LES ASSIGNATS
Lorsque le 7, au matin, les nouveaux hôtes des Tuileries commencèrent à se chercher dans les chambres délabrées et obscures où il leur fallait désormais habiter, les cours et les entrées du château étaient déjà envahies d’une cohue bruyante ei curieuse. Cette première journée se passa en reconnaissances dans les appartements et en conversations avec le menu peuple. Tandis que des serviteurs déballaient en hâte le mobilier rapporté pêle-mêle de Versailles, le Roi et la Reine recevaient des délégations, se montraient aux fenêtres, haranguaient la foule, écoutaient ses doléances et répondaient à ses reproches. Les jours suivants, il y eut réception des corps constitués, revue de la garde nationale, promenades dans le jardin public. Il semblait que les scènes de Versailles ne fussent qu’un mauvais rêve évanoui. La beauté de la Reine, sa majesté, son courage, le sourire et la grâce de son fils, la bonhomie du Roi, tout cela retournait les esprits. Très à l’aise parmi les petites gens, Louis XVI avait des mots heureux que l’on colportait. Entre Paris et les souverains, se renouaient les relations cordiales de jadis. « Je me porte bien, soyez tranquille, écrivait Marie-Antoinette à Mercy-
Argenteau. En oubliant où nous sommes et comment nous y sommes arrivés, nous devons être contents du mouvement du peuple, surtout ce matin; j’espère, si le pain ne manque pas, que beaucoup de choses se remettront. »
Comme après le 14 juillet, le mot d’ordre était d’affirmer qu’il n’y avait eu ni attentats, ni violences. Le Conseil général de la Commune assurait aux provinces que « l’amour seul et pleinement libre de Sa Majesté avait procuré à sa capitale le bonheur de la posséder dans son sein ». Dans une proclamation, Louis XVI renchérissait. Informé d’avance de l’arrivée des Parisiens, il lui eût été facile, lui faisait-on dire, de se transporter ailleurs qu’à Paris, « mais il avait préféré venir avec confiance dans sa capitale où il a reçu les témoignages les plus respectueux de l’amour et de la fidélité des habitants ».
Dans la ville, quelques mesures de police jointes à une éphémère reprise du commerce changeaient l'apparence des choses. On passait sans transition de la panique à la confiance. Le duc d’Orléans, compromis dans les événements des 5 et 6, jugeait sage d’accepter une mission diplomatique en Angleterre et s’éloignait de Paris. Du côté des aristocrates, l’hiver, doux et sec, fut très gai. « Nous avons eu des fêtes charmantes », écrit l’un d’eux, promis à la guillotine. On se grise de réceptions et de bals. On se venge des assassinats par des épigrammes. L’étudiant bordelais Edmond Gérard, arrivé à Paris au début de décembre, écrit à ses parents : « Quelle opulence! Quelle richesse dans toutes ces boutiques, dont l’éclat fatigue les yeux éblouis! » Il court à l’Opéra où dansent Vestris et Gardel, aux Italiens où chante Mme Dugazon, à la Comédie où joue
Mlle Raucourt. Les événements sont un prétexte à chansons et à frivolités. « J’ai remarqué, notera Pauline de Tourzel, que dans les temps de révolution, il y avait toujours des moments de calme après les grands orages et c’est cela qui trompe ceux qui sont engagés dans ces crises. Si elles se développaient sans discontinuité, on se roidirait pour résister et peut-être finirait-on par en triompher. Mais comme le courant se ralentit quand il a emporté les premières digues, on se laisse aller à l’espoir que tout est fini et, dans la crainte de troubler ce calme relatif dont on jouit délicieusement, on omet de prendre les précautions nécessaires. »
Pauline de Tourzel avait raison. Cela lui était facile : elle écrivait bien après 1789. Sur le moment, néanmoins, il se trouva des hommes pour voir clair. Cent vingt députés du centre jugeant qu’ils n’étaient plus en sécurité donnèrent leur démission. A leur tête, Mounier, qui avait rédigé le programme de Vizille. Il se flattait d’avoir gardé dans sa province une influence sans bornes. Quand il essaya de l’ameuter contre la dictature de Paris, il ne trouva pas d’écho. L’opinion avait marché, tandis que lui-même ne changeait pas. C’est déjà un réactionnaire, presque un suspect. Les hommes s’useront vite au service de la Révolution. En huit mois, deux équipes, deux générations, pourrait-on dire, y ont succombé : les parlementaires qui avaient provoqué la réunion des Etats, les modérés qui les avaient dirigés cinq mois. Les Parlements s’étaient imaginé avoir le droit d’enregistrer les édits de l’Assemblée comme ils avaient le droit d’enregistrer les édits royaux. Très vite, ils apprirent à leurs dépens que la souveraineté populaire
est moins endurante que la souveraineté personnelle : aux premiers mouvements, ils étaient mis en vacances, en attendant d’être supprimés. La même disgrâce frappait les Etats provinciaux. Démonétisés, sans crédit, sans force, les modérés ne savaient non plus que s’en aller et gémir.
Ces éliminations successives des moins violents par les plus violents sont la loi même de la Révolution jusqu’au 9 thermidor. Si l’on se défait de la légende, de la phraséologie et du romantisme avec lesquels ces événements sont ordinairement racontés, on s’aperçoit que tout le mécanisme de la période révolutionnaire a consisté à laisser les partis avancés prendre le dessus et l’émeute diriger la politique. Contre la cour et contre les privilégiés, les Constituants avaient fait appel aux portions turbulentes de la capitale. Tout en déplorant au fond d’eux-mêmes les excès qui avaient été commis depuis le 13 juillet, ils avaient fermé les yeux parce qu’ils tenaient à garder en réserve la force des Clubs et des faubourgs. Ils sont désormais prisonniers de leur alliance, prisonniers de la formule pas d’ennemis à gauche qu’ils avaient appliquée tacitement, mais docilement.
Après les Parlementaires et les modérés, ce sera le tour des Feuillants, des Girondins, des Dantonistes : tout le monde y passera, jusqu’au jour où, acculée à des difficultés insurmontables, la Révolution se tuera elle-même en tuant Robespierre.
Toutes ces épurations se firent de la même manière. Le procédé consistait à tenir la Commune de Paris et, par elle, par les sections, par les Clubs, par la presse, à entretenir dans les quartiers les plus exaltés une agitation continuelle qui, le moment venu, se déchaînait contre tel homme ou tel groupe.
i54 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
La peur des complots, la peur de la trahison, la peur de la famine, sont les grands moteurs des insurrections populaires, des journées qui intimident jusqu’à la fin les Assemblées révolutionnaires remplies, comme toutes les assemblées, d’hommes faibles et incertains. Aussi bien, l’inquiétude estelle le signe du patriotisme. Les patriotes sont inquiets par état. Quiconque se rassure est suspect.
