CHAPITRE TROISIÈME
des Brutus, etc. Mais à peine sortions-nous du collège, qu’il fallait oublier à grand'peine ces sublimes exemples. On ne trouvait nulle part la réalité de ces magnifiques tableaux : point lie liberté, point de patrie.
« C’est maintenant qu’il peut y avoir un heureux accord entrenos lumières et nos mœurs, entre nos lectures et notre conduite. Vuiilez-voiis faire des républicains? que nos jeunes gens lisent Tite-Live, Salluste, Tacite, Plutarque, etc. *. »
« Mes chers amis, ajoutait Camille Desmoulins, puisque vous lisez Cicéron, je réponds de vous : vous serez libres *. »
« Avec la Renaissance, écrit un autre témoin, l’esprit républicain de l’antiquité reparaît en Europe : La démocratie est sortie des colléijcs. Depuis le quinzième siècle, rinstruclion scienitfique n’a plus eu que deux sources, la Grèce et Rome, pays républicain par excellence, terre natale du régicide *. »
Après avoir demandé, comme le dernier progrès de la raison, que l’éducation soit athée, Condorcet veut, pour perpétuer la Révolution, que les Vies de Plutarque deviennent le livre classique par excellence; il veut qu’on réhabilite aux yeux de la jeunesse lesGracchus, les Drusus, «tous ces anciens tribuns voués dans certains livres à l’exécration des siècles, et qui ont presque toujours soutenu la cause de lajustice; » puis, faisant honneur à la Renaissance et aux études de collège, qui l’ont perpétuée, de la glorieuse Révolution française, il dit : « Au commencement du quinzième siècle, l’Europe entière, plongée dans riynorance, gémissait sous le joug de l’aristocratie nobiliaire et de la tyrannie sacerdotale ; mais, depuis cette é[ioque, les progrès vers la liberté ont, dans chaque nation, suivi ceux des lumières avec cette constance qui annonce entre deux faits une liaison necessaire, fondée sur les lois éternelles de la nature *. »
Voici une déposition bien autrement significative, c’est celle de Danton. Du haut de la tribune de la Convention, au milieu des ruines de l’ordre religieux et social, le géant révolutionnaire adresse aux congrégations enseignantes cet éloge qui fait rougir et trembler : « C’est aux moines, s’écrie-t-il, cette espèce misérable, c’est au siècle de Louis XIV. que nous devons le siècle de la vraie philosophie. C’est à eux que nous
< Décade philos t. 1, p. 10 t.
* Dévot., t. 1, p. 16t.
S Pagès de l’.Vriégo, Du régicide.
* Rapport sur l’iiislr. publ. Œuvr., I. VllI, p. 34S-349.
devons res élans sublimes qui font naître V admiration. La république était dans les esprits vingt ans au moins avant sa proclamation. Corneille avait parlé en Romain, et celui qui avait dit ;
Tour être plus qu’un roi, tu te crois quelque chose,
était un vrai républicain*. »
Sauf erreur, ce précieux témoignage dit clairement : « Depuis la Renaissance, même dans les congrégations religieuses enseignantes^ l’éducation classique est un jeu de bascule. On charge un des plateaux de la balance du poids le plus considérable possible d’admiration pour les auteurs païens, pour les hommes, les maximes et les institutions de l’antiquité. Comme contre-poids, on met dans l’autre plateau un peu d’instruction chrétienne et quelques exercices religieux ; et on se flatte d’avoir établi dans les âmes l’équilibre et même la prépondérance du christianisme ! L’expérience de 1793 prouve toute l’illusion d’un pareil système. »
L’évêque de la Révolution, M. de Talleyrand, parle comme Danton : « Dans les anciennes écoles, dit-il, où tant d’intérêts se réunissa ient pour tromper, pour dégrader l’espèce humaine, il s’est pourtant trouvé des hommes dont les courageuses leçons semblaient appartenir aux plus beaux jours de la liberté, et qui O’U préparé à l insu du despotisme la Révolution qui vient de s’accomplir *. »
Après Talleyrand écoutons M. de Chateaubriand. Prêtres et et laïques, nobles et plébéiens, démocrates et royalistes, tous doivent déposer, afin de rendre incontestable la généalogie de la Révolution. Dans son Essai sur les Révolutions, publié en Angleterre, au moment même où la monarchie française s’écroulait, Chateaubriand proclame hautement que la Révolution était sortie des collèges, qu’elle n’était autre chose que l’application des études classiques; que les institutions de Sparte et d’Athènes en étaient l’idéal, I.ycurgue le législateur, et les Jacobins, les seuls révolutionnaires sérieux, de vrais Spartiates, ni plus ni moins. Le témoignage de l’illustre écrivain a d’autant plus de poids, que lui aussi partageait alors, grâce à son éducation, plus d’une idée révolutionnaire.
< ilonit. i3 août 93.
* Rapport sur l'iiistr. Il srpt. 1791.