LA GUERRE
La Révolution ne faisait que commencer. La Constitution était inapplicable.
« Ce qu’on appelle un gouvernement, dit Taine, c’est- un concert de pouvoirs qui, chacun dans un office distinct, travaillent ensemble à une œuvre finale et totale. Que le gouvernement fasse cette œuvre, voilà tout son mérite; une machine ne vaut que par son effet. Ce qui importe, ce n’est pas qu’elle soit bien dessinée sur le papier, mais c’est qu’elle fonctionne bien sur le terrain. En vain, les constructeurs allégueraient la beauté de leur plan et l’enchaînement de leurs théorèmes, on ne leur a demandé ni plans, ni théorèmes, mais un outil. Pour que cet outil soit maniable et efficace, deux conditions sont requises. En premier lieu, il faut que les pouvoirs publics s’accordent ; sans quoi ils s’annulent. En second lieu, il faut que les pouvoirs publics soient obéis : sans quoi ils sont nuis. La Constituante n’a pourvu ni à cette concorde, ni à cette obéissance. »
Le Roi, commis honoraire, est séquestré dans son château. Ses ministres sont pris hors de l’Assemblée. Ils n’y pénètrent qu’en humble posture pour fournir des renseignements ou répondre à des inter-
rogatoires. Tous les magistrats secondaires ou locaux : juges, administrateurs de district et de département, maires et officiers municipaux, tous, du plus petit au plus grand, sont électifs. Ils dépendent de leurs administrés, pas de leurs supérieurs. Le Roi représente le pouvoir exécutif, mais il n’a point d’agent d’exécution. Il est censé commander l’armée, mais la troupe et la gendarmerie sont à la disposition des communes et il ne peut donner d’ordre à la garde nationale. Il ne lui reste qu’une seule arme : la faculté d’ajourner pour quatre ans les décrets qu’il n’approuve pas. C’est le veto suspensif, le non temporaire contre lequel l’Assemblée n’a d’autre recours que la force, car il n’y a personne pour arbitrer le conflit, ni corps électoral, ni Chambre haute. On a refusé au souverain le droit de dissolution; on n’a pas voulu de seconde chambre, de crainte qu’elle ne devienne le refuge des aristocrates. Ligoté, le Roi paraît encore trop redoutable. Pour mieux l’empêcher d’agir, on le rend suspect. L’éducation de son fils est placée sous le contrôle de l’Assemblée. Tous ceux qui l’approchent ou le servent sont par définition corrompus. S’il se résigne à son rôle de spectateur passif, les gazettes l’accusent de tiédeur et les républicains dénoncent son inutilité. S’il quête la popularité, c’est un complot. S'il use du veto, de la rébellion.
L’Assemblée législative se dit seule en possession de la confiance du peuple. Mais elle est élue à un suffrage à deux degrés, par des électeurs censitaires, c’est-à-dire justifiant le paiement d’une certaine contribution, égale à trois journées de travail au premier degré, celui des citoyens actifs, et à dix au second. Sont seuls éligibles les citoyens dont la
contribution s’élève à un marc d’argent, cinquante francs. Pour les chefs de la gauche extrême, cela seul est un attentat aux droits de l'homme et une injure à la souveraineté nationale. D’autre part, l’Assemblée ne dispose pas pour se taire écouter de plus de moyens que le Roi. Les Directoires de département et de district peuvent la braver impunément, tout comme les municipalités peuvent braver les départements et les districts. Dans ce système, où il n’y a ni hiérarchie, ni contrainte légale, les seules autorités qui devraient compter sont les plus petites, celles qui s’exercent sans intermédiaire, celles qui ont prise directe sur les citoyens. Mais, faute de prestige, de connaissances et de personnel, il se trouve que celles-ci sont les moins faites pour mener à bien les multiples tâches dont elles sont chargées.
Dans la moitié des communes, les officiers municipaux savent à peine lire et c’est à ces ignorants que l'on demande d'assurer tous les services publics, depuis l’armement de la garde nationale jusqu'à la confiscation des biens ecclésiastiques! Les municipalités importantes seraient tout de même écrasées, si elles ne prenaient pas le parti de négliger de leurs fonctions tout ce qui est trop compliqué, tout ce qui est administration pure, tout ce qui risquerait de les mettre en difficultés avec leurs électeurs.
Les rôles d’impôts ne sont pas établis ou le sont mal. Les manifestations ne sont pas réprimées La sécurité des personnes n’est pas assurée. Le décret qui autorise le culte privé est méconnu, la loi qui ordonne le rachat des rentes féodales sysrémati quement violée. Les citoyens montrent d’autant moins de goût à passer du rôle d'électeurs souve-
rains à celui d’administrés dociles que les élections sont plus fréquentes et que leur souveraineté est plus souvent sollicitée. On vote sans cesse. En mai 1790, élection des administrateurs de district et de département. En octobre, élection du juge de paix et du tribunal de district. En novembre, renouvellement partiel du corps municipal. En février et mars 1791 : nomination de l’évêque et des curés. De juin à septembre, renouvellement partiel des administrateurs de département et de district, élection du tribunal criminel, élection des députés. En novembre, renouvellement partiel du conseil municipal. Toutes ces opérations ne se font pas en un jour. Elles traînent des semaines entières. En nombre d’endroits, elles sont contestées et doivent être recommencées. Partout elles s’accompagnent de conciliabules, de pétitions, de cortèges. D’un bout de l’année à l’autre, le pays vit dans une atmosphère de campagne électorale. Quels nerfs y résisteraient? Et quel homme, s’il n’en fait sa profession, aura assez de loisirs et assez de ressources pour se donner entièrement à cette besogne?
Après l’enthousiasme des six premiers mois, on constate très vite un relâchement. Il faut vivre. Bon gré, mal gré, la France retourne aux occupations qui la nourrissent. Dès le milieu de 1790, le chiffre des abstentions est énorme. A Besançon, sur g. 200 inscrits, il n’y a que 959 volants. A Grenoble, 2.500 inscrits, 2.000 absents. A Paris, en novembre 1791, aux élections municipales, 80.000 inscrits, 10.000 votants ; Petion est élu maire par 6.728 voix. Par la démission de la majorité, la minorité devient toute-puissante. « A défaut du grand nombre qui se dérobe, c’est le petit nombre qui fait le service et qui prend le pouvoir. » Une
fois de plus, sous l’équivoque de la volonté générale et sous la comédie des scrutins, nous retrouvons le peuple des Clubs. Au risque de paraître monotone, c’est toujours à lui qu’il faut en revenir, si l’on veut voir les choses comme elles sont et non point comme les papiers officiels les présentent.
En face des sociétés, que restait-il? La division en départements avait été prescrite par la Constituante pour briser le cadre provincial. Sieyès conseillait même de partager la France en 8i carrés, d’égale superficie. Il fallut bien, dans le détail du tracé, tenir compte des convenances locales et des rivalités de clochers La conciliation fut laborieuse. Les commissaires se déterminèrent pour des raisons très diverses. Pour former le département de la Mayenne, par exemple, on réunit toutes les communes de la généralité de Tours, adonnées à la culture et au travail du lin. Le département du Tarn, lui, a été constitué par la fusion des trois petits diocèses d’Albi, de Castres et de Lavaur, auxquels on a ajouté six paroisses enlevées au diocèse Bas Montauban. Certains départements ont une unité de sol et de productions; d’autres, comme l’Isère, sont un « non-sens géographique ». Quoi qu’il en soit, ils ont duré : preuve qu’ils offraient des commodités au pouvoir. Mais par leur peu d’étendue, par l’insignifiance de deux chefslieux sur trois, ils n’ont pas cessé d’être un obstacle à toute véritable vie régionale.
