17, grossi de quelques curés, il se proclamait Assemblée nationale; le 19, il entraînait le Clergé qui décidait à une infime majorité de se joindre à lui; le 20,. trouvant sa salle de délibérations fermée, il tenait séance dans un jeu de paume
et jurait de ne point se séparer tant que la Consti tution ne serait pas votée; le 23, il entendait un discours sévère du Roi, sommant les ordres de déli bérer isolément et de ne point mettre en question les prérogatives historiques des classes ou des personnes; le Roi parti, il refusait, par la voix de Mirabeau, de déférer à ses volontés, et le Roi ne faisait rien; le 24, quarante-sept gentilshommes conduits par le duc d’Orléans venaient se joindre aux révoltés; le 27, Necker, ayant offert sa démission, Louis XVI sanctionnait le fait accompli et ordonnait la réunion qu’il avait défendue quatre jours plus tôt.
Embellis par la légende, ornés de mots historiques, tous ces événements ont pris un air de grandeur tragique et d’inexorable fatalité. Il y eut en réalité beaucoup d’indécision et beaucoup de désordre. Si Mirabeau, Sieyès, Mounier, Barnave jouaient leur rôle en ambitieux et en convaincus, leurs collègues, moins braves et moins décidés, s’attendaient chaque matin à être renvoyés le soir et tenaient leurs valises prêtes. La faiblesse royale fit leur audace. Ils perdirent alors toute mesure et se laissèrent emporter bien plus loin qu’ils ne l’auraient voulu.
U11 souverain qui ne fait plus son métier; un ministère sans principes, sans prestige, sans énergie; une Assemblée en révolte, perdue dans les idéologies, autorisant par son exemple tous les excès, cet état a un nom : c’est l’anarchie. En cet été de 1789, la France entière, à la suite de son gouvernement, sombre lentement dans l’anarchie. Pas de jour où l’on ne signale quelque trouble grand ou petit : moulins assiégés, boutiques pillées, convois attaqués, marchés mis à sac. Les biens, les vies
mêmes, sont en danger. Contrebandiers, voleurs, faux -sauniers, braconniers, traîneurs de rues, toute une louche population sort de l’ombre, se mêle à l’émeute, l’entretient et l’avilit. Pendant quatre jours, Rouen est à la merci de cette tourbe. La maréchaussée est impuissante. Les troupes régulières dispersées en une multitude de minuscules détachements ne se sentent en force nulle part et chancellent. Les autorités découragées par dix ans de capitulations s’évanouissent. Seul le fisc, que talonnent les besoins du Trésor, essaie de surnager et toutes les fureurs se tournent contre lui. Plus d'impôts. Plus de taxes. Le cri est général. On déchire les rôles. On détruit les registres. On renverse les barrières d’octroi. On brûle les bureaux de la Ferme. On malmène les commis. On pourchasse les collecteurs. En moins de six semaines, tout l’édifice financier est par terre.
Paris, plus encore que la province, est en effervescence. Nulle part il n’y a tant de misérables, tant de chômeurs, tant d’affamés. « Des bandes, raconte Taine, se forment autour de la capitale, comme dans les contrées où la société humaine n’a pas encore commencé ou a cessé d’être. Dans les premières semaines de mai, près de Villejuif, il y en a une de cinq ou six cents vagabonds qui veulent forcer Bicêtre et s’approchent de Saint- Cloud. Il en vient de trente, quarante et soixante lieues, de la Champagne, de la Lorraine, de toute la circonférence du pays ravagé par la grêle. Tout cela flotte autour de Paris et s’y engouffre comme dans un égout, les malheureux avec les malfaiteurs, les uns pour trouver du travail, les autres pour mendier, pour rôder, sous les suggestions malsaines de la faim et des rumeurs qui s’élèvent de la rue. »
Les excitations ne manquent pas. Dans les dernières années, Paris a recueilli tous les révolutionnaires de l’Europe. Il en est venu de Hollande, du Bra bant, de Genève : exilés politiques, mécontents, déclassés, débris d’insurrections avortées. Les premiers désordres en feront venir d’autres : illuminés, espions, agents provocateurs. On les héberge, on les fête, on les écoute. Tous les cafés sont des clubs. Tous les clubs des foyers de sédition.
En plein centre, entre le Louvre et les boulevards, les agitateurs ont leur permanence inviolable : le Palais-Royal propriété de la maison d’Orléans, « centre de la prostitution, du jeu, de l’oisiveté et des brochures ». Les galeries qui viennent d’être terminées abritent tous les désœuvrés de la capitale. Restaurants, caveaux, tripots, maisons de rendez-vous, hôtels garnis y attirent toute cette population errante qui ne vit que pour la parade, le plaisir, les mauvais coups, l’aventure. L’auditoire est prêt. Les orateurs ne sont pas loin. A côté ou au-dessus des limonadiers et des marionnettes, il y a des clubs : le Salon des Arts, Y Assemblée militaire, le Club des Colons, le Club de Valois, la Société Olympique, siège central de la Franc-Maçonnerie. Du matin au soir, six mille personnes bourdonnent dans cette enceinte. Menaces, harangues, fausses nouvelles, pamphlets, motions incendiaires, excitations au meurtre se répandent et se répercutent. « Les passions sont déchaînées », dit un témoin. Les énergumènes régnent en maîtres. Un jour, on reconnaît parmi les badauds un agent de la police. On l’empoigne, on le plonge dans le bassin, on le pourchasse de porte en porte, on le roue de coups, on le crible de pierres, on le piétine, on le jette à l’eau à nouveau. Pendant cinq
heures on s’acharne sur lui. Enfin, il s’échappe sanglant, un œil hors de l’orbite, couvert de plaies, hurlant et fou de douleur. Les députés de la droite n’osent plus se montrer à Paris. A Versailles, à la oorte même de leur salle, ils sont couramment insultés, hués et malmenés. Le 24 juin, l’évêque de Beauvais est à demi assommé. Le 25, l’archevêque de Paris n’est sauvé que par la vitesse de ses chevaux.