Augustin Cochin, qui a le premier et très profondément analysé cette formation ou plutôt cette déformation de l’esprit public, cite un rapport de Saint-Just qui montre quels prodiges furent accomplis en ce genre et à quel état de frénésie crédule pouvaient en arriver les purs, les solides, ceux de la dernière heure, ceux qui avaient guillotiné tous les autres. Voici quelques lignes de ce rapport : « En 1788, Louis XVI fit immoler 8.000 personnes de tout âge, de tout sexe, dans Paris, dans la rue Mêlée et sur le Pont-Neuf. La Cour renouvela ces scènes au Champ-de-Mars; la Cour pendait dans les prisons; les noyés que l’on ramassait dans la Seine étaient ses victimes; il y avait 4.000 prisonniers; l’on pendait par an 15.000 contrebandiers; on rouait 3.000 personnes; il y avait dans Paris plus de prisonniers qu’aujourd’hui. n (26 février 1794.) Cela est dit à la tribune de la Convention, applaudi, imprimé, envoyé aux moindres villages, commenté, répété, embelli. Les fidèles des Clubs croient tout. Les autres n’osent rien dire. Et, ajoute avec raison Augustin Cochin, toutes ces histoires ont la vie dure. Des conjurations inventées, des massacres fabriqués, des fausses alarmes, il subsiste une crainte vague mais tenace. « Des calomnies énormes et célèbres, comme le pacte de famine ou les tortures de la Bastille » ont été « si puissamment lancées
qu’elles vivent encore sans l’ombre d’un fondement. »
Excitation méthodique de l’opinion, pression de la rue sur les autorités nominales : tels sont les deux ressorts du véritable gouvernement révolutionnaire, celui des Clubs. En cet hiver où il est loin d’avoir conquis toute la France, les moyens de lui résister ne manquaient pas. Encore fallait-il les découvrir et les mettre en œuvre. Mais on sent qu’en face de cette puissance anonyme, le Roi et ses conseillers sont comme désemparés. Ils ne savent que faire. Ils se perdent en intrigues puériles sans se rendre compte que l’unique moyen de salut est de prendre à bras-le-corps le danger, d’opposer propagande à propagande, opinion à opinion. A l’été de 1789, Young, traversant la Bourgogne et l’Auvergne, ne revenait pas des étranges histoires qu’il entendait débiter gravement autour de lui : la Reine voulait empoisonner le Roi, et Monsieur, donner la Régence au comte d’Artois, mettre le feu à Paris, faire sauter le Palais-Royal... A Royat, il manque lui-même d’être emprisonné comme agent de Marie-Antoinette, chargé de creuser une mine sous le village... Mais Young est sur la voie de l’essentiel, quand il s’étonne de ne jamais entendre qu’un son de cloche. Dans son pays, dit-il, devant une pareille campagne, la Cour eût, il y a beau temps, inondé les comtés de journaux à elle, démenti, et, au besoin, calomnié à son tour. Cette riposte n’exigeait point de génie. Un programme de réformes, du caractère, une organisation, quelque suite dans les idées auraient suffi. A défaut d’un attachement raisonné, la monarchie conservait dans le peuple d’énormes puissances sentimentales qui se manifesteront par accès longtemps
encore et qu’il était indiqué d’utiliser au lieu de les laisser se dissiper en vaines explosions. Que cette besogne politique n’eût rien de fastueux : cela est certain, mais puisqu’on avait engagé la partie sur ce terrain, encore fallait-il la jouer selon la règle.
L’Assemblée installée au Manège, après un bref séjour à l’Archevêché, avait repris le débat sur la Constitution. Gouvernement, administration, justice, impôts, distinctions sociales, statut du clergé, droit civil, droit pénal : tout ce qui est la base même des sociétés était mis ou remis en question. Lorsque la question du veto avait été inscrite à l’ordre du jour, en septembre, l’Assemblée avait même refusé de prendre lecture d’un mémoire sur le sujet préparé par le Roi et par ses ministres. Ceux-ci ne pouvaient assister aux séances que s’ils y étaient mandés. Mais, tandis que, pour emporter un vote, les partis avancés ne reculent devant aucun moyen, si grossier soit-il, les amis de la Cour et les modérés ne montrent qu’indécision, division et mollesse. Tapage des tribunes, tumulte, menaces, manifestations extérieures, défilé de pétitionnaires : telles sont les armes ordinaires de la gauche, et sur cette assemblée trop nombreuse, peuplée d'hommes de bonne volonté, mais dépourvus de sang-froid, et perdus d’emphase, cette stratégie de réunion publique est, pour ainsi dire, infaillible.
Les aristocrates — nobles et prélats — affectent de ne pas se montrer dans ce mauvais lieu ou, s’ils y apparaissent, c’est pour rire, parler haut, lancer des impertinences, aigrir par leur attitude leurs adversaires et les galeries. Les modérés sont très affaiblis par la démission des cent vingt, presque tous remplacés par de nouveaux élus d’opinions plus radicales. Ils vont essayer de constituer en
lace du club de gauche — le Club des Jacobins — un club rival : Club des Impartiaux, puis Club monarchique qui, tout en maintenant le principe de la Constitution, devait combattre soit directement, soit par des sociétés affiliées, les campagnes et les projets des Jacobins.
Ceux-ci, de leur vrai nom. Société des Amis de la Constitution, étaient nés à Versailles, dans le sous-sol du café Amaury, avenue de Saint-Cloud. Ils ne furent d’abord que l’assemblée des députés de Bretagne, le Club breton. Puis ils admirent des représentants d’autres régions, de simples citoyens, et c’est probablement un Girondin, Kersaint, qui, en novembre, les baptisa. Quoi qu'il en soit, on retrouve là tout l’état-major qui a dirigé la campagne du doublement et des Etats, soit à Pans, soit en province, Le Chapelier, Lanjuinais, Sieyès, Mirabeau, Duport, Lacretelle, Barnave, les I.ameth, Condorcet, Desmoulins, Volnay, La Révellière- Lépeaux, Robespierre, Fréron... Le Club siège au couvent des Jacobins, rue Saint-Honoré. Il compte 1.100 membres à la fin de 1790. Par son bureau de correspondance, il anime les clubs provinciaux qui lui sont affiliés et qui, après épuration, sont issus des anciennes sociétés : il y en a 152 en août 1790, 406 en juin 1791. La pauvre « Société monarchique », elle, n’eut jamais que deux séances : la première, dénoncée dans tous les journaux comme contre-révolutionnaire, la seconde, insultée et dissoute par la populace. Son principal fondateur, Malouet, demanda la protection de l'Assemblée. Il fut traité de factieux, de perfide, d’empoisonneur du peuple et n’arriva pas à se faire entendre. Quant au club de droite, le Salon Français, ouvert en avril 1790, il fut fermé le 15 mai, à la suite de mani-
festations. De quelque côté que l’on se tourne, on trouve de l’honnêteté, de l’application, de l’éloquence, parfois aussi du fanatisme, mais pas de chef, ni de moyens. Un seul homme avait le tempérament, la volonté et l'ambition néçessaires pour dominer les événements au lieu de les suivre : Mira- Mme de Cabris, habillée en homme, il rencontre beau, Honoré-Gabriel de Riquetti de Mirabeau, député du Tiers d’Aix-en-Provence.
