CHAPITRE DEUXIÈME
pcs n’ont rien de commun avec ceux de l’auteur que nous venons de citer. « La rétrogradation, dit l’illustre Donoso Cortès, a commencé en Europe avec la restauration du paganisme liltemire, qui a amené successivement les restaurations du paganisme philosophique, du paganisme religieux et du paganisme politique. Aujourd'hui le monde est à la veille de la dernière de ces restaurations, la restauration du paganisme socialiste ’ . »
Aussi, l’écrivain du Moniteur qui rend compte de l’ouvrage du religieux a soin d’ajouter : « Les leçons d’IIorace revêtues d’images fortes et vraies s’approprient merveilleusement et apparlicniienl à cette révolution. Horace nous avertit des prodiges du temps présent, tandis que le temps présent nous met Horace eu lumière et lui sert de vivant commentaire *, »
Écoulons un nouveau témoin. L’auteur du Château des Tuileries trace le tableau suivant de la société française au moment où la Révolution éclata : « L’homme des champs, dit-il, qui avait amassé quelque argent, envoyait son fils au collège dans l’intention d’en faire un prêtre, un avocat, un médecin. De la masse de ces enfants de cultivateurs qui peuplaient les collèges, les trois quarts rentraient dans leurs foyers avant d’avoir parcouru les huit années consacrées aux études, préférant guider le soc de la charrue au défrichement des langues mortes ; mais le peu de temps qu’ils avaient donné à ce travail avait suffi pour leur inculquer quelque teinture de l’hisloire ancienne. A la veillée, les contes des fées étaient remplacés par des récits, des fragments de l’histoire grecque et romaine. Enfin, Un' était pas unvUlageoù l'on 7i'enlemlit confondre les noms de Vesta, Alcibiade, Auguste, Néron, etc.
« Vous sentez bien que dans celle situation des esprits, dont les pores ouverts de l’entendement, si on peut s’exprimer ainsi, étaient disposés à pomper toutes les idées nouvelles, quelque gigantesques qu’elles pussent être, rien ne fut plus facile que de surprendre la confiance et les sufiVages de celle nombreuse portion de la société, et d’établir ainsi celte chaîne secrète de communication entre les esprits les plus élevés et les moins instruits *. »
I LfUre du 4 juin 1849.
* Munit. 18 déreml). 1789.
* Le Château des Tuileries, par ousscl.
« Ajoutez à cela, continue un autre écrivain, que l’histoire, les mœurs, la mythologie, de l’antiquilé, avaient été popularisés par les poètes, les peintres, les sculpteurs, les graveurs ; que les tableaux, les statues, les estampes, les jardins, les galeries, la cour, la ville, les ch&leaux, n’olTraient aux yeux que la représentation en marbre, en pierre, sur toile ou sur papier, des aventures des dieux, déesses, héros de la Grèce ou de Rome, et vous comprendrez comment ensuite en écouta sans surprise tous les discours emphatiques et remplis de paganisme des orateurs révolutionnaires ; comment on accueillit sans en rire les projets les plus extravagants, renouvelés des Grecs; comment on subit si facilement ce joug abrutissant d’une assemblée de bourgeois, s’arrogeant un pouvoir mille lois plus despotique que celui de la monarchie qu’ils venaient de renverser, mais s’autorisant, pour commettre une usurpation si odieuse, pour débiter tant d’absurdités, pour commettre tant de crimes, de l’exemple de Brutus, de Cassius, Spartacus, de tous les scélérats de l'antiquité »
Cependant, il faut le reconnaître avec un commentateur de Salluste, la Révolution dans sa forme grecque et romaine ne fut bien comprise que par les classes lettrées, et trouva même une opposition marquée dans les populations qui n’avaient pas bu à la coupe du paganisme. « Lorsqu’à la fin du dernier siècle, dit M. de Gerlache, la France, c’est-à-dire la partie lettrée de la société française, dégoûtée de ses propres institutions, et éprise de celles de l’antiquité, voulut passer de la monarchie à l’état républicain, elle échoua, parce que ce changement n'était ni dans les mœurs ni dans l’esprit de la nation. De là vient que la Révolution eut cela de commun avec la révolution opérée par César, qu'elle marcha à son but par des violences, des massacres et des proscriptions. Le règne de la Terreur ressemble sous beaucoup de rapports au second triumvirat*. »
Si la masse des populations, étrangère aux études de collège, vit la Révolution avec indifférence, souvent avec terreur; si elle la saisit uniquement par le côté qui flattait son orgueil et sa cupidité, la génération qui avait fréquenté la belle antiquité salua avec enthousiasme la Révolution comme
> Du paganisme dans la société, p. 57.
* Études sur Salluste, p, ciltii.
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CnAPITRE DEUXIÈME.
le retour de l’âge d’or. Un témoin oculaire, Charles Nodier, {ipi’ès avoir dépeint les scènes horribles de la Révolution et le dévergondage des assemblées populaires, ajoute : « Ce qu’il y a de remarquable, c’est que nous étions tout prêts à cet ordre de choses exceptionnel, nous autres écoliers qu’une éducation anomale et anormale préparait assidûment, depuis l’enfance, à toutes ces aberrations d’une politique sans base. Il n’y avait pas grand effort à passer de nos études de collège aux débats du Forum et à la guerre des esclaves. Notre admiration était gagnée d’avance aux institutions de Lycurgue et aux tyrannirides des Panathénées : on ne nous avait jamais parlé que de cela.