Le gouvernement s’attendait si peu à cette explosion, il croyait si candidement à la bonté humaine, il était si persuadé que les Etats se passeraient en embrassades et en cordialités, qu’il n’avait pris aucune mesure de protection. Trente commis, quarante-huit commissaires, vingt inspecteurs, quelques centaines d’indicateurs, onze ou douze cents hommes du guet : voilà toute la police parisienne. Quant aux troupes, elles se réduisent à la maison militaire, sérieusement diminuée par raison d’économie. En 1788 encore, on vient de réformer six cents gardes. En tout et pour tout, il reste deux cents gendarmes, chevau-légers et grenadiers, trois ou quatre cents gardes du corps, casernés à Vincennes, deux régiments de gardes françaises et de gardes suisses. Encore, dès le début de juin, ne peut-on plus compter sur les gardes françaises. Un club régimentaire, formé de soldats et de sous-officiers y fonctionne presque ouvertement. La discipline est ruinée. Le colonel détesté. Beaucoup d’hommes vivent avec des filles du Palais-Royal, où ils viennent chaque soir parader et boire. Le 25 et le 26, des mutineries éclatent et plusieurs compagnies refusent de prendre le service. Le 30, onze mutins ayant été mis au cachot, une bande se forme au Palais-Royal, marche sur la prison, enfonce
i3o LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
les portes, délivre les révoltés et donne une fête en leur honneur.
La situation devenait désespérée. Le gouvernement ht ce que la prudence commandait, ce que tout autre gouvernement eût fait depuis longtemps à sa place : il appela de nouvelles troupes. Mais, ayant eu ce simulacre d’énergie, il rendit aussitôt la défense inefficace : les troupes reçurent l’ordre de s’abstenir de toute violence et de ne faire feu en aucun cas. C'était vouloir arrêter la révolution avec un mannequin.
L’Assemblée, cependant, s’était émue. Craignant toujours de ne pas paraître assez patriote, assez avancée, elle avait, le 8 juillet, sur la proposition de Mirabeau, présenté au Roi une adresse de pro testation. Le 10, le Roi répondit que 1 Assemblée n’était pas menacée et qu’il n’avait d'autre intention que de maintenir la paix publique.
Le péril croissait d’heure en heure et les régi ments nouvellement arrivés étaient l'objet d’une propagande séditieuse, eilrénée. Les officiers, libé raux eux-mêmes, fermaient les yeux. Certains d'entre eux, et des plus titrés, disaient tout haut que si un coup de forte était en préparation. Us ne marcheraient pas. Le Roi se résolut à recourir aux hommes qui passaient pour capables de res saisir les choses et mater les factieux. Le 1 1 , Necker fut renvoyé et remplacé par un ancien ministre, Breteuil, qui, comme secrétaire de la Maison du Roi, avait eu Paris, la Cour et la police dans son département.
Le choix n’était pas mauvais. Breteuil avait de la clairvoyance et de la décision. C’est lui qui en 1787 avait fermé les Chambres de lecture et les Sociétés. Si l’on voulait tenter quelque opération
de même nature, il était assez raisonnable de l’en charger.
Par contre, c’était une faute d’avoir échelonné l’arrivée des renforts sur une dizaine de jours. L’effet de surprise était perdu et les premiers bataillons en place étaient exposés sans défense à la contagion révolutionnaire.
Enfin, il fallait, tout en prenant Breteuil, garder Necker. Assurément, il n’était point à la hauteur des circonstances et ses responsabilités étaient lourdes. Mais il inspirait confiance aux épargnants et aux financiers. Les deux ou trois cent mille rentiers parisiens croyaient aveuglément à son génie et étaient persuadés que son départ serait l’équivalent de la banqueroute. Plus de Necker, plus de coupons. La misère pour beaucoup, la gêne pour les autres. Les spéculateurs et les banquiers partageaient la même illusion. Tous les agioteurs avaient, comme on dit, joué la tendance optimiste : succès de l’Assemblée, réforme financière, hausse des fonds d’Etat. Necker parti, c’était la baisse, la liquidation désastreuse, l’exécution, la faillite. La dissolution des clubs et l’épuration de la ville auraient, sans nul doute, été accueillies avec un soupir de soulage ment par les commerçants et les propriétaires qui, depuis quinze jours, réclamaient la constitution d’une garde bourgeoise pour la défense de l’ordre et de la propriété. Le renvoi de Necker transforma ces conservateurs en émeu tiers.