Mirabeau sort des proportions ordinaires de l’humanité. Il est taillé sur un autre patron que le commun des mortels, u Monstre », « exagération », « matamore ébouriffé » : dès sa petite enfance, lorsque son père parle de lui, c’est pour en faire un être d’exception dans le bien comme dans le mal.
Massif, la tête énorme sur des épaules larges, le tein£ blanc, le visage boursouflé et ravagé de petite vérole, les yeux châtains, les cheveux crépus, la bouche petite, la main fine, il attire et repousse à la fois. Voluptueux, ardent, sanguin, d’une sensualité tyrannique, il se dit lui-même un athlète en amour, et de ce côté, il est incorrigible, sans décence, sans mesure, servi par une puissance de séduction et de mensonge à laquelle peu de femmes résistent. On l’avait marié à vingt-trois ans à une demoiselle de Marignane. Il ne lui fut pas fidèle longtemps : juste assez pour se ruiner avec elle en fêtes et en prodigalités de toutes sortes. Au cours d’un voyage, il lui prend la fantaisie de s’arrêter à Grasse chez sa sœur : Mme de Cabris. En atten dant de la haïr avec fureur, il éprouvait pour elle une affection si exubérante que les bruits les plus injurieux avaient circulé sur leur compte. Un jour, comme Mirabeau se promenait en compagnie de un de leurs parents, un M. de Villeneuve, qui pas
sait pour avoir colporté certaines des calomnies dont la ville s’indignait. Excité par un repas copieux, Mirabeau lui casse son parasol sur le dos et l’assomme à demi. Scandale. Arrestation. Mirabeau est conduit au château d’If, puis transféré à Joux, près de Pontarlier. Bien traité par le gouverneur, à peu près libre d’aller et venir à son gré, il séduit la marquise Sophie de Monnier, s’évade, s’enfuit en Suisse avec elle, cueille au passage une cousine de sa sœur, est convaincu de rapt, condamné à mort par contumace, extradé et enfermé à Vincennes, tandis que Sophie accouche dans une maison de correction de la rue de Charonne.
A Vincennes, pendant trois ans, Mirabeau lit, travaille, écrit. Son cerveau comme son cœur est sans cesse en ébullition. Il sait tout, comprend tout. Le commerce, la finance, les lettres de cachet, le magnétisme, l’agiotage. Bicêtre, la statistique, les eaux de Paris, la littérature obscène, il n’est aucun sujet à la mode qu’il n’ait abordé et traité, avec éclat, tapage et succès. « Il n’ignorait rien, dit M. Aulard, de ce qui intéressait ses contemporains et ce qu’il avait appris il se l'assimilait assez vite pour paraître l’avoir su dès sa naissance. » Le règlement de Vincennes était sévère, mais ce n’était qu’un règlement. En fait, Mirabeau communiquait librement avec l’extérieur. Il en profite pour bombarde1' Sophie d’une correspondance fort chaude et, finalement, le 13 décembre 1780, il est remis en liberté. Sans un sou, « nu comme un ver », il s'installe chez Boucher, premier commis de la police dont ies généreux procédés ont grandement adouci son sort en prison. Mme Boucher n'est insensible ni à ses malheurs ni à sa personne. Il noue avec elle une intrigue menée lestement à son terme, en
même temps que quelques autres. Mais il n’a pas le temps de s’attacher à ces bagatelles et, à peine sorti de prison, le voici à nouveau emporté par le tumulte de sa vie.
Procès à Pontarlier, procès à Aix, internement de Sophie, jugement de séparation de corps obtenu par Mme de Mirabeau, duel avec un comte de Galliffet, action en reddition de comptes contre M. de Mirabeau père, liaison avec Mme de Nehra, voyage à Londres, procès avec un secrétaire, polémique avec Beaumarchais, campagne contre la Compagnie des Eaux, difficultés d'argent, voyages en Aile magne, des essais, des pamphlets, des livres, des démarches tantôt obséquieuses tantôt arrogantes auprès des ministres, l’agitation pour les Etats, les élections, les Etats : neuf ans d’orages, de luttes, de tempêtes, de scandales, un mélange de génie, de débauches et de charlatanisme, et, pour finir, la plus effroyable des réputations.
Nous croyons volontiers que les grands hommes ont eu aupi'ès de leurs contemporains un crédit égal â la renommée qu’ils ont laissée. En réalité, si Mirabeau était de tous les députés aux Etats, le plus célèbre, il était aussi le plus décrié. Ôn le considérait avec curiosité, mais avec méfiance. On subissait son éloquence, mais on le craignait. Exclu par la noblesse, il s’était fait élire par le Tiers, mais à ses collègues du troisième ordre, il n’inspirait aucune confiance. On parlait couramment de sa bassesse, de sa vénalité, de ses vices. Il parviendra à séduire, à convaincre, à arracher certains votes, il aura de l’influence, il n’aura jamais l’autorité. De là, dans toute sa conduite, un désaccord conti nuel, une dualité inévitable.
Pour vaincre les préventions, pour gagner la
popularité, il est contraint de se mettre à la tête du parti avancé, de se poser en tribun de la plèbe, en initiateur de la démocratie. C’est lui qui, après la séance royale du 23 juin, relève le courage de l'Assemblée et, de sa célèbre apostrophe, fait éclater la fragilité des menaces royales. En juillet, en octobre, c'est encore lui qui trouve les périodes les plus enflammées pour flétrir la concentration des troupes ou le banquet des gardes du corps. Le voilà l’idole de la foule. Il se complaît à ce rôle. Son tempérament l’y pousse. Le fracas, les cris, le contact des masses, tout cela lui fouette le sang, le grise, l’emporte. Et cependant, il est royaliste. Mieux que cela : il a une doctrine de la monarchie, un plan d’action très solide, très médité, auquel il reviendra toujours et que, pendant des mois, il essaiera de faire adopter par Louis XVI, convaincu, à juste raison, qu’il peut seul maintenir et consolider le trône. Un jour, à l’Assemblée, il se préparait à demander des sanctions sévères contre des émeutiers qui avaient pillé l’hôtel de Castries. Le côté droit, croyant à tort qu’il voulait prendre le tour de parole d’un de ses membres, proteste violemment contre sa présence à la tribune. Aussitôt Mirabeau entre en fureur, apostrophe la droite, l’accuse elle-même de sédition, glisse légèrement sur l’affaire de Castries et fait décréter le passage à l’ordre du jour, c’est-à-dire l’enterrement de la répression. C’est, en petit, l’image d’une année.