La Législative se réunit le ier octobre. Elle comptait 745 membres. « Jamais il n’y eut d’assemblée plus jeune, écrit Michelet. Elle apparut comme un bataillon uniforme d'hommes presque du même âge, de même classe, de même langue et de même habit. Sauf Condorcet, Brissot et quelques autres, ils sont
inconnus. » Comme pour mieux couper les liens qui rattachaient encore le nouveau régime à l’ancien, la Constituante a décidé que ses membres ne seraient pas rééligibles. Leurs successeurs sont de petits bourgeois médiocres, maladroits, soupçon-, neux, sans expérience, bourrés de préventions et avides de grands mots. La droite, c’est-à-dire désormais les constitutionnels, ne compte qu’une centaine de membres. Avec ses alliés très incertains du centre, elle peut réunir deux cents ou deux cent cinquante voix. Cent quarante Jacobins seulement siègent à gauche, mais ils dominent et entraînent les trois cent quarante indépendants qui font la majorité et qui, pour la plupart, doivent leur mandat à la puissante société. Des cent quarante, émergent Condorcet et Brissot, députés de Paris, le second, directeur du Patriote Français, Vergniaud, Gensonné et Guadet, députés de Bordeaux. Ce sont eux qui, par leur éloquence, vont tenir le devant du théâtre.
On parle beaucoup à la Législative. Sur 745 députés, il y a 400 avocats, 400 moulins à paroles dont une vingtaine ronflent toujours ensemble. Les séances de la Constituante étaient désordonnées. Celles de la Législative sont anarchiques. Figurezvous, dit un témoin oculaire et habituel, « une salle de collège, où des centaines d’écoliers se querellent et sont, à chaque instant, sur le point de se prendre aux cheveux. Leur costume plus que négligé, leur mouvement emporté, leur brusque passage des clameurs aux huées sont un spectacle qu’on ne peut ni comparer, ni peindre ». Les tribunes conspuent les orateurs modérés. Des attroupements d’hommes et de femmes sont autorisés à traverser la salle en poussant des cris et des menaces. On admet à la
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barre toutes les délégations, toutes les parades, fussent-elles indécentes ou puériles. C’est un vacarme continu, rehaussé d’intermèdes tintamarresques.
Seuls, les très grands orateurs arrivent à imposer le silence et à se faire entendre, au moins par accès. Jamais, pourtant, il n’y eut pareille griserie de mots, discours pompeux, rhétorique plus creuse. Le bric-à-brac des conciones y sonne d’un bruit de ferraille. Le cercle de Popilius, les Gracques, les flambeaux de l’hyménée, Brutus, Caton, le réchaud de Scévola, la plèbe retirée sur le Mont Sacré, Catilina, Cincinnatus et sa charrue, Saturne dévorant ses enfants, le Sénat vendant le champ où campait Hannibal, toutes les vieilles réminiscences scolaires dégringolent du haut de la tribune, entremêlées de niaiseries solennelles, de prosopopées, d’apostrophes aux dieux et de citations du Contrat social. Vergniaud, lui-même, se laisse emporter par la phrase ronflante et ne résiste pas aux acclamations qui encouragent l'emphase et l’extravagance. Au vrai, c’est un esprit creux. En dépit de ses dons, il était, à trente-six ans, sans place, sans métier, ayant tâté de tout, du séminaire, du droit, de l’administration, du barreau, du monde, passant son temps dans les cafés, dans les coulisses, incapable de se fixer et de remplir une tâche utile. Il parle bien : c’est tout.
Condorcet, lui, se fait une autre spécialité : celle de l’ennui. « Il écrivait, dit Rivarol, avec de l’opium sur des feuilles de plomb. » Mais c’est Condorcet, directeur de la Monnaie, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, philosophe, mathématicien, ancien ami de d’Alembert, survi vant notoire de l’Encyclopédie. Il faut à chaque
assemblée un penseur et un oracle. L’emploi revenait d’office à ce gros personnage académique. On se résigna à l’écouter et à l’admirer.
Mais si les acteurs sont mauvais, la pièce est tragique. La première ivresse passée, l’inflation a commencé ses ravages. La vie est difficile; les denrées sont rares et chères; les troubles chassent la clientèle; le commerce languit. St les récoltes de 1789 et 1790 ont été bonnes, celle de 1791 est mauvaise. De Saint-Domingue en feu, les produits coloniaux n’arrivent plus. Le sucre manque. Dès l’automne, on signale à nouveau un peu partout des épiceries assiégées, des convois attaqués, des marchés mis à sac. En février 1792, au dire du ministre de l’Intérieur, il ne se passe pas de jours qui n’apporte la nouvelle de quelque insurrection alarmante. Perquisitions armées dans les fermes, taxations arbitraires des blés, violations de domiciles, arrêt des transports, pillage des moulins et des greniers, d’un bout à l’autre du royaume, c’est une seconde épidémie de violences, si semblable à la première, celle de 1789, qu’en la décrivant, on semble être retourné deux ans en arrière.
En février, à Dunkerque, dix maisons de commerce, parmi les plus importantes, sont dévastées; il y a quatorze tués et soixante blessés. A Noyon, trente mille paysans arrêtent sur l’Oise les bateaux chargés de blé et s’approprient les cargaisons. Les marchés de la Beauce sont pris d’assaut par les bûcherons et les cloutiers des forêts de Conches et de Breteuil, et les municipalités sont contraintes de taxer la farine, le beurre, les œufs, les fers et le charbon. A Montlhéry, un marchand de grains est assassiné. A Etampes, le maire est massacré. Mêmes scènes dans l'Yonne et la Nièvre où les assaillants
sont cette fois les Morvandiaux, transporteurs de bois. En mars et en avril, le Cantal est la proie d’une jacquerie qui jette l’épouvante dans une vingtaine de communes : châteaux incendiés, propriétaires soumis à des réquisitions forcées, autorités inertes ou complices. Dans les Bouches-du- Rhône, le mépris des lois est arrivé au dernier degré. La guerre civile sévit en permanence. De véritables expéditions, villes contre villes, communes contre communes, s’y organisent chaque semaine. La garde nationale de Marseille se fait une fructueuse spécialité de ces razzias qui l’amènent successivement à Aubagne, à Auriol, à Eyguière, à Apt, à Arles surtout, où elle lève une contribution de 86.000 livres. Manosque et Digne sont visitées à leur tour. Il en coûte 13.000 livres à celle-ci, 62.000 à celle-là.
Sous les apparences du droit proclamé et juré à cent reprises, il ne reste que l’oppression d'une classe par une autre, le déchaînement brutal des appétits, la tyrannie des fanatiques qui s’arrogent tous les droits du souverain. Pourtant, ce ne sont pas ces désordres qui emporteront le trône et la Constitution. En effrayant les modérés et les bourgeois, ils les auraient plutôt consolidés. Pour arriver à la République, il faudra, non seulement les ravages des assignats et des lois religieuses, mais aussi et surtout le péril extérieur, la guerre.
Les origines en sont enveloppées de tant de brouillards et de tant de complications que pour arriver à s’y reconnaître, il est nécessaire d’en passer en revue, un à un, les différents acteurs : le Roi, l’Europe, les révolutionnaires.
Dès la fin de 1789, Louis XVI avait fait remettre à son cousin d’Espagne une protestation secrète
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contre l’œuvre de la Constituante qu’il qualifiait de a métaphysique » t ce n’était qu’une manière d’apaiser sa conscience, en face des princes de sa famille, héritiers possibles d’un trône qui s’en allait en morceaux. Mais un appel de lui aux souverains pour le rétablissement de son autorité n’aurait étonné personne. Le recours à l'étranger était conforme aux doctrines politiques du temps et il n’était pas besoin de chercher très loin pour en trouver de nombreux exemples. Puisque l’Etat ne se sépare pas du Roi, puisque le Roi est la plus haute incarnation de la Patrie, les ennemis du Roi sont en même temps les ennemis de l’Etat. Le droit comme le devoir du prince étant de les combattre, lui seul est juge des moyens les plus propres pour les vaincre. La question de la légalité ou de l’illégalité de semblables démarches n’offre donc aucun intérêt, sinon de nous faire constater que sur ce point nos idées ne sont pas celles de nos arrièregrands-pères.