Les agents de change se réunirent hâtivement, décidèrent de ne pas ouvrir la Bourse le lendemain et expédièrent l’un des leurs à Versailles pour établir la liaison avec l’Assemblée. Quant aux banquiers, ils descendirent dans la rue avec leur famille et lem personnel et mirent à la disposition des révo-
lutionnaires, argent, locaux, armes et provisions. Deux d'entre eux, Delessert et Prevoteau, avancèrent pendant plus d’un mois les sommes nécessaires à l'entretien d’un bataillon. Les capitalistes, a écrit Rivarol, ■> voulaient que M. Necker régnât pour les payer, qu’on essayât d’une révolution pour les payer, que tout fût renversé pourvu qu'on les pavât. Ils aidèrent le peuple et l’Assemblée natio nale à s’emparer de tout, à condition que tout serait conservé pour eux ».
Le 12, à midi, Paris n’est plus qu’une immense confusion. Dans un remous de hurlements, de tocsins et de fausses nouvelles, tourbillonne une foule affolée où se mêlent les rentiers qui défendent leur argent et les repris de justice qui atten dent l’occasion et les détrousser. Ici, on promène en triomphe les bustes de Necker et du duc d'Orléans. Là, on pille, on assassine, on s’enivre. Les dragons du prince de Lamhesc, rangés sur la place Louis XV, à l’entrée des Tuileries, sont bombardés de briques, de pierres et de tessons de bouteilles. Le prince dégage sa troupe en quelques galops et, conformément aux instructions, rompt le contact pour se retirer sur la rive gauche. Les gardes françaises, sorties de leurs casernes, font feu sur des patrouilles fidèles.
La nuit du 12 au 13 et la journée du 13 sont sinistres. On dirait que l’on assiste à la décomposition totale de la société. Les bourgeois se barricadent dans leurs maisons. La rue est livrée à la plus vile populace et à la plus effrayante. Les électeurs du second degré, réunis en hâte à l’Hôtel de Ville et terrorisés par les événements, essaient d’organiser une milice urbaine où les premiers habitants, gentilshommes en tête, se font inscrire. Mais
les brigands qui viennent de mettre à sac l’hôtel de la police, s’arment aussi et plus vite. Ils envahissent la prison de la Force, délivrent les détenus et en grossissent leur flot boueux.
Des bandes se portent partout où il y a des fusils et des piques. Le matin du 14, elles se jettent sur les Invalides. Une heure après, elles refluent sur la Bastille. Le gouverneur, M. de Launay, avec sa petite garnison de Suisses et d’invalides, aurait pu, sans peine, se défendre, mais sa philosophie y répugnait. Il parlemente, retire ses canons, obstrue les embrasures, fait visiter la vieille forteresse à un émissaire de l’Hôtel de Ville et invite à sa table deux délégués des assiégeants. Ces attentions d’homme du monde n’empêchent pas une cohue furieuse, renforcée de milliers de curieux, de s’amasser au pied des murs, tiraillant sans arrêt et cherchant le moyen d’incendier une des tours. Finalement, deux hommes armés de haches parviennent à briser les chaînes du pont-levis qui s’abat avec fracas. La première cour est envahie, les premiers bâtiments pillés, quatre canons braqués sur la seconde porte. La garnison, alors, prend peur. Ins tirictivement, elle riposte, puis, perdant la tête, ne se sentant pas commandée, elle contraint Launay à capituler. Un bas-officier, qui commandait les gardes séditieux, promet, sur son honneur de soldat, qu’il ne serait fait de mal à personne. En dépit de quoi, Launay est massacré, et son corps traîné au ruisseau. Un garçon cuisinier, « qui savait travailler les viandes », coupe la tête, la met au bout d’une pique et, suivi d’une meute sauvage, la promène jusqu’à la nuit. Le major, l’aide-major, un lieutenant sont abattus à leur tour. Deux invalides sont pendus, Un autre a la main coupée. La foule, ivre
de meurtre, court à l’Hôtel de Ville. Le prévôt des marchands, Flesselles, se porte, très pâle, à sa rencontre. Il n’a pas fait trois pas qu’il est, à son tour, massacré et dépecé.
Pendant ce temps, on explorait la Bastille. Il y avait sept prisonniers : quatre faussaires, un jeune débauché, enfermé à la demande de sa famille, et deux fous. Les faussaires décampèrent sans demander d’explication. Le disciple du marquis de Sade fut reçu en grande pompe par les Sociétés, où il prononça d’attendrissants discours contre la Tyrannie et le Despotisme. Les deux fous, d’abord acclamés avec le même enthousiasme, furent, le lendemain, conduits à Charenton.