Dans les derniers jours de mai, Mirabeau ayant rencontré Malouet, lui avait dit : « Monsieur, je viens à vous sur votre réputation... Vous êtes un des amis sages de la liberté, et moi aussi. Vous êtes effrayé des orages qui s’amoncellent, je ne le suis pas moins. Il y a parmi nous plus d’une tête
i6z LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
ardente, plus d’un homme dangereux; dans les deux premiers ordres, dans l’aristocratie, tout ce qui a de l’esprit n'a pas le sens commun, et parmi les sots, j’en connais plusieurs capables de mettre le feu aux poudres II s’agit donc de savoir si la monarchie et le monarque survivront à la tempête qui se prépare, ou si les fautes faites et celles qu on ne manquera pas de faire encore, nous englouti ront tous... je sais que vous êtes l’ami de M. Necker et de M. de Montmonn qui forment à peu près tout le conseil du Roi... Je désire connaître leurs intentions. Je m’adresse à vous pour en obtenir une conférence... Ils doivent avoir un plan d'adhésion ou d’opposition à certains principes. Si ce plan est raisonnable, dans le système monarchique, je m’engage à le soutenir et à employer tous mes moyens, toute mon influence pour empêcher l’invasion de la démocratie qui s’avance sur nous. »
La conférence eut lieu. Necker s’y montra, dès l'abord, si froid, si distant, si réservé, que Mirabeau blessé s’en retourna sans avoir prononcé plus de quatre mots. Et puisqu’on ne voulait pas l’en tendre de bon gré, il s’appliqua à se faire craindre ; « Votre homme est un sot, il aura de mes nouvelles! » siffla-t-il à Malouet. Et il tint parole.
Un mois plus tard, Mirabeau entre en relation avec un grand seigneur belge passé au service de la France, le comte de la Marck, qui, à la faveur de quelques fiefs qu’il possédait dans le royaume, avait été élu député de la noblesse. Les deux hommes ont de l’estime l’un pour l’autre. Ils dînent souvent ensemble, tête à tête. Le comte a ses grandes et ses petites entrées à la Cour. Mirabeau cherche à reprendre le contact ; « Faites donc qu’au château, on me sache plus disposé pour eux que contre
eux. » Mais, au château, on fait la sourde oreille. Mépris, rancune, méfiance, peu importe : toutes les ouvertures restent sans réponse. Et chaque fois, Mirabeau s’irrite davantage. « Quelle fonction m’est-il donc possible de prendre? Le gouverne; ment me repousse et je ne puis que me placer dans le parti de l’opposition qui est révolutionnaire, ou risquer de perdre ma popularité qui est ma force. Les armées sont en présence, il faut négocier ou se battre; le gouvernement qui ne fait ni l’un ni l’autre joue un jeu très dangereux. » Et encore : « Tout est perdu; le Roi et la Reine y périront, et vous le verrez, la populace battra leurs cadavres... Oui, oui, on battra leurs cadavres. Vous ne comprenez pas assez les dangers de leur position; il faudrait cependant les leur faire connaître. »
Arrivent les journées d’octobre. Mirabeau se rend compte que la monarchie avilie ne peut se relever que par une action décidée et il dresse un grand mémoire qu’il fait remettre au comte de Provence dans l’espérance qu’il en parlera à la Reine. Tentative inutile. Il se tourne alors vers La Fayette. Chef de la seule force organisée, La Fayette était censé, auprès du Roi, protéger la Cour contre les séditions du peuple et, auprès du peuple, défendre la liberté contre les complots de la Cour. Mirabeau lui offre son alliance aux conditions suivantes : faire adopter publiquement par le Roi un pro gramme de monarchie constitutionnelle, avec un corps législatif qui consentirait l’impôt et un pou voir exécutif maître dans sa sphère; en finir avec la politique à la petite semaine de Necker; constituer un ministère de première force où figureraient à la fois Mirabeau et La Fayette et qui exercerait au nom du Roi et de l’Assemblée réconciliés
une véritable dictature. La Fayette enchanté de jouer les maires du palais, n’écoute qu'à demi. Il répond par des compliments, des mots aimables, des habiletés de détail. La négociation s’ébruite. Le 7 novembre, l’Assemblée déclare incompatibles les fonctions de ministre et de député.
Tout était à recommencer, et dans de très mauvaises conditions. Ecarté du ministère, Mirabeau ne pouvait plus être qu’un conseiller intime et mystérieux., et c’est à quoi, en effet, après bien des répugnances, Louis XVI finira par l’utiliser, en le payant. Mais ce rôle n’était pas fait pour lui. Premier ministre, représentant du trône, Mirabeau eût pu en pleine lumière s’installer sur la brèche qu’il avait ouverte et la défendre de toute son énergie. Ce n’était point le cas. Il lui fallait soutenir en public un personnage qu’il abdiquait en secret. Position fausse pour un génie aussi fougueux et une nature aussi indomptable. Tandis qu’il fait passer au Roi des notes sages, mesurées, prudentes, il éclate à chaque instant en sorties furieuses dont il doit ensuite s’excuser et corriger le mauvais effet. Il s’était prononcé en 178g contre les assignats; il en fait voter la création en 1790. Poussés à ce degré, le don de la parole et le sens du combat sont des forces dont celui qui en est habité n’arrive plus à se rendre maître.
Nous connaissons complètement les pièces remises par Mirabeau à la Cour. Elles consistent en cinquante rapports qui vont de juin 1790 à mars 1791. C’est un plan complet, non point de contre-révolution, mais d’utilisation de la Révolution. Ce qui est mort est mort et ne mérite pas d’être pleuré. Plus de distinction de classes. Plus de Parlements. Une monarchie moderne où le
pouvoir royal tenu de collaborer avec les représentants de la nation sera néanmoins beaucoup plus assuré et beaucoup plus fort que lorsqu’il était pris dans l’étau des corps privilégiés. Si cette base est admise, il n’y a plus qu’à aller de l’avant. Les ressources et les moyens ne manquent pas. Les occasions se présenteront d’elles-mêmes. La balle viendra au joueur. Mais qu’on se décide une fois pour toutes. Qu’on en finisse avec les demi -volontés, les réticences, les flottements! Qu’on dirige l’opinion au lieu de se laisser traîner par elle, en la maudissant. Bref, qu’on fasse le contraire de ce qu’on faisait depuis quinze ans!
C’était trop demander à Louis XVI. Son éducation, ses habitudes, sa philosophie, tout en lui s’opposait à ce changement de front. Il achetait les avis de Mirabeau, mais ne les suivait pas et subissait le prestige de La Fayette sans en profiter; on eût dit qu’il se complaisait à la stérile rivalité de ses deux mentors, afin d’avoir un prétexte pour ne pas sortir de l’indécision. Marie Antoinette eût pu comprendre la nécessité d’agir et l’y contraindre. Mais elle ne vit Mirabeau qu’une seule fois. En mars 1791, poursuivi par la haine de Barnave, de Duport, des Lameth et des Jacobins, épuisé par les excès de travail et les excès de plaisir, celui-ci tombait malade sans espoir de guérison. Le 2 avril, il mourait après d’atroces souffrances supportées stoïquement.
A ces dix-huit mois de trêve, qu’avait gagné la monarchie? Une ou deux grandes manifestations de loyalisme, des acclamations délirantes à la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, premier anniversaire de la prise de la Bastille, quelques paragraphes de la Constitution un peu moins défavo-
râbles à la prérogative royale, une apparence de sécurité : c’est tout. Ce n’est rien. A considérer les événements de haut : c’est une belle affaire manquée, une illustration nouvelle de la crise d’autorité, ouverte en 1774 par le renvoi de Maupeou; à les suivre dans le détail : c’est une série d’incidents plus ou moins graves, sans lien apparent, mais dont la répétition révèle un trouble général.
