‹ La révolution françaiseChapitre 7 sur 18 · VARENNES · texte numérisé non relu

VARENNES

En dépouillant le clergé de ses dîmes d’abord, de son capital ensuite, les Constituants s’étaient engagés du même coup à rembourser ses dettes et à salarier ses membres. L’Eglise et l’Etat se trouvaient ainsi étroitement associés, et, sous prétexte d’économies et de réformes, l'Assemblée fut vite tentée de régler les affaires du corps ecclésiastique de manière à se le subordonner entièrement.

Du dehors et à distance, l’Eglise a de la force et de la grandeur. Cent vingt-cinq mille personnes environ sont engagées dans les liens sacrés : cent trente évêques, cinq ou six cents grands vicaires, cinquante mille curés, quinze ou dix-huit mille chanoines et chapelains, soixante mille religieux et religieuses : une véritable armée où ne manquent ni les connaissances, ni les talents. Lorsqu’aux processions de la Fête-Dieu se déroule le long cortège des confréries et des congrégations, lorsque parmi les tapisseries et les feuillages étincelle le trésor des cathédrales et des monastères, qui aurait l’impiété de chercher au-delà de ces splendeurs quelque signe

de décadence ou de fatigue? Et pourtant l’Eglise de France dépérit. Non point que les membres indignes y soient nombreux. Dans sa grande Histoire religieuse, M. de la Gorce remarque très justement que les dépravés sont, parmi les prêtres de 1789, une infime exception. Mais si le scandale est rare, le zèle ne l’est pas moins. Des journées sans heurt, des études sans foi, une religion sans flamme : telle est la vie de beaucoup de clercs. Ils prêchent, mais sans ardeur. Ils secourent les pauvres, mais ils ne les cherchent pas. Les plus actifs s’emploient à la gestion compliquée des fondations de l’ordre; les plus érudits rédigent des mémoires pour les Académies; les plus ambitieux se poussent dans les assemblées locales. Entre tant de soucis terrestres, il ne reste rien pour Dieu. Des monastères se dépeuplent faute de novices, et, au bas de la hiérarchie, les curés de campagne, mal payés, surchargés de besogne, expédient leur ministère comme un métier qui ne nourrit plus son homme.

Un changement était nécessaire. Il s’imposait aux catholiques les plus intransigeants et il semblait d’autant plus facile à réaliser que le bas clergé s’était montré dès le début très favorable à la Révolution et que, somme toute, les évêques n’avaient à peu près rien fait pour en gêner le cours, pas même lorsqu’il s’était agi de la nationalisation. La marche à suivre était tout indiquée : une négociation régulière entre le Roi et la Curie ou, tout au moins, des pourparlers officieux par l’intermédiaire des principaux prélats. Mais les Constituants étaient trop étroitement philosophes pour se plier à cet empirisme. Les uns considéraient l’Eglise comme le refuge infâme de toutes les superstitions et croyaient sincèrement que 1 esprit humain ne serait affranchi

qu’au jour où elle-même serait écrasée; d’autres, imbus de droit romain, serviteurs passionnés de l’Etat, n’admettaient entre lui et les individus ni corporations, ni corps intermédiaires; d’autres, enfin, protestants et jansénistes, portaient dans leurs veines les rancunes inassouvies de Port-Royal et des Camisards. Déjà, le 28 octobre 1789, un décret surpris en une fin de séance, avait suspendu à titre provisoire l’émission des vœux solennels dans les monastères. Le 13 février 1790, l’interdiction devenait définitive. Quant aux vœux anciens, le pouvoir civil devait désormais les ignorer et ne plus en assurer le respect. Enfin, un regroupement des religieux dans un petit nombre de maisons était ordonné. L’évacuation des couvents désaffectés ne suscita point d’agitation. Beaucoup de villes et de villages avaient demandé par voie d’adresse le maintien de leurs abbayes. Les sympathies 11’allèrent point au-delà. Il n’y eut de troubles graves cju’à Montauban où catholiques et protestants se battirent.

Ce n’était là encore que des escarmouches. L’assaut véritable fut livré au printemps de 1790. lorsque le Comité ecclésiastique de l’Assemblée eut terminé son rapport. Les plus importants de ses membres étaient des avocats et, plus particulièrement, d’anciens avocats du clergé. Ils ont plaidé des procès de dîmes, de. succession, de mitoyenneté, à ce titre « ils n’ont pénétré le monde ecclésiastique que par ses petitesses, ses rapacités, ses compétitions vaniteuses. N’ayant vu que quelques dossiers pleins de misères, ils se sont persuadés que toute la vie cléricale n’est que la répétition de ces mêmes dossiers » et, peu à peu, leur est née l’idée de l’affranchir et de la renouveler par un retour à la siinpli-

cité primitive. Du même comité, font encore partie un évêque effaré qui n’y paraît plus, quelques timides abbés, dociles dans l’espoir que leur docilité sera récompensée et, pour le reste, des légistes rogues et austères qui veulent réduire les prêtres au rôle subordonné d’officiers de morale et d’instruction, selon la formule de Mirabeau et l’esprit du Vicaire savoyard. De la collaboration des légistes et des jansénistes sortit le projet de Constitution civile qui fut déposé le 21 avril, discuté à la fin de mai, voté article par article avec de sensibles modifications dans le courant de juin, adopté dans l’ensemble et soumis à la ratification du Roi, le 12 juillet.

La Constitution s’ouvrait par toute une série de suppressions. Elle détruisait tous les bénéfices auxquels nulle charge n’était attachée, abolissait tous les chapitres, destituait quarante-huit évêques pour n’en plus laisser subsister qu’un seul par département, réduisait à dix le nombre des archevêques, appelés désormais métropolitains et n’admettait plus qu’un seul curé par ville de dix mille habitants ou par commune rurale de deux lieues carrées environ. Evêques et curés seraient choisis par les électeurs qui nommaient les Conseils de district et de département. Les élections se feraient à la pluralité des suffrages et nul n’en serait exclu : ni les libres penseurs, ni les hérétiques, ni les juifs. L’institution canonique serait donnée aux évêques non par le pape, mais par le métropolitain. S’il refusait, le tribunal civil désignerait un autre prélat pour le remplacer. Le pape serait simplement informé des nominations, mais il était entendu que cette démarche serait le signe « de l’unité de foi et de communion avec le chef de l’Eglise universelle ».