On découvrit aussi des machines inconnues que Dussaulx devait décrire à l’Assemblée comme d’horribles instruments de torture. Il y avait « un corselet de fer inventé pour retenir un homme par toutes les articulations et le fixer dans une immobilité éternelle » : c’était une armure moyenâgeuse tirée du musée d’armes anciennes qui se trouvait dans la vieille forteresse. Il y avait aussi « une machine non moins destructive qui fut exposée au grand jour, mais personne ne put en deviner ni le nom, ni l’usage direct » : c’était une presse à imprimer saisie en 1786 chez un nommé François Lenormand. Enfin, on trouva les tombes des suicidés qui ne pouvaient pas être inhumés dans les cimetières, en terre sainte : ce furent désormais les squelettes des malheureux prisonniers exécutés secrètement au fond des cachots. << Les ministres ont manqué de prévoyance, tonna Mirabeau, ils ont oublié de manger les os. »
La nouvelle de l’insurrection arriva à Versailles dans la nuit. L’Assemblée gardait assez de lucidité
pour se rendre compte que les horreurs qui avaient suivi la reddition de la forteresse, non seulement justifiaient les craintes du Roi, mais encore donnaient à Breteuil mille excellentes raisons pour organiser une répression impitoyable, à laquelle le Parlement donnerait avec joie les formes légales. Aussi les chefs de la gauche s'employèrent-ils, sans retard, à transformer en autant d’actes héroïques les crimes dont ils voulaient couvrir les instigateurs. La légende de la Bastille est née quatre heures après l’événement. Le 15, les rentiers parisiens qui s’éveillaient honteux et inquiets d’avoir laissé le champ libre aux assassins apprirent qu’il n’y avait jamais eu d’assassins, que le Peuple entier s’était soulevé pour la défense de la Liberté et que les meurtres de Launay et de Flesselles étaient les manifestations sublimes de sa justice souveraine.
C’étaient là précautions superflues Le Roi ne réagit pas plus à l’annonce de la prise de la Bas tille que n’avait réagi Lambesc sous les tessons de bouteilles et les briques. Ou, plutôt, il réagit de la même manière : il céda tout ce qu’on voulut. Renvoi de Breteuil, rappel de Necker, retrait des troupes, reconnaissance de la municipalité illégale, visite solennelle à l’Hôtel de Ville, harangue insolente du maire Bailly, abandon de la cocarde blanche pour la cocarde tricolore : rien ne l’arrêta.
La prise de la Bastille était pour le régime un coup sensible : la révélation de sa faiblesse. Gardant son caractère d’insurrection^ elle n’eût signifié cependant qu’une impuissance policière momentanée, sans que rien d’essentiel fût compromis sans remède. Exaltée par les folliculaires, prônée par l'Assemblée, approuvée par la Cour, légitimée par Louis XVI, elle devenait le signe de l’abdication
royale, la preuve que la monarchie renonçait à ses propres principes. Qu’on imagine le trouble que produisit dans les imaginations populaires l’effondrement soudain de ce qui, depuis des générations, était, en cette terre, le suprême recours contre la méchanceté des hommes et l’hostilité des choses. Le Roi demeurait, pour la masse, le père auprès de qui on cherche soutien et abri. Vers lui, à travers les siècles, les regards s’étaient portés. On en appelait à sa bonté contre les exactions, contre les impôts, contre les mauvais ministres. « Ah! Si le Roi savait! » avait été, pendant des centaines d’années, le cri des pauvres gens. Et voilà que le Roi s’humilie, reconnaît la suzeraineté de l’émeute, la sainteté de l’insurrection. Et c’est, parmi le peuple de France, un malaise, une terreur vague qui s’insinuent dans les cœurs et obscurcissent les esprits.
L’avenir est menaçant. Mais, au seuil de cet inconnu, combien de motifs de crainte pressants, immédiats! Par grandes secousses, cette fois, la France glisse à l'abîme. Plus de juges, plus d’armée, plus de lois. On ne sait qui commande ni qui obéit. Tous les pouvoirs tombent à terre. Le 22 juillet, l’intendant de Paris, Bertier de Sauvigny, un des grands administrateurs du siècle, est arrêté à Compiègne, chargé d’outrages, conduit à Paris, attaqué par la populace et massacré. Un soldat lui fend la poitrine et lui arrache le cœur. Un autre lui coupe la tête et la promène au bout d'un bâton. Le beau-père de Bertier, le conseiller d’Etat Foulon, un vieillard de soixante-quatorze ans, est saisi près de Fontainebleau. Un collier de chardons au cou, du foin dans la bouche, on l’entraîne en prison. Sur le chemin, il est enlevé et pendu à une lanterne.
Le lendemain, le lieutenant de police, de Crosne, s’enfuit pour se soustraire au même sort. En province, gouverneurs, intendants, juges, commandants militaires, officiers d’administration, de police et de finances se terrent ou s’enfuient. Bien rares ceux qui échappent aux menaces et aux violences.
Pour les remplacer, on crée en désordre des municipalités et des gardes nationales. Mais ces autorités nouvelles vacillent à tous les souffles populaires. Le maire de Paris, Bailly, semble ignoré de son Conseil, qui ne se soucie ni de sa persomte ni de ses opinions. Le Conseil lui-même n’arrive point à s’imposer aux soixante comités de districts qui prétendent gouverner leurs quartiers comme s’il n’y avait ni Roi, ni Assemblée, ni tribunaux, ni commune. Situation terrible, car, tandis que, battus en brèche dès leur naissance, tous ces pouvoirs se contrarient, la foule ouvrière et paysanne, sentant partout la lâcheté ou la décrépitude, s’inquiète, s’exaspère, prête à toutes les folies. Et comme il importe de justifier a posteriori les usurpations et les crimes en transformant les victimes en coupables, l’Assemblée institue le 28 juillet un comité de recherches, chargé de déjouer les « complots » aristocratiques.