L’installation des nouvelles autorités administratives élues n’alla point sans désordres, là surtout où les passions religieuses étaient restées vives. Mais beaucoup plus inquiétantes encore furent les mutineries militaires, répétitions aggravées de l’affaire des gardes françaises.
Le ministre de la Guerre, La "1 our du Pin, était un brave homme et un bon soldat, mais faible, sensible, tout à fait de son temps, un de ces hommes, dit M. Madelin, qui essaient d’éteindre des incendies avec une éponge. Pour l’Assemblée, l’armée était une force réactionnaire dont il convenait de se méfier et, comme pour en hâter la dissolution, elle avait mis à l’étude le statut d’une armée nouvelle. Mais qu’était l’armée ancienne? Des soldats, gens de sac et de corde, • transformés en gardiens de la société par une discipline de fer, des sous-officiers aigris, parce qu’arrêtés dans leur avancement par de sottes mesures, des officiers divisés, les uns libéraux, ayant donné lors de la suppression des Parlements de 1788, l’exemple de la désobéissance, les autres, hommes de devoir mais désarmés par la défaillance de leurs supérieurs. Tout cela ne tenait que par la triple action de l’honneur, de la hiérarchie et de la force. Dès octobre 1789, la machine se détraque.
Humiliés par les municipalités investies du droit de réquisition, traités en suspects par les Clubs, les chefs n’arrivent plus à se faire obéir. Les plus énergiques sont dénoncés par les gazettes, hués dans les rues, et, à l’occasion, lapidés ou massacrés. Les casernes deviennent des foyers d’agitation révolutionnaire où trônent des comités de soldats qui s’arrogent le droit de vérifier les comptes d’administration et de dénoncer à l’Assemblée et au ministère les faits et gestes de leurs colonels ou de leurs capitaines. Un régiment se révolte parce qu’on veut le changer de garnison; un autre pille la caisse du quartier et dépose ses officiers; un troisième assiège la maison de son colonel. Au printemps de 1790, vingt corps de troupe se sont insurgés.
Dans les ports militaires, c’est pire. Centres artificiels où il n’existe d’autre industrie que l’arsenal, d’autre trafic que les modestes dépenses des officiers, d’autre bourgeoisie que quelques hommes de loi, ils se trouvent très vite livrés aux sociétés populaires dont les autorités et les gardes nationales ne sont que les humbles servantes. Ne recevant de Paris que de vagues exhortations à la douceur, sûrs d’être désavoués à la première ombre de résistance, les commandants multiplient les concessions, les bassesses, les affirmations de civisme, sans obtenir par cette abdication journalière autre chose qu’un redoublement d’anarchie. Dès la fin de 1789, les ouvriers abandonnent les arsenaux. A Toulon, le ier décembre, une mutinerie générale éclate dans les dépôts et les ateliers. Le commandant d’Albert de Rions essaie de faire tête. Sous prétexte de le soustraire aux vengeances, la municipalité le met en prison, avec tout son état-major. L’Assemblée n’ose même pas blâmer cet attentat, et, à peine
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Libéré, le comte de Rions est déplacé. A Saint- Domingue, les équipages de la station navale se révoltent, forment un gouvernement insurrectionnel. sont battus, s’emparent d’un des vaisseaux, le Léopard , et se réfugient à Brest où ils arrivent en août 1790. C’est le signal d’un soulèvement général qui ne prend fin que cinq mois plus tard par le désarmement de l’escadre. Les matelots de la division Saint-Félix, en croisière sur les côtes de l’Inde, avertissent poliment leur amiral qu en cas de guerre ils ne se battront que s’ils le jugent juste et opportun. A La Réunion, le commandant Macnemara est assassiné.
Là où les troupes restent dans le devoir, des conflits éclatent a-vec les nouveaux magistrats. La municipalité de Marseille entre en fonction en janvier 1790. A peine installée, elle exige du Roi le départ de la garnisor, qui lui est accordé. Il ne reste plus que les détachements logés dans les forts. La municipalité somme les commandants de les évacuer, sous peine d’être déclarés fauteurs de guerre civile, et pour appuyer son ultimatum, elle les fait cerner par six mille gardes nationaux. Ils capitulent. Un 'seul, le chevalier de Bausset, major du fort Saint-Jean, refuse sa signature. Il est massacré et sa tête promenée au bout d’une pique. « Accident fâcheux », dit le rapport officiel. Le ministère s’émeut et l’Assemblée prie le maire de remettre les forts à l’armée. Comme il est bien décidé à ne jamais les rendre, il imagine de les faire démolir. Tandis qu’il proteste à Paris de sa soumission, deux cents terrassiers commencent la destruction de la citadelle et les Jacobins instituent une contribution forcée pour les payer.
En dépit de son caractère émouvant de frater-
nité nationale, la fête de la Fédération précipita les troubles. Tous les régiments étaient représentés à la grande parade du Champ-de-Mars. Leurs délégués demeurèrent à Paris plusieurs jours. Caressés et endoctrinés par les Clubs, ils retournèrent dans leur province la tête en feu et bourrée de déclamations révolutionnaires. En août, trois régiments s’insurgent à Nancy. Le maréchal de camp de Noue est arrêté, arraché à son hôtel, blessé, mis au cachot. Le mouvement gagne Lunéville. Les gardes nationaux du département y adhèrent. Pressée par La Fayette, l’Assemblée ordonne à Bouillé, commandant en second des Trois Evêchés, d’organiser la répression. Il réunit une petite armée, marche sur Nancy, force l’entrée de la ville et, après une bataille de deux heures, qui fait trois cents morts ou blessés, se rend maître de la situation. Le Club des Jacobins de Nancy est dissous, les meneurs traduits devant les conseils de guerre qui prononcent trente-trois condamnations à mort et de nombreuses condamnations aux galères. Comme toujours, les timides et les peureux volent au secours de la victoire. L’Assemblée vote des félicitations à Bouillé. Les Jacobins de Paris envoient aux sociétés affiliées une adresse où ils vantent 1 obéissance et la discipline. Ce beau zèle ne dura pas. Trois mois ne s’étaient pas écoulés que l’Assemblée retirait ses compliments à Bouillé, faisait sortir les condamnés du bagne et rouvrait les Jacobins de Nancy. Pas d’ennemis à gauche.