Mais si, de toute son âme, Louis XVI se croyait autorisé à demander du secours à Vienne ou à Berlin, il ne pouvait, en conscience, chercher le salut de la royauté dans la perte du royaume. Aussi, quand les décrets sur le clergé le décidèrent à réclamer une intervention de l’Europe, il la conçut d’une tout autre manière qu’on ne le dit ordinairement. Il ne s’agit pas pour lui de monter contre la France une expédition internationale de police réactionnaire. De cela, il n’est pas question. Ce que Louis XVI souhaite, c’est un congrès de souverains^ doublé d’une concentration de troupes. Congrès et concentration se feront à grand tapage et en grand apparat. Après quelques parades préliminaires, les princes fulmineront un manifeste ter-
rible contre les révolutionnaires de Paris qui, intimidés par ce bruit de bottes et de sabres, baisseront aussitôt le ton, tandis que le courage renaîtra parmi les bons citoyens amis de l’ordre et de la monarchie. Les puissances déclareront qu’elles ne prétendent point s’ingérer dans le gouvernement intérieur de la France, mais qu’elles ne connaissent que le Roi et qu’elles ne veulent traiter qu’avec lui, quand il sera libre. La nation, épouvantée, se précipitera au pied du trône et suppliera Louis XVI de la sauver de l’invasion et de la guerre. Louis XVI cédera à ces supplications, calmera la colère de l’Europe et, rétabli dans son prestige par cette médiation, se fera rendre aussitôt les pouvoirs dont il a été dépouillé.
C’est toujours la méthode de l’épouvantail. Pas d’invasion, pas de démonstration à proximité des frontières, un lointain croquemitaine faisant les gros yeux et brandissant une épée de bois. On est surpris que Louis XVI et Marie-Antoinette aient pu croire à l’qfficacité d’une pareille comédie. C’est à cela pourtant que se borne tout leur plan d’intervention tel qu’il est exposé notamment dans un mémoire de Marie-Antoinette à son frère, en date du 8 septembre 1791, plus de deux mois après Varennes, et dans une lettre de Louis XVI au roi de Prusse en date du 3 décembre, trois mois après l’ouverture de la Législative.
Enfantillage? Oui, mais enfantillage qui paraissait aux Cours une énormité, et la modestie des plans royaux était peut-être raisonnée sur une exacte connaissance de l'Europe.
Les événements de France avaient été accueillis par elle avec beaucoup de sang-froid et quelque satisfaction. Les révolutions n’étaient point une
nouveauté pour les chancelleries. L’usage constant était de les considérer comme une cause Je décadence et de les souhaiter à ses adversaires. Notre pays tenait dans le monde une trop grande place pour qu’on ne se réjouît pas en beaucoup de lieux de le savoir contraint par le péril intérieur à négliger ses intérêts au-dehors. Une France déchirée et sans ressort répondait merveilleusement aux désirs des quatre grandes puissances : la Russie, absorbée par les affaires d’Orient, l’Autriche, affaiblie par la révolution belge et par la guerre turque, la Prusse, alarmée du réveil polonais, et surtout l’Angleterre, mal remise de la guerre d’Amérique, gênée dans ses finances, en quête de débouchés nouveaux pour son industrie. « Les Français, écrivait Burke, se sont montrés les plus habiles artisans de ruine qui aient jamais existé au monde. Ils ont entièrement renversé leur monarchie, leur Eglise, leur commerce et leurs manufactures. Ils ont fait nos affaires à nous leurs rivaux, mieux que vingt batailles de Ramillies n’auraient pu le faire. Si nous avions complètement vaincu la France, si elle était prosternée à nos pieds, nous aurions honte d’envoyer aux Français, pour régler leurs affaires, une commission qui leur imposât une loi aussi dure, aussi fatale à leur grandeur nationale que celle qu’ils se sont donnée eux-mêmes. » Il n’est pas jusqu’aux petits princes allemands qui n’aient salué avec plaisir l’éclipse du soleil de Versailles. Après avoir subi si longtemps le prestige de la plus brillante cour d’Europe, ils éprouvaient un contentement de barbares à voir s’écrouler les splendeurs qu’ils adoraient naguère avec servilité.
La pratique de la démocratie nous a si bien accoutumés aux luttes des partis que nous nous
représentons inconsciemment la vie internationale sur le modèle de la vie parlementaire et, par paresse d'esprit, nous aimerions à croire qu’en 1789, tous les rois prirent parti pour le roi de France et tous les peuples pour le peuple français. Il faut quitter cette vue grossière. Les plaintes de Louis XVI ne rencontraient aucun écho Les rois étaient indifférents au sort du roi de France, ou, s’ils ressemaient, parfois, quelque pitié pour lui, leur sympathie n allait pas au-delà des condoléances de pure forme. v Le rm de Prusse, mande notre ministre à Berlin, m a fait I honneur de m'adresser la parole et m'a tenu des propos fort convenables sur la situation du Roi.. Malgré cela, la satisfaction de cette cour éclate ouvertement, si ce n est qu elle voudrait que les troubles de France fussent plus graves et d'une éternelle durée » C'est le propre frère de Marie Antoinette, le brutal et systématique Joseph II, qui écrit à son chancelier, aptes la ptise de la Bastille : te Ma santé n est point dérangée au point de m'affecter d'événements auxquels je n ai aucune part. » File létait cependant assez pour le conduire au tombeau Son frère et successeur Léopold était un esprit délié, méditatif et souple. Il avait gouverné la Toscane et pris au pays de Machiavel des leçons de diplomatie. Ddlérent en tout de Joseph, il lui ressemble par son égoïsme d’Etat, et il I ex pnme avec le même cynisme : << Il n est aucun souverain de l univers qui ait le droit de demander compre à une nation d'une constitution qu elle se donne, si elle est bonne, tant mieux pour elle, si elle est mauvaise, ses voisins en profiteront. »
Ces dispositions bien établies, il serait intéressant de savoir si les cabinets de Londres et de Berlin sont demeurés les spectateurs souriants mais passifs
de nos malheurs ou s'ils n’ont point travaillé à les aggraver. Le procédé était conforme à une tradition qui remontait haut et qui ne s’est pas perdue. Malheureusement pour l’histoire, ces interventions sont discrètes et laissent peu de traces dans les archives. Néanmoins, en dépouillant les papiers du tribunal révolutionnaire, M. Albert Mathiez a ramené au jour de nombreuses affaires d’intelligences avec l’ennemi qui datent, il est vrai, de 1793, mais qui, rapprochées de divers autres documents, nous permettent d’entrevoir avec quelque sûreté les manœuvres des agents étrangers. Marat a parlé des agitateurs prussiens qui se mêlèrent aux assaillants de la Bastille. Plus précisément, en octobre 1790, nous voyons arriver à Paris, un conseiller du roi Frédéric-Guillaume, Benjamin Veite) Ephraïm qui avait déjà été mêlé aux mouvements des Pays-Bas et qui, sous prétexte de négoce et de fournitures, devait travailler la gauche de l’Assemblée, afin qu’elle contraignît le Roi à rompre l'alliance autrichienne. Le 22 avril 1791, il écrivait à son maître que « le Club des Jacobins est tout à fait adonné à la Prusse » et c’est cette même influence étrangère que le Constituant Rabaut-Saint-Etienne met en avant pour justifier sa démission du Club en pleine crise de Varennes. Pour lui, le mouvement républicain est fomenté à Berlin ou à Londres. « On ne peut cacher, écrit-il à ses compatriotes de Nîmes le jour même du massacre du Champ-de-Mars, on ne peut cacher qu’il a été répandu de l’argent, que des étrangers se sont distribués dans les attroupements et que l’influence séditieuse venait du dehors. » Sur l’ordre du comité des recherches de l’Assemblée, Ephraïm fut arrêté dans la nuit du 18 au 19 juillet, en même temps
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qu’une aventurière hollandaise, Etta Palm, qui se faisait appeler la baronne d’Aelders. Mais il excipa de sa qualité de conseiller intime et fut relâché au bout de trois jours sans qu’on ait osé examiner tous ses papiers.