Qu’il se rencontre alors un groupe d’hommes ayant un seul cœur, un seul esprit, une seule doctrine et, par le simple fait qu’ils sont un dans la foule, organisés dans le désordre, décidés dans l’indécision, leur puissance sera sinon sans bornes, tout au moins sans rapport avec la médiocrité de leurs effectifs et de leurs moyens.
Ce groupe existe : c’est le petit peuple des Clubs. Des députés qu’ils ont fait élire, ils reçoivent des correspondances régulières. Imprimées, affichées.
commentées, répandues de toutes manières, elles orientent l’opinion, lui révèlent les intentions, vraies ou fausses, de la Cour, les périls, vrais ou faux, qui menacent la Liberté, les mesures, vraies ou fausses, que la capitale a déjà prises et qui s’imposent aux provinces, si elles veulent se montrer ses égales en patriotisme. Quelques conciliabules chez le duc d'Orléans ou au Club breton et une même impulsion est transmise aux extrémités de la France. Dans l’affreux désarroi qui suit la prise de la Bastille et que l’on appelle la Grand. Peur, il y a eu très vite une simultanéité et une identité des alarmes, des paniques et des actions qui ne peu vent s’expliquer que par cette organisation cen traie de l’esprit public. Augustin Cochin, qui l’a établi, a fait faire à l’histoire de la Révolution un pas décisif.
Brusquement, donc, vers le 25 juillet, une nou velle fuse de tous côtés, en Normandie, en Dau phiné, en Alsace, en Auvergne, partout : des bri gands armés arrivent, pillant tout, incendiant les maisons, brûlant les blés en vert. On les a vus, leurs rassemblements sont proches, des nuages de poussière les annoncent. Le tocsin sonne. Des courriers partent au galop alerter les villages voisins. Les hameaux isolés se vident. Les femmes et les enfants s’enfuient. Les hommes s’arment en hâte. Les com mandants militaires leur livrent des fusils par dizaines de mille, des munitions, des équipements, des canons même. Malheur à celui qui refuserait! Après quelques nuits de garde et de patrouilles, on s’aperçoit que la plaine est déserte et la route sans écho. Mais la Révolution est armée.
N’a-t-elle pas des ennemis plus cruels et plus perfides que les brigands évanouis? Les fauteurs
de chômage et de disette, ceux que les lettres venues de Paris chargent de tous les crimes, de tous les complots, de toutes les trahisons : les aristocrates, les riches, les nobles. Et c’est, dans toute la France, une formidable jacquerie. Taine croit pouvoir établir qu’elle fut particulièrement effrayante dans les provinces de l’Est, de la Flandre à la Provence. En réalité, peu de cantons furent indemnes. Partout des abbayes pillées, des maisons détruites, des propriétés saccagées. Les paysans soulevés prétendent n’en vouloir qu’aux droits féodaux, dont ils anéantissent les titres. Mais, avec les parchemins, ils brûlent les armoires, le château et parfois le châtelain. Aux laboureurs et aux journaliers se joignent, pour les conduire, les rôdeurs et les évadés de prison. Vols, tortures, incendies, assassinats : c’est un ouragan de crimes et de destructions qui passe sur la France...
Pendant ce temps, l’Assemblée discutait la Constitution. Rassurée par l’apostrophe de Barnave : « Ce sang était-il donc si pur? » la majorité avait pris assez légèrement les meurtres de Foulon et de Bertier. Avertie des excès qui se commettaient chaque jour en province, elle n’en demeurait pas moins adversaire d’une répression qui l’aurait coupée de ses alliés populaires et privée, contre la Cour, de l’indispensable appui des émeutes de rue. Dans ces conditions, il ne restait qu’une voie : celle des abandons. On s’y lança à corps perdu. Le 4 août, sur la proposition d’un député sans fortune, le vicomte de Noailles, et d’un grand seigneur philosophe, le duc d’Aiguillon, l’Assemblée décida de supprimer tous les privilèges des communautés et des personnes. Dans une sorte de délire sentimental, coupé d’acclamations et de larmes, on
adopta pêle-mêle la suppression des droits féodaux, des garennes, des banalités, des dîmes, du casuel, des immunités provinciales et municipales. On s’embrassait, on pleurait, on sacrifiait ses droits et ceux du voisin, on ne savait plus ce qu’on disait ni ce qu'on faisait. Au petit jour, on acclama Louis XVI, restaurateur de la liberté française , et on renvoya à la prochaine séance la mise en décrets de la fièvre nocturne.