« Les plus anciens d’entre nous rapportaient qu’à la veille des nouveaux événements, le prix de composition de rhétorique s’était débattu entre deux plaidoyers, à la manière de Sénèque l’Orateur, en faveur de Brutus l’Ancien et de Brutus le Jeune. Je ne sais qui l’emporta aux yeux des juges, de celui qui avait tué son père ou de celui qui avait tué ses enfants ; mais le lauréat fut encouragé par l’intendant, caressé par le premier président et couronné par l’archevêque. Le lendemain, on paria d’une révolution et on s’en étonna; comme si on n’avait pas dû savoir qu’elle était faite dans V éducation,,.. C’est un témoignage que la philosophie du dix-huitième siècle ne put s’empêcher de rendre.... à la Sorbonne et à l’Université *. »
Le même observateur ajoute: « Pour que l’éducation d’un citoyen soit saine et utile, il faut qu’elle soit naturelle, qu’elle sorte d’elle-même des autres institutions, et qu'elle concoure à leur conservation, comme celles-ci contribuent à la sienne. .. . Voilà, je crois, des principes si clairs qu’ils n’auraient pas besoin d’être soutenus par des exemples; mais que l’on cherche à se rendre compte, si l’on veut, de l’effet qu’aurait produit l’éducation de Sparte dans une monarchie, ou même dans une république qui n’aurait pas été Sparte; qu’on essaye de transporter, par la pensée, les méthodes d’instruction des anciens chez les modernes... il y aura de quoi exciter la dérision de tous les bons esprits.
« Cela sera inoui, inexplicable, extravagant; personne ne le comprendra ; et cependant tout le monde l’a vu, tout le monde
> Somenirt, t. I, p. S8,
l'a é[rouvé ; celte éducation a été celle du siècle qui a fait la Révolution ou qui l’a laissé faire; et cic vice, je le repèle, est
I.A CAUSE, \NCOMESTAbl.E DE TOUS NOS MAI.HEURS. Fi ailÇais, UOUS
n’avions pas reçu une éducation française; citoyens d’une monarchie, nous n’avions pas reçu une éducation monarchique ; ajoutez: chréliens, nous n’avions pas reçu une éducation chi'étienne. Soit inadvertance, soit préjugé, soit ignorance et présomption, on nous avait formés comme à dessein pour un ordre de choses dans lequel nous n’étions pas nés, pour un but qui ne pouvait jamais se présenter à notre esprit, [)Our une destination politique que nous nous sommes donnée à la fin, non qu’elle convînt à nos mœurs et à notre caractère, mais parce qu’on l’avait rendue plus ou moins nécessaire à tous.
a De quoi retentis.sait, en effet, depuis longtemps la chaire de l’instruction, sinon des exemples déplacés et dangereux de quelques républiques et de quelques héros des temps passés, dont nous ne pouvions nous rapprocher que par des parodies indécentes et cruelles?... Le Français, presque dépouillé du sentiment national, se réfugia dans les souvenirs de l’antiquité et se prêta sans efforts au projet bizarre des dépositaires de l’instruction, en accueillant une éducation historique fondée sur des idées et des affections propres à d’autres temps, à d’autres lieux, à d’autres gouvernements, à d’autres hommes.
« On reçut l’éducation, c’est-à-dire la vie sociale, au nom des Grecs et des Romains, qui n’avaient rien de commun avec nous ; on ne pensa point que la plupart de ces actions éclatantes dont leurs annales ont perpétué le souvenir, incompatibles avec la morale perfectionnée des sociétés modernes, ne sont, aux yeux de la raison et de l’humanité, que des crimes détestables; et que certains des demi-dieux de nos collèges auraient été justement livrés à la claie et à l’échafaud... Aveugle enthousiasme, fausse et malheureuse imitation qui a rappelé trop souvent le popularisme anarchique des Gracques, la criminelle ambition de César, le désespoir de Caton et le parricide de Brutus* 1 » »
Ailleurs encore, et avec une nouvelle énergie, il rend l’éducation de collège responsable non-seulement des parodies grotesques de la Révolution, mais encore des atrocités qui
i Suuu. du Consulat, etc.
CIIAPIIRE DEUXIÈME.
souillent celte époque sans analogue dans ['histoire. Nous livrons CCS paroles à la méditation des instituteurs de la jeunesse. Il dit : « L’enseignement des collèges, alors comme aujourd’hui, se composait en grande partie de faits anterieurs au christianisme, de notions empruntées à la brutale philosophie des païens, de mensonges pompeux qui donnaient à des frénésies absurdes tout l’altrail de la vertu et tout l’éclat de la gloire. Cette génération avait été nourrie, comme l’élève du Centaure, avec la moelle des bêles sauvages ; il ne faut pas s’étonner qu’elle en ail eu la ftrocilé.
a C’est ainsi qu’à nous autres enfants perdus des écoles d'Athènes et de Rome s’était fait connaître la liberté, sous l’aspect de l’adorable furie de Corneille. Joignez à ce mal/ieur radicaJ d’une instruction abusive, diamétralement détournée de son but moral par l’ineptie et la présomption des faux sages, la contagion des premiers exemples, et félicitez le jeune homme à l’àme robuste qui a pil s’armer à travers tant de périls des forces d’une raison prématurée. Il n’en était pas ainside nous. Adeptes d’une histoire idéalisée par les sophistes, déchus de notre âme, nous ne savions mettre à sa place que l’instinct et la logique des lions L »
Les témoignages qui précèdent montrent assez clairement la fiature et l’origine des dispositions dominantes dans les classes lettrées au moment de la Révolution : ceux qui suivent achèveront de déchirer le voile qui cache encore, à certains yeux, la généalogie de la terrible Déesse.
i Souv. Charlotte Cordny, p. 25, éd. 1841.