L’Angleterre, elle aussi, entretenait à Paris de nombreux agents secrets. Dans chacune de ses dépêches, notre ambassadeur à Londres, La Luzerne, mettait en garde contre leurs intrigues le ministre Montmorin qui, n’ayant plus ni police, ni moyen de répression, ne pouvait, en réponse, qu’avouer son impuissance et son ignorance. Un rapport de La Luzerne du 26 novembre 1789, signale nom mément comme salariés du gouvernement de Put, Danton et son ami Paré, alors complètement incon nus l'un et l’autre. C’est d’ailleurs à Londres que Danton se réfugia en juillet 1791, pour échapper aux poursuites engagées contre les Cordeliers. S’il faut en croire le plus récent biographe de Pitt, J. H. Rose, Mirabeau aurait de même accepté de l’argent anglais pour prononcer un discours contre l’alliance espagnole et faire dissoudre un armement maritime préparé à Brest. On était loin de l’Internationale des Rois!
En face des puissances qui avaient vu ou cru voir du premier coup le profit qu’elles pouvaient tirer de la crise française, les révolutionnaires n’avaient apporté à l’Assemblée que des idées assez confuses, un mélange bizarre de rêveries pacifistes et de traditions périmées. Les hommes qui affectent en politique intérieure les idées les plus avancées sont souvent en politique extérieure des attardés et des rétrogrades. Les Constituants professaient en cette matière des principes qui avaient cours vers 1640 et qui étaient déjà démodés en 1715. Ils
en sont restés à Richelieu et à la guerre contre les Habsbourg. Le rapprochement avec l’Autriche est pour eux un scandale. Que cette alliance, ramenée par Vergennes à son objet strictement défensif, fasse obstacle à l’avidité de la Prusse, qu’elle ait permis, en assurant la paix sur le continent, de vaincre les Anglais sur mer et de réparer, par la guerre d’Amérique, les pertes du traité de Paris, peu leur importe! Ils ne comprennent pas. La maison d’Autriche est l’ennemie : s’allier avec elle est une trahison et une duperie! Avant d’être la Reine de France, Marie-Antoinette est l'Autrichienne, et ce sobriquet la perdra plus sûrement que toutes ses imprudences.
Quant au Pacte de Famille (l’alliance avec les Bourbons d’Espagne et d’Italie), les Constituants n’en sont pas non plus de très chauds partisans. L’Espagne est la troisième puissance maritime du monde et son aide est indispensable pour tenir tête à l’Angleterre. Mais pourquoi se mesurer avec l’Angleterre? Pour les colonies? Depuis un demisiècle, tous les philosophes, Montesquieu et Vol taire en tête, proclament que les colonies sont une charge, une cause de dépeuplement et de brigandage! Ce n’est pas pour conquérir « quelques arpents de neige » ou pour servir les intérêts de quelques marchands d’esclaves que la France nouvelle fera la guerre aux Anglais, inventeurs du parlementarisme, ni à la Prusse de Frédéric, terre bénie des lumières et de la philosophie!
Le système politique qu’avaient établi les derniers grands ministres de la monarchie, se trouvait ainsi en contradiction avec quelques-unes des tendances profondes de l’opinion révolutionnaire, toujours prête à assimiler les ennemis du dehors aux
adversaires du dedans et à se laisser guider sur les deux terrains par la même sentimentalité.
Les premiers incidents dataient du début même de la Constituante. Au printemps de 1789, l’Angleterre était en querelle ouverte avec l’Espagne, au sujet de la baie de Nootka, qu’elle prétendait occuper contre le gré de la Cour de Madrid qui la revendiquait elle-même comme annexe du Mexique. Au moment où se réunissaient les Etats, les Espa gnols avaient capturé un navire anglais et il en était résulté une négociation qui, au printemps de 1790, allait tout droit à une rupture. L’Espagne réclama l'exécution de l’alliance et, devant les mesures belliqueuses du gouvernement de Londres qui, le 4 mai, avait ordonné la mobilisation de la marine, Louis XVI informait l’Assemblée, le 14, qu’il était contraint, pour la sûreté du royaume, d’armer une escadre de quatorze vaisseaux.
Sans doute se flattait il de soulever l’opinion et de rallier tous les députés autour de lui dans un mouvement unanime de patriotisme. Il se trompait. La politique extérieure était, comme le reste, un élément de division. Le message royal apporta un aliment nouveau aux luttes des partis. Saisie d’une question d’intérêt national, l’Assemblée la trancha selon les lois de son idéologie. « Que toutes les nations soient libres comme nous, s’écria un député, et il n’y a plus de guerre! » Le 22, à la voix de Petion et de Robespierre, la Constituante déclara au monde la paix perpétuelle. Plus de diplomates! Plus d’armées! Plus d’intrigues! Plus de sang! <c La nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes et n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple. » Ce décret, dont l’absurdité éclate à la
lumière des années suivantes, avait dans le cas particulier un sens fort clair : c’était la rupture de l’alliance franco-espagnole, la fin du Pacte de Famille.
Un mois après, nouvelles difficultés. Avignon et le Comtat Venaissin, possessions pontificales, for maient une enclave dans le royaume. Il subsistait là comme un débris du Moyen Age. Le gouvernement du pape, très débile à Rome même, y était parfaitement impuissant. Les communes s’administraient à peu près à leur guise, tirant chacune à soi. Avignon était une vraie cour des Miracles d’où contrebandiers et repris de justice narguaient la police. L’écroulement des autorités françaises leur donna toute licence, et la situation devint rapidement intenable. Les partisans de l’ordre supplièrent le Roi d’intervenir et de purger le pays. Mais comme Avignon penchait pour la France, Carpentras demeura pontifical et aristocrate. Enfin, le 12 juin 1790, tout à fait gagnés par la contagion révolutionnaire, les Avignonnais chassèrent le légat et demandèrent l’annexion. Qu’allait devenir la motion du 22 mai interdisant les conquêtes? Les légistes de la Constituante ne se laissèrent pas arrêter pour si peu. La France, déclarèrent-ils, a, en effet, renoncé aux conquêtes préparées par la ruse et accomplies par la force, selon l’ancien droit. Elle ne s’est pas interdit d’accueillir les populations qui viendraient à elle spontanément, en vertu du droit nouveau de disposer d’elles-mêmes. « La réunion libre d’un peuple à un autre a-t-elle quelque chose de commun avec les conquêtes? dit Robespierre. Une conquête n’est-elle pas l’oppression d’un peuple auquel le conquérant donne des fers? » L’occupation d’Avignon est donc juste. Ce n’est pas
un attentat contre la liberté : c’est un affranchissement.
La théorie est subtile, mais singulièrement dangereuse : où s’arrêter dans cette voie? S’il suffit d’un vote (plus ou moins sincère) ou d’un plébiscite (plus ou moins truqué) pour transformer une annexion en réunion spontanée, il n’y a aucune raison pour qu’à la faveur d’une propagande révolutionnaire bien menée, la France n’entreprenne pas d’absorber la moitié de l’Europe. Camille Desmoulins, qui a intitulé son Journal Les Révolutions de France et de Brabant, proclame sans arrêt la solidarité des mouvements révolutionnaires. « Il faut faire du droit public de l’Europe comme Luther fit du droit canon : en jeter tous les livres au feu... Qu’importe après tout, que les tyrans d’Europe se réunissent contre nous pour nous faire la guerre? Je dis plus : peut-être qu’une pareille circonstance est nécessaire pour mûrir et opérer promptement les autres révolutions nationales qui se préparent. »
Les agitateurs étrangers dont Paris était plein répandaient dans leur pays d’origine les principes de leur patrie d’adoption. Par ces émissaires, la I rance semblait appeler les populations limitrophes à suivre son exemple, afin de préparer par des séditions démocratiques, des vœux d'annexion que désormais elle se réserverait d’accueillir. Au lieu d être un accident de politique intérieure française, la Révolution allait devenir une entreprise cosmopolite, une religion universelle, menaçant tous les Etats, non seulement dans leur forme, mais même dans leur existence. Accueillir dans ces conditions la requête des Avignonnais, c’était lancer un défi à 1 Europe. La Constituante hésita un an et demi.