Ce n’était pas chose facile. Des droits féodaux allègrement sacrifiés, les uns étaient personnels et la marque d’une condition inférieure : il n’y avait que des avantages à les anéantir; les autres étaient réels, incorporés à la terre et constituaient une véritable propriété. En cette qualité, ils avaient fait l’objet de nombreuses transactions : affermages, ventes, partages, prêts hypothécaires que l’on ne pouvait effacer sans injustice d’un trait de plume. D’autre part, en bien des endroits, ils étaient la principale ressource des petits nobles ruraux qu’il était difficile de réduire de sang-froid à la misère. Le rachat était la seule solution acceptable. Il fallut bien s’y rallier. Mais c’était un fossé creusé entre la révolution « bourgeoise » et la révolution paysanne. Les décrets d’application tardèrent jusqu’en mai 1790. Dans certains départements, notam ment en Gironde, on a dénombré des conventions de rachat en assez grand nombre. Ailleurs, les paysans refusèrent de rien payer. Ce fut, en hiver et au printemps de 1790, l’occasion de nouveaux troubles, pillages de châteaux et incendies d’ar chives. Le Quercy, le Rouergue, la Bretagne, autour de Ploërmel, le Gâtinais, furent les plus éprouvés.
Quant aux dîmes, elles étaient, elles aussi, sus ceptibles d’avoir été négociées et aliénées. On en
maintint cependant la suppression, mais, avec elles, disparurent les rentes dont vivaient les vieux collèges, les bourses centenaires, les allocations servant à l’entretien des chaires et des professeurs.
Même hécatombe du côté du Tiers. Les privilèges offerts d’enthousiasme étaient des biens fort précieux : des assemblées, des Etats, des juridictions, des abonnements d’impôts, des garanties contre le fisc, la douane et le service militaire, des facilités d’administration, des franchises économiques qui se chiffraient en beaux et bons écus : pour Bordeaux, le monopole de sortie des vins d’Aquitaine, pour Marseille, le quasi-monopole du commerce du Levant.
Amendés, les décrets d’août ébranlaient encore le pays jusque dans ses fondations. Toutes les conditions de la vie sociale et de la vie économique se trouvaient changées. Un pareil bouleversement ne va pas sans ruines. Ceux-là mêmes qui recevaient le plus n’étaient pas sans être lésés d’une autre manière. Peut-être n’y avait-il pas un Français qui ne perdît quelque chose.
Certains, sans doute, y avaient réfléchi et il n’est pas impossible que, bien plus que par la peur, leurs votes aient été secrètement inspirés par l’espoir qu’un si grand trouble provoquerait une réaction étendue dont les Parlements, silencieux mais toujours debout, prendraient la tête au nom de la loi et de la propriété.
En fait, les Parlements ne bougèrent pas, mais le parti révolutionnaire se coupa en deux. La fissure, visible le 5 août, alla s'élargissant les semaines suivantes, lorsque les principaux articles constitutionnels vinrent; en discussion.
Les modérés, avec Malouet, Bergasse et Mounier,
estimaient que, pour arrêter la désagrégation du pays, il était indispensable de rendre au pouvoir exécutif et au pouvoir judiciaire la force qui leur ,, permettrait de faire cesser les attentats. Quant à la Constitution, les députés, liés par leurs cahiers, n’avaient pas à mettre en cause le régime qui existait en droit et en fait, mais seulement à l’améliorer. Donc, pas de Déclaration des droits inopportune et même dangereuse, si elle n’est pas corrigée par une Déclaration des devoirs; un gouvernement équilibré, où l’autorité sera partagée entre le Roi, une Chambre haute héréditaire ou à vie et une Chambre basse, élue par les citoyens aisés; les lois faites par l’accord des trois pouvoirs, avec la faculté pour le Roi de refuser sa sanction.
Pour la gauche, au contraire, la révolution ne peut être ni arrêtée ni entravée. Si regrettables que fussent les désordres, ils n’atteignaient que les bénéficiaires de l’ancien régime. Des poursuites, confiées nécessairement aux agents du Roi, auraient mis la révolution entière en danger. Souveraine, l’Assemblée n’a pas à s’embarrasser des instructions de ses commettants. Si elle veut reconstruire rationnellement le pays, il est nécessaire qu’elle affirme d’abord l’existence de droits naturels imprescriptibles. Pas de Chambre haute, refuge des aristocrates. Pas de veto royal, ou, tout au plus, un veto temporaire.
Des négociations engagées entre les partis sous les auspices de La Fayette et de l’ambassadeur des Etats-Unis, Jefferson, n’aboutirent pas. A la fin d août, la rupture était consommée. Il était dès lors assez facile de prévoir que, pour venir à bout des récalcicrants, les patriotes allaient avoir recours à leui arme ordinaire : une émeute dont le but
serait, cette fois, de mettre sous la verge de la populace, non plus seulement le Roi, mais l’Assemblée elle-même. Leur grand journal était alors Les Révolutions de Paris de Loustalot : les Clubs qui, durant les pourparlers, étaient restés calmes, entraient brusquement en effervescence et prenaient leurs dispositions pour contraindre le gouvernement à quitter Versailles pour Paris. Le 30 août, éclatait une insurrection qui fut comme la répétition générale des journées des 5 et 6 octobre. Elle échoua, faute d’une préparation suffisante : la garde nationale, mal travaillée, resta fidèle à son devoir et dispersa les manifestants. Mais le canevas des événements prochains était dévoilé.