Le prétexte des séditions militaires avait presque toujours été la mauvaise qualité de la nourriture, le désordre de la comptabilité, et l’insuffisance des fonds régimentaires. Mais ce manque d’argent n’était point propre à l’armée. L’Etat tout entier
souffrait du même mal, et la Révolution, en tarissant la perception des impôts et en anéantissant la confiance, n’avait fait que l’aggraver. Lorsque les possédants sont traités en suspects, en délin quants et en criminels, les recours au crédit sont voués au désastre. La Caisse d’Escompte était à bout de ses avances. Un emprunt d’Etat de trente millions lancé en août 1789 avait lamentablement échoué, avec deux millions six cent mille francs souscrits. Une seconde émission de quatre-vingts millions proposée peu après au public, à un taux plus avantageux (5 % contre 4 1/2), réussit à peine moins mal. En sept mois, elle ne rapporta que vingt-sept millions d’argent frais et cinquante-deux millions d’anciens papiers repris au pair : de quoi vivre trois semaines. Les dons volontaires et la contribution patriotique d’un quart du revenu ne furent qu’un prétexte à déclamations et à pleurnicheries, également grotesques. La suppression des privilèges aurait dû fournir quelques ressources nouvelles : avant même qu’elles aient produit un denièr, il fut décidé qu’elles seraient intégralement affectées à des dégrèvements au profit de certaines catégories de taillables. Quant au recouvre ment des impôts, en raison du bouleversement général et de l’impuissance des nouvelles administrations, il sera constamment inférieur aux prévi sions et ne donnera jamais que des résultats dérisoires.
L’Assemblée avait bien pris un certain nombre de mesures pour assurer le passage d’un régime à l’autre. Elle avait porté en supplément des impôts directs le montant des impôts de consommation supprimés et elle avait maintenu en fonctions l’ancien personnel, pour laisser le temps aux muni-
cipalités élues de se préparer au travail de répartition et de taxation, tout nouveau pour elles. On se flattait ainsi « d’éviter toute lacune dans les recettes ». Mais ces mesures n’étaient que sur le papier. Si les privilégiés, plus ou moins terrorisés, payèrent, les autres firent grève. M. Schnerb, dans son travail sur le département du Puy-de-Dôme, nous montre les collecteurs paralysés par la crainte de représailles, les contribuables ignorant par système les corps administratifs de l’ancien régime, les municipalités déclamant contre la façon dont les rôles d’autrefois avaient été dressés, mais n’arrivant pas à établir correctement les nouveaux, la masse enfin se rebellant contre toute tentative de perception, encouragée qu’elle était par l’impunité dont avaient joui les individus responsables des brûleries e! des crimes lors de la Grande Peur.
Mais si, de tous côtés, la matière imposable se dérobait, les dépenses, elles, se faisaient chaque jour plus nombreuses et plus pressantes : secours aux chômeurs, achats de blé, indemnités aux propriétaires d’offices supprimés, rembourse nents de cautionnements, dettes du clergé tombées à la charge de l’Etat par la suppression de la dîme : cent cinquante millions de plus à trouver par an, quand on manquait déjà du nécessaire.
Lorsque les nouveaux impôts entrèrent en vigueur avec beaucoup de retard, en janvier et en mars 1791, ce fut une autre déception. La contribution foncière n’était guère qu’une résurrection de la taille réelle : faute de cadastre, elle en conservait tous les défauts. Les rôles de 1791 ne commencèrent à être recouvrés qu’en 1793. Pour la cote mobilière, le système adopté par la Constituante était trop compliqué : il sera aboli en 1795; il
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faudra reprendre la question maintes fois et on y travaillera encore sous le Consulat. La patente donnera aussi des déboires analogues : supprimée en 1793, rétablie deux ans plus tard, remaniée à plusieurs reprises, elle restera des années sans rapporter grand-chose.
Le gouffre ne pouvait être comblé que d’une manière : en y jetant la fortune des particuliers et plus spécialement la fortune du clergé, qui ne ressemblait point aux autres et que la tradition et le courant général des idées permettaient de regarder comme une fraction de la fortune publique temporairement détachée.
L’idée était dans l’air depuis longtemps. Calonne l’avait eue et l’avait fait répandre. Beaucoup de cahiers l’avaient appuyée. Elle s’imposait d’autant mieux que, de cette masse énorme de richesses, une grande partie ne servait plus qu’à faire vivre des chapitres oisifs, des abbés de cour et des ordres monastiques en décadence. Les mots décisifs furent prononcés par un évêque, Talleyrand. Le 10 octobre, il proposait de remettre les biens du clergé à l’Etat et son projet était aussitôt repris, complété et soutenu par Mirabeau, Barnave et Thouret.
Leur argumentation avait le mérite d’être simple et directe. Le clergé ne pouvait être regardé comme le véritable propriétaire des biens ecclésiastiques, mais seulement comme l’administrateur d’une fortune léguée à l’ensemble des fidèles, c’est-à-dire au pays entier qui conservait sur elle une pleine souveraineté. Le clergé n’existant plus en tant qu’ordre, ne pouvait exister en tant qu’administraieur. L’Etat était dans le droit et la logique en se substituant à lui. Une seule condition : reconnaître le passif au même titre que l’actif; assurer les dépenses qui
étaient la contrepartie des recettes. En vain, les défenseurs de la propriété ecclésiastique, l’évêque de Boisgelin, les abbés Maury et Sieyès objectèrentils que les dons avaient été faits non point à la communauté des fidèles, mais à tel établissement particulier, à telle église, à tel monastère, nommément désignés; que la propriété collective méritait autant de respect que la propriété privée; que toucher à l’une c’était préparer la destruction de l’autre; que l’opération projetée ne rapporterait rien au Trésor et ne servirait qu’à enrichir la bande noire des spéculateurs et des intermédiaires. Aucun raisonnement ne pouvait tenir contre la menace de banqueroute et si, par surcroît, les députés n’avaient pas cru à la nécessité de la confiscation, ils l’auraient néanmoins votée pour enlever au clergé son principal instrument de puissance et de prestige.
Le 2 novembre, par 568 voix contre 346, l’Assemblée se rallia à la proposition Talleyrand; les biens du clergé étaient déclarés à In disposition de la Nation, à charge pour celle-ci de pourvoir éventuellement, d’une manière convenable, aux frais du culte, à l’entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres, formule encore vague d’où il ne résultait ni la mise en vente, ni même le séquestre. Mais il était clair que cette situation ambiguë ne pouvait se prolonger longtemps. L’Etat n’avait pas besoin d’une hypothèque lointaine, mais bien de secours immédiats et, pour lui, tout le problème consistait à réaliser rapidement les réserves cju’il venait de s'attribuer. Une adjudication précipitée de deux ou trois milliards de terre étant une impossibilité absolue et évidente, il ne restait qu’à préparer une aliénation progressive en anticipant sur les paiements par une émission
de papier-monnaie. Mais par qui ce papier serait-il émis? En quelle quantité? Et comment?