Six jours avant de se séparer, le 12 septembre 1791, sur l’avis conforme d’une commission qu’elle avait envoyée dans le Comtat pour désarmer les partis, elle votait la réunion. « Il est évident, écrivait aussitôt le comte de La Marck, que d’après cette conduite, la France va être en véritable état de guerre avec tous les gouvernements; elle les menacera sans cesse d’insurrections chez eux et les insurrections la conduiront à la conquête. Rome détrônant les rois quand les peuples se mettaient sous sa protection n’avait pas d’autre système... Il est possible que quelques têtes folles de la nouvelle assemblée profitent de l’enthousiasme de la réunion pour faire décréter une invasion dans les Pays-Bas... De là, à l’insurrection du pays de Liège et de Hollande, il n’y a qu’un pas. Tout cela vous paraîtra fou. Eh bien, pour la prochaine législature, telle qu’elle est composée, des mesures aussi incendiaires, aidées de l’ambition de M. de La Fayette, paraîtront la chose du monde la plus simple. »
La Marck voyait juste. A l’affaire du Comtat s’ajoutaient l’affaire des princes possessionnés d’Alsace et l’affaire des rassemblements d’émigrés. L’Empereur et l’Empire étaient intéressés aux deux questions et, dans la première, le droit nouveau et le droit ancien s’opposaient d’une manière absolue.
Les traités de Westphalie qui avaient cédé l’Alsace à la France n’étaient clairs qu’en ce qui concernait les pays relevant directement de la maison d’Autriche. Pour le reste, les négociateurs allemands avaient introduit dans le texte des obscurités de forme dont ils espéraient bien profiter par la suite pour reprendre ce qu’ils avaient cédé. Louis XIV n’eut point de cesse qu’il n’eût dissipé
ces équivoques et soumis tout le pays à son entière souveraineté. Mais en même temps qu’il exigeait le serment de fidélité des princes allemands, possesseurs de domaines et de fiefs en Alsace, c'est-à-dire en France, il les confirmait, comme il était équitable, dans les droits et privilèges seigneuriaux dont ils jouissaient sous la suprématie de l’Empire. En 1789, les territoires dont ils étaient seigneurs nommèrent des députés aux Etats, mais eux-mêmes n’en envoyèrent pas. « Il s'ensuivit que, dans ces territoires, les vassaux firent acte de citoyens français et furent représentés à l’Assemblée, tandis que leurs seigneurs firent acte d'étrangers et ne furent pas représentés. » C’est dans ces conditions qu’intervinrent les décrets du 4 août et les actes confisquant les biens du clergé. Les princes allemands refusèrent de les reconnaître pour la double raison qu'ils ne les avaient pas consentis et qu’ils étaient contraires aux traités. L’Assemblée, tout en offrant des indemnités aux nobles et aux évêques dépossédés, maintint énergiquement son droit à procéder aux réformes en vertu de sa seule autorité et sans négociation. Droit international, souveraineté de la nation : les deux parties ne parlaient pas la même langue et c’est pourquoi, en dépit de la médiocrité des intérêts en cause, le procès prit tout de suite une tournure périlleuse.
En acceptant une transaction qui aurait sanctionné l’abolition du régime féodal sur une partie de leurs terres, les princes en auraient compromis le principe sur l’autre et c’était tout le régime germanique ébranlé. De son côté, en admettant leur thèse, l’Assemblée aurait renoncé à son œuvre unificatrice, car si les contrats qui liaient les princes d’Alsace à la France étaient valables, toutes les
provinces pouvaient arguer de semblables chartes pour maintenir les choses dans l'état où. elles étaient lors de leur réunion à la couronne. Enfin, l'Assemblée aurait abjuré en même temps le principe de la souveraineté populaire, car elle aurait reconnu que l’Alsace faisait partie intégrante de la France, non seulement par la volonté de ses habitants, mais encore par la lettre des traités et la sanction du droit public européen. On retombait dans l'opposition qui déjà rendait insoluble l’affaire d’Avignon. Quand la Législative se réunit, on n’avait pas fait un pas.
Dernière cause de mésentente : les émigrés. Il ne s’agit pas ici des malheureux que les persécutions et les attentats ont contraints à fuir leur patrie pour échapper à la ruine et à la mort. Il s'agit des émigrés volontaires, des émigrés de la première heure : ceux qui ont suivi le comte d’Artois dès juillet ] 78g, et qui s’arment pour rétablir l’ancien régime jusque dans ses injustices et ses vexations. Ils se sont rassemblés, dans les pays de la rive gauche du Rhin, à Mayence, à Coblence et à Worms, et ils y mènent joyeuse vie dans l’attente d’un retour rapide et triomphal. Frivoles, élégants et moqueurs, ils se grisent de projets saugrenus et se dépensent en intrigues puériles. Sans idées ni jugement, ils ne sont à l’aise que dans les cabales de cour et ils s’imaginent de taille à reconstruire la France! Le courageux journaliste François Suleau qui les a rejoints à Neuwied est tellement écœuré de leurs rodomontades qu’il préfère revenir à Paris, où la mort l’attend. Selon l’expression d’Albert Sorel, « ce n’est pas une croisade austère, enthousiaste et croyante qui se prérare..., c’est une Fronde tapageuse, confuse et inconsidérée ». Si ses
troupes sont maigres, au moins a-t-elle ses princes, ses chefs, son gouvernement : le comte de Provence, arrivé en juin 1791 et qui s’est proclamé Régent, son frère, le comte d’Artois, son cousin Condé qui est généralissime, les maréchaux de Broglie et de Castries, l’ancien contrôleur général Calonne qui est à lui tout seul le ministère et le conseil, le marquis de Bouillé qui n’a pas su sauver le Roi à Varennes et qui, par vengeance, s’établit le chef d'Etat-Major de la prochaine invasion.
Tout ce monde s’agite et prend des attitudes. C’est un bourdonnement de menaces qui n’ont d’autre résultat que d’alarmer les révolutionnaires et de compromettre la famille royale. Mais des dangers que l’on court aux Tuileries, nul n’a cure à Coblence! Le noyau de l’émigration est formé par des ennemis personnels de Marie-Antoinette, la coterie qui, dès son arrivée à Versailles, l’a poursuivie de ses chansons et de ses calomnies. Que la Reine soit menacée, tant pis! Ou plutôt tant mieux! Car de l’excès du mal naîtra la réaction. Comprenant l’immense péril que constitue ce ramassis d’écervelés, Louis XVI a expédié aux souverains son ancien ministre, Breteuil, avec mission de les mettre en garde contre toute entreprise qui ne serait pas approuvée par lui, et l’on assiste à ce spectacle extravagant des émigrés combattant la diplomatie du Roi et, à l’occasion, la dénonçant aux Jacobins!...
Bien décidées à ne rien faire, les Chancelleries avaient d’abord enregistré avec politesse les demandes d’hommes et d’argent que leur présentait le comte d’Artois, puis elles s’étaient lassées et n’avaient même plus mis à leur refus les formes que semblaient exiger le rang et la naissance du
solliciteur En août 1791, le futur Charles X se décida à une suprême tentative.
Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume et l’empereur Léopold étaient les hôtes de l’électeur de Saxe au château de Pillnitz. Ils devaient parler de la Pologne, mais sans rien arrêter, et il est probable qu’aucune affaire sérieuse n’aurait été délibérée à Pillnitz, si, le 26, le comte d’Artois ne s’y était présenté, entouré de tout l’état-major de l’émigration. « L’objet de cette bruyante visite, dit encore Albert Sorel, était de compromettre les souverains allemands dans la cause de la noblesse et de les engager à des démarches qu’ils seraient ensuite obligés de soutenir par la force : l’occupation de l'Alsace, par exemple. » Frédéric-Guillaume n’était pas ennemi d’une expédition sans risques et bien payée, mais Léopold ne voulait absolument rien entendre. Finalement, pour se débarrasser de leurs encombrants visiteurs, les deux princes se résignèrent à signer un vague manifeste qui, bien entendu, ne les obligerait à aucune mesure précise, mais qui, paraissant rentrer dans le plan de congrès armé, cher à Louis XVI, effrayerait peut-être les Parisiens, et, dans ce cas, vaudrait aux signataires la reconnaissance du Roi.
Par celte déclaration, dont tous les termes sont pesés pour s’annuler les uns les autres, l’Empereur et le roi de Prusse considèrent que le rétablissement de l’ordre en France est un objet d’intérêt européen. Ils espèrent que les autres souverains penseront comme eux et qu 'ils ne se refuseront pas à employer à cette tâche les moyens les plus efficaces. Alors et dans ce cas, ils sont eux-mêmes résolus à agir promptement. Tout cela était hypothétique. L’action austro-prussienne ne devrait se
déclencher que si l'Europe entière s'y joignait et celte unanimité était non seulement improbable, mais impossible. C’était un échec complet pour les émigrés. Au lieu d'un engagement ferme, ils ne tenaient qu'un document insignifiant, un véritable congé en forme diplomatique. A peine leur était-il signifié que Léopold conseillait à sa sœur et à son beau-frère d’accepter le plus vite possible la Consti tution revisée afin de mettre les brouillons en présence d'un fait accompli qui leur enlèverait tout prétexte d’agitation.
Telle était cette fameuse déclaration de Pillnit/ que Mallet du Pan a appelée « une comédie auguste », et qui était en réalité fort sinistre. Deux classes d'hommes avaient un égal intérêt à la travestir : les émigrés, pour masquer leur im puissance et faire croire à une coalition européenne, les révolutionnaires, pour en tirer la preuve d’une trahison de la Cour. C’est à quoi on s'appliqua de part et d’autre.
Monsieur et le comte d’Artois qui s’étaient char gés de porter la Déclaration du 27 à la connais sance des Français, en accompagnèrent la publica tion le 10 septembre d’une lettre-manifeste, qui en changeait complètement le caractère. L’invasion du territoire français y était représentée comme imminente, les pires représailles annoncées, la média tion de Louis XVI écartée par avance et son serment de fidélité au régime, qualifié de lâcheté, de capitulation momentanée à laquelle il était impossible d’accorder foi. De leur côté, les publicistes avancés persuadèrent facilement à l’opinion que le véritable sens de la déclaration était donné par le commentaire et que les réserves entortillées de l’original ne comptaient pas. Quant au Roi, il
se trouva pris entre les deux courants, également incapable de les maîtriser ou de leur céder. Complice de ses frères aux yeux de la Révolution, il était menacé par eux d’être mis en tutelle si la réaction triomphait. Méprisé ou haï par les deux extrêmes, il ne lui restait que le frêle appui des modérés et il s’y cramponna de toutes ses forces.
Dégoûté de tout effort violent par son arrestation à Varennes et par l’apathie de l’Europe, il n’avait plus d’autre désir que de faire respecter la Constitution, comptant sur le temps et l’expérience pour en corriger les défauts. Il l’avait apprise par cœur et s’y référait jusque dans les plus petites circonstances, avec cette minutie et cette manie du scrupule qu’il apportait à toute chose. Un jour, comme il devait passer une revue de la garde nationale, les officiers le pressèrent d’en revêtir l’uniforme, affirmant que cette marque de bienveillance aurait le meilleur effet sur le moral des soldats. « Mettre un uniforme? se récria-t-il. Je ne sais si la Constitution me le permet. » Il avait renvoyé la plupart de ses ministres et choisi leurs successeurs parmi les Feuillants. Ses conseillers ordinaires étaient les auteurs mêmes de la Constitution, les chefs de l’ancienne majorité : Barnave, Duport et les Lameth. Ils corrigeaient ses discours et guidaient ses moindres démarches. La Reine était en correspondance journalière avec eux et les lettres ne cessèrent que pour être remplacées par des conversations directes. Sur le terrain de la légalité, la monarchie était irréprochable et imbattable. Elle ne pouvait être jetée à terre que par une grande secousse extérieure qui dresserait contre elle le patriotisme français, et pour cette opération, l’adversaire était tout désigné : c’était l’Au-
triche, alliée officielle du gouvernement et alliée de la famille royale. « La rupture de l'alliance autrichienne, disait un Girondin, est aussi néces saire que la prise de la Bastille. »
Ce n’est pas là une opinion isolée. C’est la pensée de toute la gauche qui se rend très bien compte que, pour s’emparer du pouvoir, elle ne peut plus compter sur l’enthousiasme révolutionnaire qui a soutenu la Constituante.
Le pays est las du désordre. Pour les paysans comme pour les bourgeois, la Révolution est faite. La politique ne les intéresse plus. Puisque le Roi s’est rallié loyalement au nouveau régime, il est temps de reprendre la vie normale. Assez de pillages et de manifestations! Du calme et du travail!
« Les imprudences de la nouvelle législature, écrit Barnave le 10 octobre, ont fait éclater l’impression qu’avait produite la conduite du Roi, elles ont fortifié et approfondi cette impression. Les députés de l’ancienne Assemblée retournent chez eux avec les dispositions les plus favorables... La royauté... acquiert chaque jour le respect, la confiance et l'affection du peuple. Ce sont les vrais principes de la force. Le parti républicain se trouve représenté à l’Assemblée d’une manière si dégradante que bientôt les mots de républicains et de brigands deviendront synonymes dans la conversation même du peuple. Par là, la Constitution prendra son véritable caractère beaucoup plus tôt qu’on n’aurait pu le penser. La majorité de l’Assemblée sera forcée par l’opinion de marcher avec le gouvernement, et du dehors l’aristocratie formera seule une véritable opposition. »
Même note dans les journaux avancés. Le ressort est détendu. L’esprit révolutionnaire se meurt.
u La Nation est fatiguée, impriment les Révolutions de Paris, si vous n’y prenez garde, elle est prête à retourner à ses anciennes habitudes. » « L'espérance des patriotes s’éloigne, dit Desmoulins... leur première ardeur se refroidit et leur parti s’affaiblit tous les jours. » Et enfin Marat ; « Quand on suit d’un œil attentif la chaîne des événements qui préparèrent et amenèrent la nuit du 14 juillet, on sent que rien n’était si facile que la Révolution; elle tenait uniquement au mécontentement des peuples aigris de la tyrannie de leurs chefs. Mais quand on vient à considérer le caractère des Français, l’esprit qui anime les différentes classes du peuple, les intérêts opposés des différents ordres de citoyens, les ressources de la Cour et la ligue non moins naturelle que formidable des ennemis de l’égalité, on sent trop que la Révolution ne pouvait être qu’une crise passagère, et qu’il était impossible que la Révolution se soutînt par les moyens qui l’avaient amenée. »
C’est bien de ce malaise et de cet affaiblissement que sortira la guerre. Pour faire rebondir la Révolution à bout de souffle, pour stimuler et subjuguer le pays qui doute et leur échappe, les Girondins n’hésiteront pas à mettre le feu à l’Europe. La guerre est pour eux une formidable manœuvre de politique intérieure. Par elle, ils comptent réveiller l’enthousiasme révolutionnaire, mettre au service de la défense jacobine les mesures de défense nationale et faire bénéficier leur parti des forces soulevées pour la défense de la Patrie. Menacée de paralysie, la Révolution n’y échappe que par une crise de folie sanguinaire.