Les députés modérés le comprirent et ils demandèrent au Roi de transférer l’Assemblée à vingt lieues de Paris, à Soissons ou à Compiègne, où elle serait à l’abri des entreprises du Palais-Royal. Louis XVI, qui ignorait la peur, refusa : cette retraite lui semblait indigne de lui. Il avait ajourné la ratification des décrets d’août et voyait avec douleur les brèches que les lois en préparation faisaient à son autorité souveraine, mais il ne se résignait pas à la défendre par les moyens appropriés : a II y avait malheureusement autour du Roi et de la Reine, dit Malouet, un bourdonnement de conseils, violents en projets, mais sans aucune tenue et sans capacité dans l’exécution. C’en était assez pour exaspérer les patriotes et les porter aux dernières extrémités, c’en était trop peu pour leur en imposer. Le dédain avec lequel on parlait à la Cour du parti populaire persuadait aux princes qu’il n’y avau qu’à enfoncer son chapeau pour le disperser; et, le moment venu, Ion ne savait pas même enfoncer son chapeau. »
i44 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Comme en juillet, Louis XVI s’imagina qu’il suffirait, pour contenir l’émeute, d’user d’intimidation et de parades militaires et on se mit en quête d’un second croquemitaine. Au milieu de septembre, des ordres de marche étaient expédiés au régiment de Flandre en garnison à Douai et, le 23, il faisait, tambours en tête, son entrée à Versailles.
Pour neutraliser la propagande révolutionnaire, la Cour s’empressa autour de lui, multipliant, envers les chefs et les soldats, ces petites amabilités et ces menues attentions qui caressent si doucement les amours-propres. Selon l’usage, les corps de troupes en garnison à Versailles offrirent à leurs nouveaux camarades des dîners de bienvenue. Le plus brillant et le plus gai fut celui des gardes du corps, le vendredi 2 octobre. La réception, commencée au milieu de l’après-midi, devint bientôt si animée et si bruyante que le Roi et la Reine eurent la curiosité d’aller voir ce qui se passait. Leur arrivée imprévue fut l’occasion de vivats enthousiastes et de toasts abondants. Quand ils se retirèrent, toute la jeunesse leur fit cortège jusqu’au Palais et la cour de marbre s’emplit de ses bravos.
On n’avait pas bu à la santé de la Nation. Quelques excités avaient, après le départ du Roi, crié : <( A bas l’Assemblée! » mais il n’y avait eu ni cocardes tricolores foulées aux pieds ni cocardes blanches distribuées. Tel quel, le banquet ressem blait <( à toutes les fêtes officielles dans lesquelles les convives chantent, crient, pleurent ou s’embrassent, et trébuchent un peu en regagnant leur lit ». Mais les orateurs et les journalistes, à l’affût d’un prétexte pour soulever l’indignation de Paris, eurent vite fait de transformer ce repas bien arrosé
en orgie et en provocation. En même temps, s’il faut en croire Bailly, des pillages opportuns paralysèrent le ravitaillement, déjà laborieux, de la capitale, si bien qu’à la voix des démagogues, les faubourgs virent se dresser à la fois le spectre de la famine et celui de la réaction. Malheureux brouillon, victime d’un entourage d’agités, le duc d’Orléans ouvrit encore une fois ses coffres et l’argent coula à flots. Le 5 octobre, au matin, après deux jours d’effervescence croissante, l’émeute se déclencha, conduite selon un plan rigoureux qui ne se dévoila que progressivement.
Tout d’abord, c’est un soulèvement de femmes affamées qui vont à Versailles demander du pain à leur bon Roi. Quoi de plus innocent? Elles partent à cinq ou six mille, poissardes, dames de la Halle, filles publiques, avec, confondus dans leurs rangs, un certain nombre d’hommes fardés et enjuponnés.
Deuxième colonne : la garde nationale, poussant à sa tête son général, La Fayette, glorieux et ahuri, ne sachant ni ce qu’il faisait là ni ce qui allait se passer, mais bien décidé à être, au bout du compte, acclamé et porté en triomphe.
Enfin, en arrière-garde : une troupe de gens de sac et de corde, ramassés dans les bouges et les ruisseaux.
Il pleuvait à verse. A Versailles, du côté de la Cour, tout était tranquille. Le Roi, qui venait de repousser la Déclaration des droits, chassait dans les bois de Verrières. Profitant d’une éclaircie, la Reine, après déjeuner, était partie à son jardin de Trianon. Ce n’est qu’à trois heures et demie que le Roi put tenir conseil. Le successeur de Breteuil, te comte de Saint-Priest, semble avoir eu seul une
conscience nette du péril. En tout cas, il fut le seul à proposer un plan en rapport avec la gravité des circonstances : envoyer à Rambouillet la Reine et la famille royale, au besoin la Cour et le gouvernement; occuper d’urgence et à tout prix les ponts de Neuilly, de Saint Cloud et de Sèvres (celui-ci était en bois et facile à détruire); former avec les gardes du corps et deux cents chasseurs une troupe de cavalerie dont le Roi prendrait la tête et qui chargerait les bandes en marche. A la porte du cabinet, M. de Narbonne-Fit/lar s'offrait pour commander le feu, si personne ne voulait se charger de la corvée.