Fonctionnaires, les curés seraient divisés en huit classes avec des traitements échelonnés de 1.200 à 6.000 livres. Les évêques recevraient 12.000 livres, les métropolitains 20.000 en province et 50.000 à Paris. Par contre, le casuel était supprimé et les offrandes réservées aux pauvres.

Tel est le contenu de cet acte étrange qui ne répondait à aucune conception nette. Les uns y avaient vu une étape vers l’anéantissement de la foi, les autres un expédient pour garder ce qu’il faut de religion au peuple. Ceux-ci y avaient cherché une revanche et ceux-là l’espoir d’une renaissance. (( De ces collaborations de pensées, dit M. de la Gorce (dont nous ne faisons que suivre le remarquable exposé), est née une confusion immense. Chaque disposition s’accompagne de clauses contradictoires. On sent une œuvre à plusieurs faces, fragile, travaillée de germes dissolvants et destinée à périr, soit sous la foi intégrale qui renaîtra, soit sous la montée de l’incrédulité qui submergera tout. » Jugeant pour des raisons de bonne police la religion profitable à l’ordre social, les Constituants avaient voulu « l’emprisonner dans un cadre officiel où elle se conserverait, sans se renouveler ni s’étendre », et, du même coup, ils n’avaient donné à l’Eglise d’autre choix que la servitude ou la révolte. En cas d’obéissance, ce serait l’esclavage; en cas de rébellion de conscience : la guerre civile.

Les membres du Comité ecclésiastique avaientils pressenti ce dilemme? A la fin de leur projet, ils avaient ajouté un paragraphe ainsi conçu : « Le Roi sera supplié de prendre toutes les mesures qui seront jugées nécessaires pour assurer l’exécution du présent décret. » Que signifiait ce langage énig

matique, sinon que le Roi serait chargé d interpréter et peut-être d’adoucir les volontés de l’Assemblée, de manière à les rendre acceptables pour l’autorité pontificale? Mais, bien qu’au milieu de juin une nouvelle bataille entre protestants et catholiques eût ensanglanté les rues de Nîmes, l’Assemblée ne semble pas avoir admis une seule minute l’éventualité d’une résistance. Elle sup prima l’invitation faite au Roi de négocier, sans lui substituer le moindre article qui réprimât Fin docilité. Imprévoyance majeure, sans doute, mais la somnolence du clergé n’annonçait-elle pas toutes les capitulations?

Le pape Pie VI régnait depuis 1778. Il avait assisté à peu près dans tous les pays de la chrétienté, à un affaissement des forces catholiques, attaquées de front par les philosophes, minées sourdement par les princes réformateurs. Naturellement actif et ambitieux, il était, à force d’avanies, devenu patient, prudent et résigné. Les premières mesures révolutionnaires l’inquiétèrent beaucoup, mais il s’appliqua à n’en rien laisser paraître. Le cardinal secrétaire d’Etat, Zelada, un vieillard de soixantedouze ans, plus avide de repos que de bataille, lui conseillait la temporisation. L’ambassadeur de France, le cardinal de Bernis, le suppliait de ne rien brusquer... Il se contenta, dans une lettre très confidentielle, d’exhorter Louis XVI « à veiller, sur le dépôt de la foi, à ne pas permettre que l'erreur s’emparât du sanctuaire ». Vinrent, à l’automne de 178g, la sécularisation des biens d’Eglise, puis en février 1790 l’interdiction de prononcer des vœux monastiques et la suppression des ordres religieux. Le pape ne pouvait plus se taire.

Le 29 mars 1790, dans un consistoire secret, il

condamnait les lois récentes; mais son allocution ne fut pas publiée, les journaux reçurent l’ordre de n’en rien dire et le Sacré Collège approuva unanimement cette attitude. De Paris, tandis que la Constitution civile commençait à faire parler d'elle, le nonce transmettait à chaque courrier les avis qu’il recueillait parmi les membres de l’épiscopat. Tous recommandaient la conciliation : « Il faut, répétaient-ils, que Sa Sainteté vienne au secours de l’Eglise de France et, même au prix des plus grands sacrifices, sauve l’unité. »

Louis XVI lui-même ne désespérait pas de trouver un arrangement qui lui permettrait, en conscience, de sanctionner la réforme ecclésiastique sans offenser ni Dieu, ni l’Eglise. A Saint-Cloud, où il s’était installé pour les beaux jours, il jouissait sans arrière-pensée de l’apaisement qui avait suivi les grands périls d’octobre. Pendant l’hiver, il avait visité les hôpitaux et les églises. Il s’était montré dans la rue. Presque partout, il avait été accueilli non seulement avec respect, mais avec affection. Deux jours après le vote de la Constitution civile, il présidera la fête de la Fédération, assistera à la grand-messe célébrée au Champ-de-Mars et se fera acclamer frénétiquement. « L’idolâtrie pour la monarchie se répand avec la force la plus violente, écrivait le Courrier de Provence , et l’on a semblé oublier les restaurateurs de la liberté française... » Tous ces témoignages d’attachement et de respect, loin d’inciter le Roi à préparer une réaction, le confirmèrent au contraire dans sa politique de ménagements et de temporisation. Roi constitutionnel, entouré de l’amour de ses sujets, il attendrait dans une expectative affable que les circonstances fissent apparaître la nécessité d’un pouvoir

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exécutif plus fort. Les directoires de départements et de districts qui venaient d’être élus et qui se composaient en général de bourgeois rangés et honnêtes, fort attachés à l’ordre et au trône, ne tarderaient pas à se rendre compte que, faute d’un chef, l’administration fonctionnait mal. Certains que le Roi ne méditait aucune entreprise contrerévolutionnaire, rassurés par la loyauté avec laquelle il avait appliqué les lois fondamentales, les députés seraient contraints de lui rendre quelques prérogatives essentielles. A quoi bon compromettre les bénéfices de cette résignation dans un conflit clérical où il ne serait pas suivi par la bourgeoisie conservatrice, demeurée très voltairienne?