« La guerre, a écrit Jean Jaurès, agrandissait le théâtre de l’action, de la liberté, et de la gloire.
Elle obligeait les traîtres à se découvrir et les intrigues obscures étaient abolies comme une fourmilière noyée par l’ouragan. La guerre permettait aux partis du mouvement d’entraîner les modérés, de les violenter au besoin, car leur tiédeur pour la Révolution serait dénoncée comme une trahison envers la patrie elle-même. La guerre enfin, par l’émotion de l’inconnu et du danger, par la surexcitation de la fierté nationale, raviverait l’énergie du peuple. Il n’était plus possible de le conduire directement par les seules voies de la politique intérieure à l’assaut du pouvoir royal. Une sorte de cauchemar d’impuissance semblait peser sur la Révolution. Quoi! Ni au 14 juillet, ni au 6 octobre, ni même après Varennes, nous n’avons pu ou renverser ou subordonner le Roi! Bien mieux, à chacun des combats qu’elle soutient, à chacune même des fautes qu’elle commet, la royauté semble grandir en force, et, à l’heure où c’est le Roi qui devrait être châtié, il n’y a que les démocrates qui soient poursuivis. Pour rompre ce charme séculaire de la royauté, il faut qu’elle s’abandonne enfin à la Révolution ou que, par une trahison flagrante, contre la patrie, elle suscite contre elle la colère des citoyens déjà enfiévrés par la lutte contre l’étranger. »
Les six mois que mirent les Girondins à faire triompher le parti de la guerre sont parmi les plus dramatiques de notre histoire, mais, par un contraste fréquent, l’homme qui a joué alors le principal rôle, Brissot, est un des plus équivoques que l’on puisse imaginer. Comme bien d’autres, il semblait promis à une vie tranquille. Fils d’un restaurateur de Chartres, très à l’aise dans ses affaires, il avait été destiné à la basoche et placé
comme clerc chez un procureur. C’était trop peu pour lui. Esprit remuant, barbouillé de lectures hâtives, il se croyait, dès son jeune âge, promis à une haute destinée, et il avait abandonné la procédure pour courir sa chance, mais jusqu’alors son ambition s’était traînée dans des affaires de police, des besognes de librairie et des spéculations à la petite semaine, parmi le monde très louche des libellâtes payés et des espions internationaux. On l’avait dit complice du célèbre maître chanteur Théveneau de Morande. Il s’était fait élire péniblement député de Paris et il rêvait d’un grand coup de théâtre qui le révélerait au monde. Comme, à deux reprises, il avait habité Londres (où il avait failli être arrêté pour escroquerie) et fait un petit voyage aux Etats-Unis pour le compte du banquier suisse Clavière, qui spéculait sur les fonds américains, il posait au personnage cosmopolite, et cela lui donnait de l’autorité sur ses collègues de province. Exercé aux jugements hâtifs et aux systèmes bâclés, il éblouissait les auditeurs naïfs par sa faculté d’improvisation, tandis que les « rognures d’histoire » dont il bourrait ses discours le faisaient passer auprès des autres pour un homme sérieux et informé. Pendant des semaines et des semaines, il se fera, dans les Clubs, dans la presse et à l’Assemblée, le prédicateur obstiné de la guerre qui vient.
A lui et à ses amis, Vergniaud, Isnard, Gensonné, Ruhl, Hérault de Séchelles, tous les arguments seront bons, et, pour vaincre l’opposition de ceux qui, comme Robespierre, reculent devant l’aventure, ils ajouteront à leur cynique « il faut la guerre », cet énorme mensonge : « la guerre est sans risques ». — « La guerre est actuellement un bienfait national et la seule calamité à redou
cer, c’est de n’avoir pas la guerre. » — « Vous pouvez prendre en état de guerre des mesures que l’état de paix pourrait faire trouver trop sévères... »
— « Il serait indigne de la majorité d'une grande nation comme la nôtre de souffrir plus longtemps ce feu d’opéra dont la fumée nous incommode... Une grande nation doit être jalouse de sa gloire, doit punir sévèrement les téméraires qui osent lui manquer de respect. « — « Le Français est devenu le peuple le plus marquant de 1 univers, il faut que sa conduite réponde à sa nouvelle destinee. . Disons à l’Europe que dix millions de Français embrasés du feu de la liberté, armes du glaive, de la plume, de la raison, de l’éloquence pourraient seuls, si on les irrite, changer la face du monde et faire trembler les tyrans sur leurs trônes d’argile. »
— « Les rois... savent qu il n’y a pas de Pyrénées pour l’esprit philosophique qui vous a rendu la liberté. Ils frémiraient d’envoyer leurs soldats sur une terre encore brûlante de ce feu sacré. Ils trembleraient qu’un jour de bataille ne fît de deux armées ennemies un peuple de frères. » — « Je n’ai qu’une crainte, c’est que nous ne soyons pas trahis. Nous avons besoin de grandes trahisons : notre salut est là; car il existe encore de fortes doses de poison dans le sein de la France et il faut de fortes explosions pour l’expulser ; le corps est bon, il n’y a rien à craindre. » — « La guerre! la guerre! tel est le cri de tous les patriotes, tel est le vœu de tous les amis de la liberté répandus sur la surface de l’Europe, qui n’attendent plus que cette heureuse diversion pour attaquer et renverser leurs tyrans. » — « Nous ne pourrons être tranquilles que lorsque l’Europe, et toute l’Europe, sera en feu. » — « La guerre est nécessaire, l’opinion
publique la provoque, le salut public en impose la loi. »
Sous l’aiguillon de ces clameurs, l’Assemblée perd tout son sang-froid. Ses séances sont un concours de déclamations belliqueuses; sa politique un tissu de fanfaronnades, de provocations et de violences. Une attitude décidée, une fermeté sans colère auraient suffi pour résoudre les difficultés qui se présentaient. La plus grosse, l’affaire des émigrés, n’était, au fond, qu’une petite chose assez facile à tourner au grotesque. C’est précisément ce que la Gironde ne voulait pas, et les délibérations quelle inspire n’ont points pour but d’intimider ou de désarmer les ennemis de la Révolution, mais bien de les exaspérer, de les pousser aux imprudences, aux partis désespérés qui ne laissent d’autre issue que la guerre. Le 31 octobre, l’Assemblée décide que si Monsieur n’est point revenu en France dans deux mois, il sera déchu de ses droits à la Régence. Le 9 novembre, elle déclare suspects de conjuration, passibles de la confiscation des biens et de la peine de mort tous les émigrés qui demeureront hors des frontières après le ier janvier 1792. Enfin, le 29 novembre, elle stipule que les prêtres qui ne prêteront pas serment à la Constitution civile seront non seulement privés du traitement alloué aux fonctionnaires, mais encore déchus de leurs droits civiques, soumis à la surveillance de l’autorité et passibles de deux ans de prison.
Des trois décrets, les deux premiers étaient à peu près vains puisque, d’une part, Monsieur et les émigrés étaient hors d’atteinte et que, d’autre part, ils étaient bien décidés à ne rentrer en France que s’ils étaient les plus forts et, par conséquent, en état de faire pendre ceux qui prétendaient les
proscrire. Quant aux mesures contre les prêtres, elles soulevaient contre La Révolution une bonne moitié du clergé qui se serait accommodée d un culte officieux ou privé et qui, désormais, serait contrainte de lier son sort à celui des nobles rebelles. Sur le conseil des Feuillants et après une démarche ouverte du Directoire de Paris, le Roi refusa sa sanction.