Nous savons par beaucoup d’expériences combien il est dangereux de laisser à l’Etat la faculté d’imprimer à son gré des billets. Un intermédiaire vigilant, un établissement autonome assez fort pour résister aux injonctions du ministre des Finances est, en cette matière, le moyen le plus sûr de prévenir les catastrophes. En dépit de son existence mouvementée, la Caisse d’Escompte gardait, au milieu du désarroi, assez de crédit et assez de solidité pour jouer ce rôle de régularisateur. Necker la mettait en avant. Cela suffisait pour que l’Assemblée n’en voulût pas. On piétina un mois à la recherche d’une autre combinaison. Enfin, les 19 et 21 décembre, on décida de créer une caisse nouvelle : la Caisse de V Extraordinaire que devait alimenter la vente de 400 millions de biens nationaux à désigner ultérieurement, après inventaire. Sans attendre, la Caisse émettait pour la même somme de 400 millions, des assignats divisés en coupures de mille francs et produisant un intérêt de 5 %. Ces assignats seraient, pour une part, remis à la Caisse d’Escompte en remboursement de ses avances et, pour le reste, reçus de préférence dans le paiement des biens nationaux.
Il ne s’agissait pas encore d'un véritable papier monnaie, mais d’une obligation hypothécaire, impossible à utiliser dans les transactions courantes. Ces 400 millions ne tardèrent pas à être dévorés, et, au printemps de 1790, on se retrouvait devant le déficit avec une dette un peu plus lourde et une opinion un peu plus inquiète. Aussi, en avril, l’Assemblée franchissait-elle un nouveau pas : le clergé était purement et simplement dépossédé; l’Etat pre-
nait à son compte toutes ses charges; les biens ecclésiastiques confisqués, se trouvant désormais nets de toute revendication, étaient donnés en gage direct aux assignats; lesquels assignats auraient désormais cours forcé et devraient être reçus comme espèces sonnantes dans toutes les caisses du royaume. Le 9 juillet, l'aliénation totale des biens nationaux par le moyen du papier-monnaie était décidée. Le 29 septembre, une nouvelle tranche de 800 millions de billets — ne portant pas intérêt, cette fois — était émise pour le remboursement de la dette publique. Après un an de tâtonnements, la Révolution avait trouvé sa politique financière : l'inflation.
Lorsqu’on relit les débats qui précédèrent le vote de ces différentes mesures, on est frappé de leur actualité. C.e sont des paroles que nous avons entendues, des discours qui ont sonné à nos oreilles, des arguments qui nous sont familiers. La science financière n'est pas neuve. Ce sont toujours les mêmes problèmes qui se posent et les solutions possibles, bonnes ou mauvaises, 11e sont pas très nombreuses. Pas plus que les gouvernements européens après la guerre, les Constituants n'avaient à chercher bien loin pour trouver des exemples et des leçons. Si le système de Law datait de soixante-dix ans, la faillite du papier américain était encore sous leurs yeux Mais rien ne sert aux foules passionnées et l’on trouve toujours des raisons pour les aveugler.
L'inflation de Law et l'inflation américaine étaient, disait-on, de mauvaises inflations, des inflations condamnables, parce qu’elles ne reposaient que sur des espérances : pour l'une, les trésors imaginaires du Mississippi; pour l’autre, 1 avenir incertain d’une République naissante. Pouvait-on assi-
miler à ces cautions nuageuses deux milliards de bonne terre française? Pouvait-on imaginer un papier plus solide, plus sain, plus honnête que celui qui représenterait ce trésor?
Les sages faisaient remarquer que 1 on ne s’arrê terait pas sur le chemin des émissions si l’on s’y engageait d’un cœur aussi léger; que la valeur nominale des billets ne tarderait pas à excéder la valeur réelle du gage; que cette valeur même était assez mal connue et, au surplus, sujette à varier selon les récoltes, le prix du blé, l’augmentation ou la diminution du commerce; qu’enfin si un bien foncier est suffisant pour gager une obligation enfermée dans un tiroir aussitôt signée, il ne l’est pas pour garantir un papier-monnaie qui ne se soutient qu’à la condition de pouvoir être échangé à chaque instant contre une quantité fixe de monnaie métallique. Si un particulier refusait de recevoir des assignats, serait-il possible de lui offrir en remplacement un pan de mur pris à une abbaye ou un morceau de pré enlevé à un chapitre, comme on lui aurait offert, dans le cas d’un véritable papier monnaie, des écus ou des louis? Au-dedans et audehors de l’Assemblée, Talleyrand, Condorcet, Malouet, Lebrun, Dupont de Nemours, Lavoisier, multiplièrent contre l’assignat-monnaie les avertissements et les conseils. Impossibilité d’arrêter les émissions sans une crise effroyable, dépréciation accélérée des billets à l’égard de l’argent, bouleversement des fortunes, élévation du prix de la vie allant de pair avec l’accroissement des moyens de paiement, désorganisation du commerce, misère générale : il n’est à peu près aucun des événements qui devaient suivre qui n’ait été prévu par eux. Dupont de Nemours fit scandale en annonçant le
pain à cinq sous la livre, le vin à seize sous la bou teille, les souliers à douze francs la paire. Il n’avait qu’un tort : celui d’être trop modeste dans ses éva luations. En 1796, le pain sera à 50 francs et la paire de bottes à 4.000.
Aux arguments les plus forts et les plus convaincants, à la protestation presque unanime des places de commerce, les partisans de l’assignat-monnaie répondirent par des raisons d’opportunité et de politique.
Le numéraire se cache, l’industrie languit, le commerce souffre. L’assignat ramènera l’abondance. Abondance factice si l’on veut, mais qu’importe? Tout est préférable à la stagnation, à la gêne et au chômage. Si les billets se déprécient, on n’aura que plus d’intérêt à s’en débarrasser rapidement. La vente des biens nationaux en sera accélérée, la production stimulée. « On nous parle, s’écriait Mirabeau, de la hausse des denrées, du renchérissement de la main-d'œuvre et de la ruine des manufactures qui doit s’ensuivre. Eh! qu’on nous parle donc aussi des centaines de manufactures qui n’ont point d’ouvrage, de cette foule d’ouvriers qui meurent de faim, de ces milliers de marchands dont les affaires s’anéantissent dans un repos dévorant!... On vous dit que doubler ainsi le numéraire, c’est doubler en peu de temps le prix de tout; que le même nombre d’objets à représenter ayant le double de signes, chacun d’eux doit perdre la moitié de sa valeur. Fausse conséquence, s’il en fut jamais! car les signes étant doublés, les objets à représenter se multiplient, les consommations, les reproductions s’accroissent, mille choses abandonnées reprennent leur valeur, les travaux augmentent, d’utiles entreprises se forment et l’industrie fournit une nouvelle matière à denou
velles dépenses!... » Et l’abbe Brousse renchérissait « Avez-vous bien calculé les besoins accumulés de l’agriculture, du commerce, de l’industrie? Savezvous quelle est la mesure précise de leurs demandes, après tant d'années de détresse, d’oppression, lorsque le tègoe de la liberté commence? Qui pourra prononcer qu’un milliard de plus, loin d être une surcharge accablante, ne sera pas plutôt un germe de vie et de bonheur? -Voyez plutôt par ce nouveau secours les arts et l’activité commerciale se ranimer, s’élever à de nouvelles entreprises, tenter des spéculations plus hardies, la mer se couvrir de nouvelles flottes... tous les genres de prospérité se répandant sur le sol favorisé de la France! » D’ailleurs, si 1 on ne veut pas de l'assignat, par quoi le remplacer? Des privations, des économies, une conversion forcée de la dette, de nouveaux impôts perçus rigoureusement? Autant de façons de compromettre l’Assemblée et de la faire haïr du pays.