Pour la défense de la religion, Louis XVI était prêt à tout supporter, mais justement parce que la partie était grave et qu’une fausse manœuvre pouvait entraîner les pires catastrophes, il lui répugnait de s’engager contre l’Assemblée sans avoir épuisé tous les moyens de conciliation. Aussi imagina-t-il de ratifier et de publier la Constitution, en demandant en même temps au pape de la reconnaître à titre temporaire. Entre le provisoire et le définitif, les jours passeraient, l’Assemblée satisfaite d’avoir triomphé en principe, ne refuserait pas de se prêter aux modifications indispensables et le cap serait doublé sans tempêtes.

Cette manœuvre devait être vaine. D’une part, la Constitution atteignait trop la discipline pour pouvoir être sanctionnée par le pape, même sous bénéfice de révision et, d’autre part, les Constituants étaient trop systématiques pour tolérer la moindre correction à leur œuvre. L’archevêque d’Aix, Bois gelin, qui était cependant l’homme le plus mou et le plus disposé aux reculades, rédigea une brève

réfutation de la nouvelle loi et tout aussitôt ses réserves furent contresignées par trente évêques et archevêques, membres de l’Assemblée, et par quatre-vingt treize autres prélats. Mais dans leur désir anxieux d'éviter le schisme, les autorités ecclésiastiques n'allèrent point au-delà des protestations doctrinales. Elles se retranchèrent dans une attitude passive, feignirent d’ignorer ia Constitution et attendirent que leurs adversaires prissent l’initiative des premiers coups. Les chanoines continuèrent à officier. Les évêques supprimés gardèrent leur juridiction. Les évêques conservés refusèrent d’agrandir la leur. Le pape lui même, n’approuvant ni ne désapprouvant, se contenta d’entreprendre une consultation générale des cardinaux, des théologiens et des chefs d’ordres. La situation devenait fort embarrassante. Les directoires de départements et de districts chargés d’appliquer la loi ne savaient comment s’y prendre. Les uns 11e faisaient rien, les autres faisaient trop et ce mélange incohérent de rigueur et de négligence compliquait encore les choses. C’est alors que naquit dans la majorité de l’Assemblée la volonté têtue d’en finir par un coup de force, par une mesure brutale qui forcerait les évêques et les prêtres à sortir de l’expectative et à se déclarer par oui ou par non pour ou contre les réformes. Le 27 novembre 1790, poussée par le protestant Barnave, l’Assemblée décidait que tous les ecclésiastiques restés en fonctions devraient prêter serment, de maintenir la Constitution civile. Quiconque refuserait serait censé avoir renoncé à son office et remplacé. Les ministres du culte qui, sans avoir prêté serment, continueraient à s’immiscer dans leurs anciennes fonctions seraient poursuivis comme perturbateurs. Mêmes sanctions seraient

prises contre les laïcs qui tenteraient d'organiser la résistance.

Un mois après, Louis XVI ratifiait le décret. Conseillé par Boisgelin qui lui avait dit qu'une acceptation arrachée par la force n’engagerait pas sa conscience, il avait fait ce sacrifice à ce qu’il croyait être la paix publique et l’intérêt du royaume.

Création de l’assignat-monnaie en septembre, obligation du serment en novembre; en trois mois, l’Assemblée venait de commettre ses deux fautes majeures. Mais tandis que l’inflation ne fera sentir ses terribles conséquences que peu à peu, le conflit religieux va entrer tout de suite dans sa phase aiguë.

Les députés qui n’avaient vu du clergé que ses membres les plus timorés, croyaient que le décret sur le serment serait généralement obéi. Il fallut très vite déchanter. Parmi les évêques, sept seulement jurèrent : Talleyrand, évêque d’Autun, Jarente, évêque d’Orléans, Lafont de Savine, évêque de Vivicco, Brienne, archevêque de Sens et ancien premier ministre, Gobel, coadjuteur de l’évêque de Bâle, Martial de Brienne, coadjuteur de son oncle à Sens, et Dubourg-Miraudot, évêque in partibus de Babylone. « Il semble, dit M. de la Gorce, que l’Eglise de France se soit plutôt purgée qu’affaiblie par ces défections. » Si des prélats, on descend aux curés, les résultats sont moins faciles à établir, surtout dans les campagnes où, pour, avoir la paix, les municipaux admirent parfois que le curé jurât avec réserves. D’autre part, beaucoup d’ecclésiastiques qui avaient d’abord cédé, se rétractèrent par la suite, quand le pape eut solennellement condamné la Constitution civile, en mars et en avril 1791. Enfin, pour grossir les états officiels.

dont une moitié environ est encore conservée aux Archives, on a fait figurer sur les listes de soumission, à la suite des prêtres fonctionnaires, quantité de religieux et de prêtres habitués qui étaient affranchis de toute obligation et qui ont juré, par simple ambition, sans que personne le leur demandât Dans l'ensemble, selon les calculs les plus sérieux, 52 à 55 % des prêtres refusèrent le serment. Les départements de l'Ouest, des Flandres ei d Alsace donnèrent la majorité aux réfractaires. Les départements des Alpes, la Seine-ei Oise, la Seine-et Marne, le Doubs, la Nièvre et la Somme aux constitutionnels.

L Eglise ancienne était mutilée. Il fallait construire 1 Eglise nouvelle. Les deux premiers évêques élus Lxpilly a Quimper, Marolles à Soissons. ne trouvaient personne pour les instituer. Des sept juieurs. trois manquaient évidemment de prestige et les quatre autres se dérobaient « Je |ure, mais je ne sacre pas ». disait Brienne. Talleyrand, enfin, se dévoua, sauvant ainsi 1 Eglise consi mitionnelle qui, sans lui, aurait été condamnée soit à disparaître, soit à -verser dans le presbytérianisme. Expilly et Marolles, sacrés par lui le 24 lévrier, sacrèrent à leur tour, le 27. trois de leurs confrères, qui en sacrèrent d autres, tant et si bien qu'à la fin d avril, soixante nouveaux prélats étaient installés. Même opération pour le cieigé subalterne, où les vides se comblèrent d autant plus facilement que de très nombreuses paroisses avaient été supprimées.