Ce n’était qu’une halte. La politique belliqueuse faisait chaque jour de nouveaüx adeptes, même parmi les constitutionnels. Le nouveau ministre de la Guerre, le comte de Narbonne, et beaucoup d’officiers supérieurs y étaient acquis. Jeune, ardent, aimant le risque et l’imprévu, Narbonne croyait que les combinaisons incendiaires de la Gironde pourraient être retournées contre elle si on savait les adopter au bon moment. Les rassemblements d’émigrés fourniraient le prétexte d’une petite guerre contre les électeurs rhénans. De cette expédition brillante et facile, l’armée reviendrait transformée, la discipline rétablie, les chefs obéis, l’uniforme respecté et craint. Les troupes victorieuses seraient pour le Roi « un refuge d’où il soutiendrait la majorité saine de l'Assemblée et intimiderait les Clubs », et si, par malheur, la petite guerre en entraînait une grande contre l’Autriche et la Prusse, il serait temps de reprendre le plan de congrès et de médiation auquel Louis XVI et Marie-Antoinette pensaient toujours et qui, en cas d’hostilités véritables, aurait un sens et une raison.
Comme le remarque Albert Sorel, ces combinaisons n’étaient pas absurdes. Elles étaient seulement prématurées. « Une guerre régénérant l’armée, l’armée devenant l’arbitre de l’Etat, le général vainqueur et pacificateur apaisant l’anarchie et
organisant les conquêtes civiles de la Révolution, c’est ce que l’on vit huit ans après, à la fin de '799- L'ne invasion étrangère, un congrès des puissances, un roi médiateur entre une coalition et la France, rendant la paix au pays, restaurant le trône, et garantissant aux Français les principes essentiels déclarés par l’Assemblée Constituante, c’est ce qu’on vit en 1814. » Mais, en 1791, il est trop tôt, le pays n’est pas mûr. On va bien à la guerre, comme le souhaite Narbonne, mais aussi à la République, comme le veut Brissot.
Le 14 décembre, convaincu e*t stylé par Narbonne, Louis XVI vint annoncer à l’Assemblée un ultimatum à l’électeur de Trêves. Si, avant le 15 janvier, les rassemblements d’émigrés n’étaient pas dispersés, l’Electeur serait réputé ennemi de lu France et traité comme tel. Etait-ce le conflit? Pas encore. Sur le conseil de Léopold, l’archevêque de Trêves déférait aussitôt à la demande de la France, et les émigrés étaient explusés par lui. L’archevêque de Mayence procédait sans tarder à la même opération et, le 21 décembre, l’Empereur avertissait officiellement le gouvernement français que toute satisfaction lui était donnée. Il ajoutait que, dans ces conditions, il ne subsistait plus pour la France aucun grief légitime contre les princes rhénans et que, par conséquent, si l’un d’eux était néanmoins attaqué, il se verrait dans l’obligation de le soutenir. L’Assemblée prit prétexte de ce commentaire pour faire rebondir la querelle. Forte des assurances de Narbonne qui, rentrant d’une tournée d’inspection en Lorraine, lui affirmait que tout était prêt, elle invita le Roi, le 25 janvier 1792, à demander à Léopold s’il renonçait à ( tout traité et convention dirigés contre la
souveraineté, l’indépendance et la sûreté de la Nation », en d’autres termes, s’il désavouait la déclaration de Pillnitz. Le Roi était en outre chargé de déclarer à l'Empereur « qu’à défaut par lui de donner à la Nation, avant le ier mars prochain, pleine et entière satisfaction sur les points ci-dessus rapportés, son silence ainsi que toute réponse évasive et dilatoire, seraient regardés comme une déclaration de guerre ».
Le mot, cette fois, y était, mais pas encore la chose. Léopold était trop clairvoyant pour donner tête baissée dans le piège des Girondins. Dans un mémoire confidentiel à Louis XVI, en date du 31 janvier 1792, il démêle très nettement les origines de la crise. Plus les chefs révolutionnaires sentent leur crédit menacé, dit-il, « plus ils se livrent à des mesures désespérées et violentes », plus » ils cherchent à entraîner la Nation à des extrémités irrémédiables », dont la raison principale est « de réchauffer le zèle révolutionnaire » qui s’affaiblit. En conséquence, se refusant à faire le jeu de l’Assemblée, Léopold bornera sa riposte aux mesures de précautions indispensables. Le traité de rapprochement signé par lui avec le roi de Prusse, le 7 février, ne contenait, en effet, que des clauses équivoques et ambiguës, qui d’ailleurs visaient moins la France que la Pologne et la Russie. C'était un rude coup pour les bellicistes. Un plus rude encore allait les atteindre : le 9 mars, dans un sursaut d’énergie, Louis XVI renvoyait Narbonne.
L’émotion fut énorme. De cette affaire, la gauche devait sortir écrasée ou triomphante. Elle poussa au combat ses plus grands orateurs : Vergniaud et Brissot. Vergniaud, surtout, dont le discours
déchaîna l’Assemblée : « Je vois de cette tribune les fenêtres d’un palais où des conseillers pervers égarent et trompent le Roi que la Constitution nous a donné, forgent les fers dont ils veulent nous enchaîner et préparent les manœuvres qui doivent nous livrer à la maison d’Autriche. Je vois les fenêtres d’un palais où l’on trame la contre-révolution, où l’on combine le moyen de nous replonger dans les horreurs de l’esclavage, après nous avoir fait passer par tous les désordres de l’anarchie et par toutes les fureurs de la guerre civile. Le jour est arrivé, messieurs, où vous pouvez mettre un terme à tant d’audace, à tant d’insolence et confondre enfin les conspirateurs. L’épouvante et la terreur sont souvent sorties, dans les temps antiques et au nom du despotisme, de ce palais fameux. Quelles y rentrent aujourd’hui au nom de la loi. Qu’elles y pénètrent tous les cœurs. Que tous ceux qui l’habitent sachent que notre Constitution n’accorde l’inviolabilité qu’au Roi. Qu’ils sachent que la loi y atteindra sans distinction, tous les coupables, et qu’il n’y aura pas une seule tête convaincue d’être criminelle, qui puisse échapper à son glaive. »
Sous cette bourrasque, la droite s’effondra. Le centre et la gauche mêlèrent leurs bulletins; l’ennemi de Narbonne, le ministre des Affaires étrangères, le pacifique de Lessart, fut décrété d’accusation et renvoyé en Haute Cour pour trahison. Derrière lui, c’était la Reine qui était frappée. De Lessart, arrêté, le ministère feuillant se disloqua. Une semaine ne s’était pas écoulée que tous ses membres, sauf un, avaient démissionné. Constitutionnel jusqu’au bout, le Roi confia à la Gironde le soin de désigner leurs successeurs.
Etant députés, les chefs girondins ne pouvaient prendre eux-mêmes les portefeuilles. Comme Barnave et Duport, ils étaient contraints de gouverner par personnes interposées. Après trois jours de discussions, ils désignèrent les nouveaux ministres : Dumouriez, pour les Relations extérieures, Clavière, pour les Finances, de Grave, puis Servan, pour la Guerre, Lacoste, pour la Marine, et le mari de Mme Roland pour l’Intérieur. Dès lors, les choses furent rondement menées, d’autant plus rondement que Léopold venait de mourir subitement et que son fils et successeur, François II, ne demandait qu’à faire parler la poudre. Le 27 mars, un ultimatum fort rogue partait de Paris pour Vienne. Le 7 avril, il y était répondu sur le même ton. La note arrivait à Paris le 18. Le 20, Louis XVI se rendait à l’Assemblée et, comme dans un rêve, d’un air détaché et indifférent, il proposait de déclarer la guerre au « roi de Hongrie et de Bohême ». Au milieu d’un délire d’enthousiasme eî d’une effervescence populaire inouïe, le décret fut voté à peu près sans discussion, à l’unanimité moins sept voix.
On fera la paix vingt-trois ans plus tard, après Waterloo.