Au contraire, l’assignat nouera indissolublement le sort de la Nation et le sort de la Révolution. Tous les acheteurs de biens ecclésiastiques seront personnellement intéressés à l’abaissement définitif du clergé. Tous les porteurs d’assignats deviendront les défenseurs du régime qui les a créés. « Les assignats, disait Montesquiou, seront le lien de tous les intérêts particuliers avec l’intérêt général. Leurs adversaires mêmes deviendront propriétaires et citoyens par la Révolution et pour la Révolution. Ils vivront de cette terre désormais affranchie malgré eux, et ce sera le terme des vaines terreurs, par lesquelles ils voudraient nous arrêter. » Et encore : « 11 s’agit d’affermir la Constitution, d’ôter toute espérance à ses ennemis, de les enchaîner au nouvel ordre par leur propre intérêt. »
Les meilleurs principes d’économie politique ne pesaient par lourd en lace d'une pareille tentation. La démission de Necker, devenu aussi impopulaire qu’il avait été adulé, passa presque inaperçue et ne changea rien. Aux 1.200 millions d’assignats primitifs s’ajoutèrent 600 nouveaux millions le 18 mai 1791, 300 millions le 17 décembre, 300 le 30 avril 1792, 300 le 31 juillet, 400 le 24 octobre, 300 le ier février 1793, 1.200 le 7 mai, 2 milliards, le 28 septembre. En 1796, on sera à 45 milliards.
Moins les billets ont de valeur, plus il en faut. Plus on en imprime, plus ils baissent. Chaque dépréciation nécessite une nouvelle émission. Chaque émission entraîne une dépréciation. De millions en milliards, la machine roule à l’abîme, . mais pour l’arrêter dans cette course funeste, il faudrait un immense courage et une héroïque volonté. L’inflation, c’est la facilité, l’illusion, le péril ajourné, la difficulté remise au lendemain. Et il est si commode de cacher l’enchaînement fatal des choses par des jeux de chiffres, des menaces aux aristocrates, des déclamations contre Pitt et Cobourg! En se dépréciant, l’assignat créait un terrain de choix pour la démagogie et chaque entreprise de la démagogie était un coup à l’assignat. Par ce double propulseur, les phénomènes révolutionnaires devinrent de plus en plus intenses. Pour grossir le gage terrien du papier, les Assemblées furent amenées à créer de nouvelles catégories de suspects, dont les crimes imaginaires ou réels servirent de prétexte à de nouvelles confiscations. La chute du change, la vie plus chère, la disette, l’agiotage, l’effondrement des fortunes contribuèrent à accroître la panique et à mettre le pays dans l’état d’affolement nécessaire aux mouvements insurrectionnels et aux
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mesures extrêmes. Après s’être grisées un instant de la richesse fictive qui sortait des presses de l’Extraordinaire, les villes vécurent pendant des années dans la gêne et dans la peur de la famine. Et comme loin de renier ses premières erreurs, la Révolution s’y enfonça davantage, par l’effet conjugué du mal er du remède, la situation ne fit qu’empirer, jusqu’au jour où tout craqua.
Mais, par un contraste très naturel, l’assignat qui ruinait les villes enrichissait les campagnes. Les bien nationaux étaient payables en assignats et les acquéreurs avaient douze ans pour se libérer. Comme l’Etat reprenait son papier au pair, il suffisait d’attendre la baisse, pour profiter de la différence entre la valeur nominale et la valeur réelle. En 1796, un assignat de 100 livres, qui valait six sous, était accepté aux guichets officiels en paiement de 100 livres de bonne terre. Les paysans qui, en échange de leur blé ou de leur beurre, recevaient des quantités croissantes de vignettes, pouvaient avoir une ferme au prix d’un pigeonnier. Plus le mouvement de dégringolade s’accéléra, plus grand fut leur bénéfice. Encore au début y eut-il une certaine concurrence et quelques règlements au comptant. Des prêtres, des nobles, des bourgeois qui avaient des fonds liquides se portèrent acheteurs sans la moindre hésitation, ni le moindre scrupule. Les paysans, tout en n’étant pas exclus de ces premières opérations, n’en eurent donc pas la plus forte part. Mais, par la suite, les gros acquéreurs se trouvèrent à leur tour proscrits et leurs biens, propres ou acquis, furent mis en adjudication. Ceux qui furent épargnés virent fondre leurs revenus, tandis que les ruraux, producteurs de denrées de première nécessité, augmentaient leurs
prix en proportion de la baisse de la monnaie et, en définitive, ce furent eux les grands profiteurs de l’affaire. Non point assurément les journaliers — ceux là réclamaient un partage égal et une distribution gratuite — mais les laboureurs, les fermiers, les tonneliers, à la façon du père Grandet, les marchands de vin, les aubergistes, les artisans et les boutiquiers de village. Dans une étude sur les ventes dans les Bouches-du-Rhône, M. Moulin cite le cas de trois sœurs : Marie, Magdeleine et Thérèse Chabrier qui achetèrent pour 2 18.000 livres, sur mise à prix de 61.350 livres, une maison provenant de la congrégation de Saint-Homobon, qu’elles payèrent en sept mois. En numéraire, elle leur revint à 28.564 livres. Ou encore le cas d’Augustin Blanc .qui eut pour 370 livres en numéraire, un pré et une grange estimés 1.890 et adjugés 6.100.
Sur ce point, la majorité de l’Assemblée avait vu juste. L’assignat assura la Révolution. Craignant d’être dépossédés par une réaction, d’autant plus attachés à leur terre qu’ils l’avaient eue pour presque rien, les acquéreurs de biens nationaux devinrent les défenseurs obligés du régime qui les avait rendus propriétaires à si peu de frais. Mais s’ils sont les appuis de la Révolution, ils n’en sont point les animateurs. Pour eux, elle a déjà porté tous ses fruits. La question agraire résolue au-delà de toutes leurs espérances, ils ne souhaitent rien de plus. Quand viendront les jours sombres de la guerre et des réquisitions, ils appelleront de leurs vœux le dictateur républicain qui saura à la fois sanctionner l’éviction des aristocrates et assurer à leurs successeurs la jouissance paisible des fortunes confisquées. Des décrets de finances de 1790, sortirent ainsi toute une série de conséquences contradictoires,
mais logiques, qui pèseront sur les années suivantes.
Les Constituants font dans l’histoire figure d’hommes prudents. Il arrive à des observateurs superficiels d’opposer leur action à celle des deux autres Assemblées. C’est pure rêverie. La politique de la Constituante engageait si profondément l’avenir que la Législative et la Convention ne pourront guère qu’en subir ou en développer les effets. Entre elles, il n’y a ni coupure, ni déviation, mais une succession insensible. Ce que l’une a fait avait été amorcé par l’autre. Cela est vrai pour la question financière. Cela l’est aussi pour la question religieuse.