Mais il ne suffisait pas d avoir des ministres et des temples, il fallait encore des hdeles, et ceux-ci se dérobaient Prives de leurs traitements, chassés de leurs demeures, les anciens cures n étaient point

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partis. Ils disent la messe, ils prêchent, ils distribuent les sacrements. Si l’état civil est confié au curé constitutionnel et si l’on est bien forcé de s’adresser à lui pour les baptêmes, les mariages et les enterrements, on peut doubler la cérémonie officielle d’une cérémonie familiale que préside le curé réfractaire.

Par le bref du 13 avril, le pape a déclaré les consécrations criminelles et sacrilèges, interdit toutes fonctions aux consécrateurs et consacrés, prononcé la suspension de tout prêtre qui ne se rétracterait pas dans les quarante jours. Presque partout, dès leur installation, les curés assermentés voient s’écarter d’eux les âmes pieuses. A Pâques, leurs églises demeurent vides. A leurs messes, il n’y a guère que des indifférents qui y viennent par politique. Au contraire, réfugiés dans des granges, dans des chapelles, dans des églises vacantes qu’ils ont louées, les insermentés réunissent des assistances si nombreuses que les Clubs s’en alarment. En dépit d’un décret du 7 mai, en dépit de la Déclaration des Droits qui garantit formellement la liberté religieuse, tout va être mis en œuvre pour empêcher le culte privé de s’étendre et de durer.

Un peu partout éclatent des incidents : dévotes attaquées et flagellées en public, offices interrompus par l’émeute, chapelles particulières envahies et saccagées. Mais tout cela n’atteignait point les consciences. Pour démoraliser les insoumis, les partisans du décret avaient trouvé mieux : faire du pieux Louis XVI un constitutionnel zélé, en le forçant à recevoir la communion pascale des mains d’un prêtre jureur. Le malheureux Roi, qui avait maintenu l’ancien culte à l’intérieur des Tuileries, pensa se défendre contre cette apostasie publique

en se réfugiant à Saint-Cloud où, déjà, l’année précédente, il avait passé le printemps et l’été. Le départ devait avoir lieu le 18 avril, à dix heures du matin. Lorsque les voitures de la Cour vinrent se ranger devant le château/ elles furent bloquées par une foule compacte que La Fayette se déclara impuissant à disperser. Il fallut renoncer au voyage. L’affaire était l’œuvre d’un avocat, Danton, qui émergeait ainsi de la cohue des agitateurs subalternes. La gauche ne se contenta pas de cette victoire. Par des sommations réitérées, elle contraignit le Roi à licencier dans les deux jours les membres de sa chapelle, à se rendre précipitamment à l’Assemblée pour y jurer lui-même à nouveau de maintenir la Constitution civile, enfin, à assister, le dimanche de Pâques, à la messe officielle célébrée à Saint-Germain-l’Auxerrois.

On ne saurait exagérer l’importance de cet événement. Humilié, menacé, dépouillé de ses prérogatives, prisonnier dans son palais, Louis XVI n’était désormais plus libre de ses opinions. Sa conscience appartenait à la majorité de l’Assemblée et sa religion lui était dictée par les Clubs. A dater de ce jour, il se considéra comme délivré de toutes ses promesses de fidélité à la Révolution et il ne songea plus qu’à se débarrasser au plus vite du joug dont, subitement, il venait de sentir le poids.

Des Français, déjà, avaient cherché refuge à l’étranger. Les premiers étaient partis le 15 juillet 1789, à la suite du comte d’Artois et du prince de Condé qui, la veille, avaient reçu un placard promettant bonne récompense à qui apporterait leurs têtes au Caveau du Palais-Royal. Blessés dans leur orgueil et leur honneur par la suppression des titres et des particules, beaucoup de gentilshommes

les avaient rejoints dans la seconde moitié de 1789. La suspicion, les insultes, les brimades en chassèrent d’autres. En février 1791, les tantes du Roi partirent à leur tour. Quoique munies des passeports les plus réguliers, elles furent arrêtées à Arnay-le-Duc et retenues prisonnières douze jours. Il fallut que Mirabeau intervînt en personne à l’Assemblée pour qu’elles puissent continuer leur route. Mais ce qui est permis à des particuliers, même de très haut rang, n’est pas permis à un Roi. Le Roi de France rt’émigre ni n’abdique. Jamais Louis XVI n’y songea. Tout son plan consistait à quitter Paris en cachette, à se retirer dans une ville de province, à y réunir des troupes fidèles, et, retrouvant la force et la sécurité, à en appeler à la Nation de la tyrannie des Clubs et de l’Assemblée. L’immense majorité du pays, qui sentait que la Révolution était engagée sur une pente fatale, répondrait à son* appel. L’Assemblée se dissoudrait. L^ Constitution serait amendée. Le Roi pardonnerait, pacifierait, réconcilierait et, après quelques convulsions, tout rentrerait dar l’ordre. Mais quelle ville choisir? Autrefois, Mirabeau avait conseillé Rouen. Louis XVI se prononça pour Metz, parce que Metz était la grande place militaire du royaume, le quartier général de Bouillé et que, depuis la répression de Nancy, l’armée de Bouillé était suspecte aux patriotes. Tout fut machiné entre Bouillé et Fersen, l’ami dévoué de la Reine, et le départ fixé au 6 juin. Mais les Jacobins avaient des espions jusque dans les domestiques du château. Il fallut attendre qu’une femme de chambre que l’on soupçonnait de trahison cessât son service. La fuite se trouva remise au 20, qui était un lundi.

