‹ La révolutionChapitre 10 sur 93 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

coup de temps pour redevenir citoyen de mon pays, tant j’avais épousé les loiTuncs de ces anciens Romains. J’étais républicain avec tous les défenseurs de la république ; je faisais la guerre avec le sénat contre le redoutable Annibal ; je rasais ('arlhage la superbe; je suivais la marche des généraux romains et le vol triomphant de leuis aigles dans les Gaules, je les voyais sans terreur conquérir le pays où je suis né ; je voulais faire des tragédies de toutes les stations de César ; et ce n’est que depuis quelques années que je ne sais quelle lueur de bon sens m’a rendu Français et habitant de Paris.

« Il est sûr qu’on rapporte de l’étude de la langue latine un certain goût pour les républiques antiques, et qu'on voudrait pouvoir ressusciter celle dont on lit la grande et vaste histoire.

« Il est sûr qu’en entendant parier du sénat, de la liberté, de la majesté du peuple romain, de ses victoires, de la juste mort de César, du poignard de Caton qui ne peut survivre à la destruction des lois, il en coûte pour sortir de Rome, et pour se retrouver bourgeois de la rue des Noyers.

« C’est cependant dans une monarchie que l'on entretient perpétuellement les jeunes gens de ces idées étrangères, qu’ils doivent perdre et oublier bien vite, pour leur sûreté, pour leur avancement et pour leur bonheur : et c’est un roi absolu qui paye les professeurs, pour nous expliquer gravement toutes les éloquentes déilaioations lancées contre te pouvoir des rois ; de sorte qu’un élèvede l’ancienne université deParis, quand il se trouve à Versailles et qu’il a un peu de bon sens, songe malgré lui à Tarquin, à Brutus, à tous les fiers ennemis de la royauté. Alors sa pauvre tête ne sait plus où elle en est : il est un sot ou un esclave-né, ou il lui faut du temps pour se familiariser avec un pays qui n’a ni tribuns ni décemvirs, ni sénateurs ni consuls »

En attendant le moment favorable pour ressusciter les tribuns, la république et les consuls, on accueillait avec transport les hommes et les ouvrages qui entretenaient dans les âmes l’amour de la liberté, en peignant sous les plus belles couleurs les glorieuses républiques de l’antiquité classique. Un des livres qui ont le plus contribué à exalter l’admiration pour les formes gouvernementales de l’ancienne Grèce, c’est le Voyage du jeune Anacharsis.

Or, le 25 août 1789, le chevalier de Boufflers prononçait

> T. I, eh. Lxiiu

pour la réception de l’abbé Barthélemy à l’Académie française, un discours qui nous donne le thermomètre des idées qu’on était à la veille d’appliquer à la France. Caractérisant les utiles et surprenants travaux du nouvel académicien, M. de Roufflers dit au récipiendaire : « Également fait pour avancer à pas de géant dans toutes les carrières, vous avez préféré celle qui vous ramenait vers la sage antiquité, et, moins occupé de vous faire le grand nom que vous méritez, que de rappeler t'ius les hommes des anciens âges à la mémoire et à l'attention de celui-ci, vous vous êtes consacré à l’étude de la belle antiquité.

« Vous parlez ; aussitôt la nuit de vingt siècles fait place à une lumière soudaine, et laisse éclore à nos yeux le magnifique spectacle de la Grèce entière, au plus haut degré de son antique splendeur. Argos, Corinthe, Sparte, Athènes et mille autres villes disparues sont repeuplées. Vous nous ouvrez les temples, les théâtres, les gymnases, les académies, les édifices publics, les maisons particulières, les réduits les plus intérieurs. Admis sous vos auspices dans leurs assemblées, à leurs écoles, à leurs repas, nous voilà mêlés à tous leurs Jeux, initiés à tous tes mystères, confidents de toutes les pensées, et jamais les Grecs n’ont aussi bien connu la Grèce, jamais ils ne se sont aussi bien connus entre eux, que votre Anacharsis

nous les a fait connaître En nous les offrant pour modèles,

vous nous rendez leurs émules. Déjà, en fait de patriotisme, un même sentiment nous élève, une même raison nous dinge.... Nous savons comme les Grecs qu’il n’est de véritable existence qu’avec la liberté, sans laquelle on n’est point homme ^.. »

Si cela n’est pas assez clair, écoutons le témoignage d’un ^ homme qui connaissait bien l’influence de l’enseignement ' classique, puisqu’il l’avait longtemps pratiqué; et l’esprit de la Révolution, puisqu’il en fut un des plus chiuds partisans. La naême année que M. de Boufflers prononçait son discours, ce religieux publiait trois odes imitées d’Horace, Dans la préface, il s’exprime en ces termes : « L’esprit littéraire a produit l’esprit philosophique ; l’esprit philosophique a produit l’esprit législatif. » Voilà, en trois mots, toute la généalogie de la Révolution.

Elle est tellement évidente qu’on la trouve racontée dans les mêmes termes par un homme dont les vues et les princi-

1 Slonit., ibid.

Page 1