Necker riposta qu’il n’y avait aucun danger pressant, que les mesures de Saint-Priest conduisaient droit à la guerre civile, que le seul parti raisonnable était d'attendre en laissant venir. Le Roi ne voulait pas de sang. On se contenta de fermer les grilles et de mettre en ligne, devant le château, sans cartouches, le régiment de Flandre et les gardes. « Je m'arrête à regret, écrit encore Malouet, sur les fautes de ce prince infortuné qui méritait, par la bonté de son cœur, une autre destinée ; il y a tel capitaine de grenadiers qui l’eût sauvé, lui et l’Etat, s’il l’avait laissé faire. »
Cependant, dégouttantes de pluie, crottées jusqu'à l’échine, pataugeant et vociférant, les femmes commençaient à arriver.
Les unes envahissent l’Assemblée et, ôtant leurs cottes pour les faire sécher, s'installent sur les bancs, mêlées aux députés qu’elles bousculent, embrassent et injurient tour à tour. « Il y eut, dit un témoin, des scènes peu décentes. » Les autres marchent sur le château. Un instant intimidées, elles s’approchent des soldats et tentent de forcer
les barrages. Jusqu’à la nuit, elles restent là, criant, chantant, s’offrant, menaçant les officiers, flattant les soldats, disloquant les compagnies, distribuant de l’argent et des promesses. Les filles embauchées à Paris font leur métier avec d’autant plus de conscience qu’elles sont ivres : « Nous allons avoir un plaisir de mâtin », disent les hommes. A huit heures, pour empêcher la débandade, on prend le parti de lever la plus grosse partie du service d’ordre et, noyées dans le brouillard, les troupes regagnent leurs 'casernes, saluées au passage par quelques coups de fusil. C’est la fin de la résistance.
Obsédé par les députés, le Roi donne son consentement à la Déclaration des droits et aux articles constitutionnels déjà votés. Triomphalement, Mou nier court porter la nouvelle à l’Assemblée et à la foule qui commence à se disperser. A minuit, dans la ville pluvieuse et obscure, l’armée parisienne arrive harassée. La Fayette se présente au château, protestant de son loyalisme, jurant qu’il répondait de ses bataillons, de l’ordre et de tout. Le Roi, rassuré ou feignant de l’être, lui accorde ce qu’il demande : les gardes du corps remettent à la garde nationale les postes extérieurs du château, la Cour se retire, les lumières s’éteignent, La Fayette luimême, après une dernière ronde, va se coucher. Au petit jour, tout dormait.
C’était pourtant le moment dangereux. La nuit avait été tranquille, parce que, après leur première victoire, les émeutiers étaient tombés sur place à demi morts de fatigue. Dès le lever du soLeil, des roulements de tambour les regroupent, plus menaçants que jamais. Ils trouvent les passages du château ouverts, désertés. En un clin d’œil, ils envahis
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sent les cours, enfoncent les portes, pénètrent dans le palais, arrivent jusqu’aux appartements de la Reine qui a juste le temps de se réfugier chez le Roi par un corridor dérobé. Des gardes du corps sont blessés, d’autres massacrés, leurs cadavres dépecés et traînés dans la boue. Des femmes les piétinent. Des hommes ramassent des caillots de sang pour s’en frotter les bras et le visage. On crie : « Il nous faut le cœur de la Reine! » — « Nous voulons lui couper la tête, arracher, son cœur, fricasser ses foies, prendre* ses boyaux pour en faire des rubans et cela finira par là. » Enfin le tumulte est tel que des détachements de gardes nationaux, cantonnés en ville, accourent au pas de charge et déblaient non sans peine les salles dévastées. La Fayette, réveillé, reparaît, range son monde et rétablit un semblant de discipline. Le Roi, la Reine paraissent au balcon, seuls et avec leurs enfants. On les acclame, mais de la foule instable, émue et prête à s’abandonner, monte ce cri, raison dernière de toute l’insurrection : w Le Roi à Paris! » Pas de résistance possible. Le Roi est aux mains de la garde nationale qui est de cœur avec les Clubs : « Le Roi à Paris! » Pour épargner de plus grands malheurs, il faut céder.
Un cortège hideux et grotesque se met en marche. D’abord en guise de trophées, les têtes sanglantes des gardes; puis une cohue de femmes, de brigands, de soldats ivres, débraillés, hurlants, tenant les propos les plus obscènes et faisant les gestes les plus immondes; des voitures de farine, apparues comme par miracle; encore des soldats en désordre qui déchargent leurs armes au hasard; enfin, « roulant dans l’obscurité poudreuse d’une forêt de piques et des baïonnettes », le carrosse royal, gardé par
quelques détachements fidèles et accompagné d’une immense clameur où dominent les cris de « Vive la Nation! ». On mit sept heures pour arriver à Paris. Là, c’était de la frénésie. On illuminait. On tirait le canon. Toute la ville était descendue dans les rues. C’est à peine si, dans cette masse grouillante, les voitures pouvaient s’ouvrir un chemin. Il y eut arrêt, réception et discours à l’Hôtel de Ville. Enfin, à neuf heures et demie, la famille royale s’installait aux Tuileries démeublées, dont les domestiques barricadaient en hâte les issues. Quelques jours après, l’Assemblée à son tour quittait Versailles pour Paris. Les Clubs tenaient leurs otages.