Les Tuileries étaient surveillées comme une pri

son : à toutes les issues, des gardes nationaux; dans le jardin, dans les cours, le long de la terrasse, six cents sectionnaires armés; dans les escaliers et dans les couloirs, des patrouilles incessantes; dans les antichambres et les salons, des valets et des suisses qui dormaient en travers des portes. Il ne pouvait être question de partir en une seule fois. A dix heures et demie, Mme de Tourzel, gouvernante des enfants de France, sortit la première, par un appartement abandonné, conduisant par la main le Dauphin et Madame Royale. Vers minuit, après avoir feint de se coucher comme à l’ordinaire, le Roi, la Reine et Madame Elisabeth, sœur du Roi, réussirent à se glisser hors du château, un à un, et par des voies différentes. Leurs costumes, très simples, les déguisaient quelque peu et la Reine était voilée. Tout le monde se retrouva à l’angle du Petit Carrousel où attendait un fiacre. L'endroit était encombré de voitures, de cochers, de palefreniers. Les guinguettes étaient pleines de buveurs. Personne ne fit attention à la famille royale.

A la barrière Saint-Martin, on changea de véhicule et on partit à allure modérée. Un postillon précédait d’un relais la grosse berline verte où avaient pris place le Roi, la Reine, les deux enfants, Madame Elisabeth et Madame de Tourzel. A six heures on était à Meaux, à huit à La Ferté-sousjouarre. Là, on quitta la route de Dormans pour prendre celle de Montmirail plus courte de deux lieues et demie. Le temps s’annonçait magnifique. Le Roi, son Itinéraire à la main, s’intéressait au paysage et distribuait des aumônes aux mendiants que l’on rencontrait. Au hameau de Chaintrix il est reconnu par le fils du maître de poste, de Lagny, qui a assisté, l’année précédente, à la fête de la

Fédération. Mais Lagny est bon royaliste et la berline repart à grand train. A Châlons, rue Saint- Jacques, les voyageurs sont à nouveau découverts. Les curieux s’amassent autour d’eux mais personne ne fait un geste pour les retarder. Dès ce moment, néanmoins, la partie est compromise. Porté par quelque émissaire ignoré, l’avis de leur passage va précéder les fugitifs. Les villages sont alertés. Le bruit se répand comme une traînée de poudre : « Le Roi arrive! » et quand les détachements de Bouillé qui, à quatre lieues de Châlons, devaient commencer à escorter les souverains, se présenteront pour prendre leurs postes de garde, ils trouveront les paysans si surexcités qu’ils seront contraints de se retirer.

Le Roi et la Reine, qui étaient encore certains du succès, eurent la révélation affreuse du péril en arrivant à Pont-de-Somrne-Vesle, où ils devaient rencontrer les hussards de M. de Choiseul. Pas de hussards. Pas le moindre uniforme. La route est vide. Que faire? Interroger les gens? C’était se trahir. Attendre? Et si l’on était poursuivi? Retourner? Impossible. Alors? Alors, continuer, suivre le chemin sinistre où la catastrophe est embusquée.

A Sainte-Menehould, les dragons de Damas étaient bien arrivés depuis plusieurs heures, mais ils avaient bu, flâné, bavardé et ils n’étaient point sûrs. La berline n’avait point disparu que la ville était en ébullition et que, de porte en porte, on se criait la nouvelle : « Le Roi vient de passer! » Le fils du maître de poste, Drouet, et un employé du district, Guillaume, qu’on appelait La Hure, s’offrirent pour arrêter le convoi suspect. Ils enfourchèrent deux chevaux de la poste et se lancèrent dans les chemins de traverse de l’Argonne. A Cler-

mont, pas de dragons, mais seulement leur colonel, le comte de Damas, qui, de crainte d’un conflit avec les boui'geois, avait renvoyé sa troupe. Il faisait nuit noire. Epuisés, les voyageurs s’endormirent. La berline gardait une demi-heure d’avance; elle la perdit dans la ville basse de Varennes, à la recherche du relais qui était préparé de l’autre côté. Drouet, qui connaissait les lieux, fila droit sur la route de Montmédy, jeta l’alarme, éveilla les municipaux, fit barricader le pont de l’Aire et quand la berline se présenta, elle fut subitement entourée de gardes nationaux en armes que commandait le procureur de la commune, Sauce.

Les passeports? Les passeports établis au nom d’une amie de Fersen, la baronne de Korff, sont parfaitement en règle. Il n’y a aucune raison pour retenir la voiture. C’est l’avis général. Mais Drouet intervient. Il crie, jure, tempête. Le père Sauce, terrifié, décide de garder la baronne de Korff et ses compagnons jusqu’au lendemain et, poliment, il leur offre sa maison pour passer la nuit. Un juge, Destez, qui s’est marié à Versailles, accourt, reconnaît le Roi et plie le genou devant lui. Louis XVI, très ému, l’embrasse, embrasse Sauce, embrasse les officiers de la commune, explique tranquillement « qu’il est sorti de Paris parce que sa famille y est chaque jour exposée à périr; qu’il en a assez de vivre au milieu des poignards et des baïonnettes et qu’il vient se réfugier parmi ses fidèles sujets ». En un instant, il n’a plus que des amis et l’on convient qu’à l’aube il reprendra son voyage inten'ompu. Les hussards repoussés de Pont de-Somme-Vesle venaient d’arriver après une longue marche en forêt. Choiseul et Damas accourent et proposent au Roi de dégager fe passage à coups de sabre, après quoi l’on se

remettra en route sans tarder. Louis XVI refuse. La municipalité n’a-t-elle point promis de le laisser partir dans quelques heures? A quoi bon charger ces bons villageois? Point de violences. Point de sang. Cette bonhomie achève de tout perdre. Sauce, de plus en plus embarrassé, a le temps de lancer un exprès sur Paris. A Clermont, son courrier rencontre les messagers de l’Assemblée qui depuis le matin galopaient sur la trace de la famille royale.

La fuite avait été connue à Paris le 21, à sept heures. En guise d'adieu, le Roi avait laissé une proclamation où il faisait un tableau, hélas! strictement vrai du malheureux état où était tombée la France. Il y énumérait tous les sacrifices qu’il avait consentis pour rétablir la concorde et pour lesquels il n avait reçu d’autre récompense que « de voir la destruction de la royauté, tous les pouvoirs méconnus, les propriétés violées, la sûreté des personnes mise partout en danger, les crimes restés impunis et une anarchie complète s'établir au-dessus des lois, sans que 1 apparence d’autorité que lui donnait la nouvelle constitution fût suffisante pour réparer un seul des maux qui affligent le royaume ». Le document est porté à l’Assemblée qui en entend la lecture avec anxiété, espérant y trouver quelque indication sur les projets du Roi. La Fayette, une heure avant l’ouverture de la séance, a expédié en province un ordre du jour annonçant que Louis XVI a été enlevé par les ennemis de la Révolution et enjoignant à tous les bons citoyens de se lever pour l'arracher à ses ravisseurs. L'Assemblée adopte cette version des événements, prescrit une enquête, fait tirer le canon d alarme, interdit la sortie du royaume à toute personne même munie de papiers en règle. Mais

cette agitation fébrile masque mal ses terreurs. Tout le monde croit que le Roi a gagné la frontière du Nord d’où il dictera ses conditions à la France. Paris a débordé dans les rues et envahi les Tuileries. Une immense rumeur monte de la ville. Entre le Roi et l’émeute, que pèsera le fragile prestige des députés? Que seront-ils demain? Que vaudront leurs têtes?

Vingt heures après, leurs fondés de pouvoirs remettaient à Louis XVI, dans la chambre à coucher de Sauce, le décret de prise de corps et Louis XVI s’écriait : « Il n’y a plus de roi en France! » Car, au drame de Varennes, que M. Lenotre a raconté avec tant d’émotion, ne manquent ni les coups de théâtre, ni les mots historiques.

Le décret avait été signifié aux souverains à cinq heures. On ne se mit en marche qu’à sept. Le Roi avait retardé le départ tant qu’il avait pu, espérant toujours donner à Bouillé le temps d’accourir et de le délivrer. Une cinquantaine de cavaliers déjà patrouillaient dans les moissons, mais leur chef n’osa it rien ordonner. Quand Bouillé arrivera à son tour avec quatre cents soldats de Royal-Allemand, ses officiers lui objecteront que les chevaux sont fatigués, qu’il n’y a pas assez d’hommes, que les chemins sont mauvais, qu’il n’y a point de gué à la rivière, qu’il est trop tard, et Bouillé s’en ira. Tout ce qui de près ou de loin touche au trône est frappé de la même paralysie.

La route de Varennes à Paris fut pour les prisonniers un véritable calvaire. Le cortège aviné, la foule outrageante, les menaces, les insultes, la fatigue : toutes les scènes d'octobre renouvelées et accrues. Au spectacle de l’abaissement royal, la lâcheté populaire s’exalte. Des gens s’accrochent

aux portières de la berline et jettent à la Reine les pires ordures. Des misérables crachent au visage du Roi. A Châlons, un homme est assassiné parce qu’il salue la Reine. L’hôtel de l’Intendance où les souverains ont passé une partie de la nuit est assiégé et envahi par une horde d’individus de bas étage qui vocifèrent à plein gosier que : « Capet est assez gras pour ce qu’on veut en faire », qu’ils se chargent « de confectionner des cocardes avec les boyaux de Louis et d’Antoinette et des ceintures avec leur peau ». Il faut repartir sous un tonnerre d’imprécations et de huées. A Epernay, où l’on fait halte pour déjeuner, le petit Dauphin manque d’être étouffé et la Reine est si brutalement bousculée à sa descente de voiture que sa robe est déchirée de haut en bas. Le repas terminé, Louis XVI, Marie Antoinette et Madame Elisabeth ne peuvent sortir de l’auberge qu'un à un, encadrés d’un groupe de gardes nationaux qui se tiennent par le bras, Mme de Tourzel est portée en berline presque évanouie. Entre Epernay et Château-Thierry, se présentent les trois députés que l’Assemblée a délégués : La Tour-Maubourg, Barnave et Petion, un royaliste, un constitutionnel, un avancé. Ils se fraient un passage dans la foule. Le Roi répète son éternelle protestation : « Je ne voulais point sortir de France, je l’ai déclaré, cela est vrai », puis ordonne à ses compagnes de se serrer pour faire place aux commissaires qui montent en s’excusant.

La présence des députés apporta aux prison niers quelque répit. Témoins indignés des avanies et des humiliations dont le Roi et la Reine étaient abreuvés, ils prirent des dispositions pour se déli vrer de l’escorte sordide et suante qu’ils traînaient avec eux. A la sortie de Château-Thierry, sur leur

commandement, la garde nationale à cheval, venue de Soissons. barra la route et empêcha les curieux de se joindre aux voitures qui partirent au grand trot entourées seulement de quelques cavaliers. C’était la tranquillité pour une étape. Les prisonniers et leurs gardiens se mirent à converser. Barnave avait maladroitement débuté. Croyant qu’un des gardes du corps qui se trouvaient sur le siège était le comte de Fersen, il se permit à l’égard de la Reine un sourire malin, presque sardonique. Marie- Antoinette se hâta de faire connaître, sans affectation, le nom des trois gardes et Barnave se tut. Petion y mit p ’ ts d'insolence. Il dit qu’il savait tout, que les fugitifs étaient montés au Carrousel dans une voiture de remise, conduite par wn Suédois dont il avait oublié le nom, mais que la Reine saurait bien le lui rappeler...

— ]e ne suis pas dans l usage de savoir le nom des cochers de remise, répliqua-t-elle avec hauteur.

Néanmoins, ces escarmouches passées, une sorte de cordialité s’établit. Le visage de la Reine s’éclaircit. Le Roi se montra simple et bon, comme à son ordinaire, parlant peu mais avec beaucoup d’aisance et de réflexion. Il interrogea Petion sur les sentiments de la gauche et il ajouta, curieusement :

— Vous êtes pour une République, vous, monsieur Petion?

— Sire, je l’étais à la tribune, répondit Petion; ici, je sens que mon opinion change.

Le malheureux s’imaginait que Madame Elisabeth était amoureuse de lui et, dans sa relation de voyage, il a consigné le récit de sa bonne fortune en trente lignes qui le vouent pour toujours au ridicule.

On coucha à Meaux. Dès six heures, on se remit

en route sous un ciel de feu et dans une atmosphère de plomb. Il avait été impossible d’organiser un service d’ordre. La berline avançait pas à pas, à travers une masse humaine si dense que l’on n’apercevait que le moutonnement des têtes. Il fallut treize heures pour arriver à Paris. On contourna le mur d’enceinte de la porte de la Villette à celle de Neuilly, puis on descendit les Champs-Elysées jusqu’aux Tuileries. Des gardes nationaux faisaient la haie, présentant les armes, la crosse en l’air, comme à un enterrement. Le mot d’ordre était : « Pas un cri, pas un salut » et ce silence lourd était plus écrasant encore que la foule pressée. De temps en temps, au loin, un roulement de tambour, une bousculade, quelques cris, mais à nouveau le silence. Aux Tuileries, la berline vint se ranger devant le large perron de trois marches qu’il fallait traverser pour gagner la porte centrale du Pavillon de l’Horloge. C’était l’instant critique. Toutes les consignes sont oubliées. La foule se rue, furieuse. Les gardes du corps sont happés par la tourmente et disparaissent. La Fayette, les députés, des gardes se précipitent, s’interposent et réussissent à reformer une haie. Le Roi passe, posément, sans la moindre trace d’émotion et nul ne dit mot. La Reine se montre à son tour : quelques murmures s’élèvent, vite réprimés. On applaudit le Dauphin et sa sœur. Madame Elisabeth et Mme de Tourzel, à demi mortes de fatigue, franchissent les dernières l’étroit passage. Il est sept heures du soir. La grille du péristyle retombe. Le lendemain, en se réveillant, la Reine s’aperçut que ses cheveux étaient devenus blancs, comme ceux d’une vieille femme.

Les députés, eux, étaient à la fois très fiers et très embarrassés. Ils avaient décidé que Louis XVI

serait retenu aux Tuileries sous bonne garde et ordonné au ministre de la Justice d’apposer le sceau de l’Etat aux décrets qu’ils voteraient sans qu’il fût besoin de la sanction royale. C’était la suspension, presque la déchéance, une déchéance provisoire qui laissait ouvertes toutes les difficultés. Le Roi serait-il déclaré déchu pour toujours? Quel serait alors son successeur? Si c’était le petit Dauphin, qui serait le Régent? Fallait-il, indépendamment de la personne du souverain, maintenir la Constitution ou proclamer la République? Quelle République? Une République populaire à base de plébiscite ou une République césarienne avec un tribun qui serait presque un dictateur?

Les quatre jours d’interrègne n’avaient été marqués par aucun désordre grave. Cependant, la disparition subite du Roi, que l’immense majorité du pays considérait encore comme l’âme et la vie de la France, avait causé, selon la juste expression de M. Lenotre, une impression d’anéantissement et de léthargie, et, dans cette angoisse, on avait vu se manifester une multitude d’initiatives plus ou moins illégales, dont le pullulement semblait annoncer une anarchie prochaine. D’autre part, il était clair (et beaucoup étaient bien obligés d’en convenir, au moins en secret) que le Roi n’avait pas voulu quitter la France. Si telle avait été son intention, il n’aurait point cherché à gagner la lointaine frontière de l’Est. Il serait allé au plus court, au Nord, par Lille ou Maubeuge, comme venait de le faire, avec succès, le comte de Provence, la même nuit et dans les mêmes conditions. Enfin, sans Roi, toute l’œuvre de la Constituante s’écroulait. C’était une seconde révolution à accomplir, dans les circonstances les plus incertaines, sans savoir comment

2o6 la révolution française

on s’arrêterait, en face d'une Europe alarmée qui, peut-être, irait jusqu’à la guerre. La bourgeoisie constitutionnelle se refusa à courir 1 aventure et Barnave, gagné à la cause royale, moitié par pitié, moitié par raison, exprima fort nettement ses sentiments dans un grand discours prononcé le 15 juillet : « Tout changement de la Constitution est fatal, tout prolongement de la Révolution est désastreux... Un pas de plus serait un acte funeste et coupable. Un pas de plus dans la ligne de la liberté, serait la destruction de la royauté; dans la ligne de l’égalité, la destruction de la propriété. Si l’on voulait encore détruire... trouverait-on une aristocratie à anéantir, si ce n’est celle des propriétés ? » Le mot était profond : il fut compris et, pour contenir la révolution sociale, l’Assemblée se résigna à arrêter la révolution politique. Il fut entendu une fois pour toutes, que le Roi avait été enlevé, et, grâce à cette fiction, il fut, par les décrets des 15 et 16 juillet, mis hors de cause et rétabli dans tous ses droits. Pour la vraisemblance, une instruction était ouverte contre Bouillé et ses complices, auteurs présumés de l’enlèvement.

Depuis 1788, au fur et à mesure que les événements s’étaient précipités, le parti révolutionnaire avait été de plus en plus poussé vers la gauche et, à chaque étape, il s’était séparé avec violence de son aile droite, qui s’imaginait que la Révolution devait s’arrêter à elle et se refusait à suivre le mouvement. Les Parlementaires avaient été les victimes de la première épuration, après la chute de Brienne; les amis de Mounier, les victimes de la seconde, après les journées des 5 et 6 octobre. Une fois encore, les Clubs s’apprêtèrent à recommencer le jeu qui leur avait si bien réussi et entreprirent une

agitation pour imposer, par le dehors, à l’Assemblée, le changement de régime qu’elle venait de repousser.

Les Jacobins avaient commencé à faire circuler une pétition demandant la déchéance du Roi et son remplacement par tous les moyens constitutionnels. Un schisme s’était alors déclaré. Sieyès, Barnave, les Lameth avaient, en protestant, quitté la Société pour fonder au couvent des Feuillants une société rivale, et cette défection, jointe aux votes de l’Assemblée, avait paralysé le mouvement. Il fut repris par un autre Club, beaucoup plus populaire, beaucoup plus avancé : la Société des Amis des Droits de l’Homme, que l’on appelait aussi le Club des Cordeliers.

Les Cordeliers dataient de l’été 1790, mais ils n’avaient co nmencé à compter sérieusement qu’à partir de l’hiver de 1790-1791, lorsqu’ils avaient pris la tête des Clubs de quartier (ou sociétés fraternelles) qui s’étaient organisés, sous l’inspiration de Marat et de Danton, pour grouper les petites gens et les gens de métier que le chiffre élevé de la cotisation écartait des Jacobins. Les Cordeliers et leurs affiliés étaient d’autant plus redoutables qu’ils ne séparaient pas les revendications corporatives des revendications politiques. C’étaient eux qui, à partir de mai 1791, avaient organisé les grandes grèves de charpentiers, de typographes, de chapeliers et de maréchaux-ferrants, contre lesquelles l’Assemblée avait voté, le 14 juin 1791, la loi Le Chapelier qui réprimait sévèrement, comme un délit, toute coalition pour imposer un salaire uniforme aux patrons. A la voix de Danton, les Cordeliers décidèrent que le 17 une nouvelle pétition, où il ne serait plus question des a moyens consti-

tutionnels » mais seulement de déchéance, serait portée en grand apparat à l’autel de la Patrie, au Champ-de-Mars. Les sociétés populaires convoqueraient leurs adhérents pour venir la signer en masse

Forts des décrets votés la veille et l’avant-veille par la Constituante, La Fayette, commandant de la garde nationale, et Bailly, maire de Paris, interdirent tout cortège. Les Clubs qui s’étaient donné rendez-vous à onze heures, place de la Bastille, où ils comptaient se former en colonnes pour défiler, trouvèrent la place garnie de troupes et ils furent dispersés à mesure qu’ils se présentaient. La concentration dut être reportée au Champ-de Mars, déjà encombré d’une foule de curieux qui y stationnait depuis le matin. Sous l’autel de la Patrie, même, on découvrit deux individus qui s’y étaient blottis en cachette. Pour quoi faire? Peut-être étaient-ce de simples vagabonds qui avaient dormi là! Peut-être aussi, puisque l’un d'eux s'était muni d'un vilebrequin, n’est il pas interdit de penser qu’ils désiraient, au moyen d’ouvertures judicieusement percées, contempler par en dessous les citoyennes pétitionnaires et s’offrir gratuitement un plaisir facile. Quoi qu’il en soit, les deux misérables furent arrachés à leur niche et jetés à la foule. La foule avait ses nerfs. Le bruit se répandit qu’on venait de découvrir deux brigands qui se prépa raient à faire sauter l’autel, et. sans plus ample enquête, les deux brigands furent pendus — révolutionnai rement. Comme la masse des manifestants grossissait, La Fayette se décida à déblayer la place et Bailly fit déployer le drapeau rouge, enseigne de la loi martiale. Les Parisiens étaient depuis trois ans trop habitués à narguer les soldats pour prendre

la menace au sérieux. Une volée de pierres s’abattit sur le service d’ordre qui riposta par une première décharge en l’air, puis, quand un coup de pistolet eui été tiré sur La Fayette, par une véritable décharge. C’était le signal de la bataille. Des coups de feu éclatent un peu partout, la fusillade crépite, les gardes exaspérés d’être sous les armes par une chaleur torride tirent sans arrêt. En quelques minutes, l’enceinte de la Fédération se vide et les fuyards sont poursuivis sans pitié, surtout du côté du Gros-Caillou. Dans son journal, Marat prétendit qu’il y avait eu quatre cents morts. C’est une exagération manifeste. Il est probable qu’il y eut deux tués et sept blessés du côté de la troupe, une cinquantaine de tués et un plus grand nombre de blessés du côté des Cordeliers.

Le chiffre exact importe peu, l’essentiel est que, pour la première fois depuis 1788, le gouvernement légal avait tenu tête à l’insurrection. L’Assemblée semblait même vouloir consolider sa victoire. Sur le récit de Bailly, elle adoptait le 18, presque sans discussion, un décret qui réprimait très durement la provocation au meurtre, l’excitation des citoyens à la désobéissance, la publication et le colportage des écrits séditieux. Son comité de recherches engageait une procédure contre les auteurs des troubles récents. Les meneurs se terraient. Danton s’enfuyait en Angleterre. Encore un peu de vigueur et le courant démagogique était endigué. Mais, une fois de plus, faute de caractère, l’Assemblée s’arrêta en chemin : l’instruction fut étouffée, les Clubs restèrent ouverts. De tout ce remue-ménage, il ne subsista que des rancunes sans que la situation fût sensiblement améliorée. La révision de la Constitution entreprise par les modérés n’aboutit pas, par

la faute de la droite qui, heureuse de jouer de mauvais tours à ses anciens ennemis, mêla ses bulletins à ceux de l’extrême gauche. On se contenta de quelques mesures fragmentaires : des titres honorifiques furent rendus aux princes et princesses de la famille royale, les conditions d’électorat renforcées, le droit de pétition collective supprimé : en so nme, peu de chose. Plus important était le vote qui retirait à la Constitution civile son caractère de loi fondamentale pour en faire une loi ordinaire, donc susceptible de modification. Mais ce n’était encore là que l’amorce très vague d’une œuvre lointaine.

L’Assemblée était épuisée. L’affaire du Champde-Mars avait usé ses dernières forces. Son prestige sombrait dans l’indifférence. Il faisait un temps accablant. Les députés qui succombaient de fatigue étaient pressés de s’en aller et le public, lassé, pressé de les voir partir. Le 4 septembre, la Constitution fut portée à Louis XVI qui répondit, le îg, par une lettre très digne, qu’il l’acceptait : « Je manquerais pourtant à la vérité, ajoutait-il, si je disais que j’ai aperçu dans les moyens d’exécution et d’administration toute l’énergie qui serait nécessaire pour imprimer le mouvement et conserver l’unité dans toutes les parties d’un si vaste empire, mais puisque les opinions sont aujourd’hui divisées sur ces objets, je consens que l’expérience en demeure seule juge. »

Le 14, il lisait, au Manège, sa déclaration d’acceptation. Tout était à la joie. Avant de se séparer, l’Assemblée votait une amnistie générale. L’Hôtel de Ville organisait des fêtes splendides. La Reine était acclamée à l’Opéra, le Roi, presque porté en triomphe dans le jardin des Tuileries. Des émigrés

rentraient... Paris, alangui, s’étirait au soleil, s’abandonnant à la douceur de vivre. La Constitution, monument éternel de la sagesse humaine, allait assurer le bonheur de la France. La Révolution était finie.

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