CHAPITRE TROISIÈME
« Notre Révolution, dit-il, a été produite en partie > par des gens de lettres qui, plus habitants de Rome et d’Athènes que de leur pays, ont cherché à ramener dans l'Europe les mœurs antiques.... Les écoles publiques Étaient des sources oit l'on abreuvait la jeunesse de fiel et de haine contre tous les autres gouvernements.... C’est au moment où le corps politique, tout maculé des taches de la corruption, tombait en une dissolution générale, qu’une race d’hommes, se levant tout à coup, se met dans son vertige à sonner l’heure de Sparte et d’Athènes.
« Les Jacobins avaient aperçu que le vice radical existait dans les mœurs, dans l'inégalité des fortunes et mille autres obstacles. Où trouver le talisman pour faire djsparaltre tant de difficultés? A Sparte. Quelles mœurs substituera-t-on aux anciennes? Celles que Lycurgue mit à la place des anciens désordres de sa patrie. Le plan était donc tracé depuis longtemps; il ne restait plus aux Jacobins qu’à le suivre...
Il Raréfiés aw feu de l'enthousiasme républicain, ils déployèrent une énergie dont on n’a jamais eu d'exemple, et des forfaits que tous ceux de l’histoire mis ensemble pourraient à peine égaler. Les gardes nationales achetées, des agents placés à leur poste dans tous les coins delà république, le mot communiqué aux sociétés affiliées, les monstres, se bouchant les oreilles, donnèrent l’affreux signal qui devait rappeler Sparte de scs ruines. Il retentit dans la France comme le cri de l’ange exterminateur : les monuments des hommes s’écroulèrent, et les tombes s’entr’ouvrirent *.
« Tels furent les Jacobins. On a beaucoup parlé d’eux, et peu de gens les ont connus. La plupart publient les crimes de cette société, sans nous apprendre le principe général qui dirigeait leurs vues. Il consistait, ce principe, dans le système de perfection, vers lequel le premier pas à faire était la rcstam-alion des lois de Lycurgue *. »
Chateaubriand montre qu’en effet toutes les mesures ordonnées par les Jacobins ont leur modèle dans les républiques de la Grèce, u Ily avait à Athènes trois factions : ]a. Montagne, composée, ainsi que le fameux parti du même nom en France,
1 C’eût par distraction que U. de Chateaubriand fait cette restriction, car tout «on livre prouve qu’il attribue complètement la Révolution aux inspirations du paganisme classique.
des citoyens les plus pauvres de la République, qui voulaient une pure démocratie. La Plaine réunissait les riches possesseurs (les terres, qui demandaient une constitution oligarchique. Kufinla troisième, appelée la Côte, se composait des négociants de l’Attique. Egalement effrayés de la licence des pauvres et de la tyrannie des grands, ils demandaient un gouvernement mixte : c’étaient les modérés i. On' voit ici la source d’où les Français ont tiré les noms des partis qui les divisèrent.
■ « Le bouleversement total que les Français et surtout les Jacobins ont voulu opérer dans les mœurs de leur nation en assassinant les propriétaires, transportant les fortunes, changeant les costumes, les usages et Dieu même, n’a été gu’une imitation de ce que Lycurgue fit dans sa patrie. Il institua les repas publics et Icsleschès, bannit l’or et les sciences, ordonna des réquisitions d’hommes et de propriétés, fit le partage des terres, établit la communauté des enfants et presque celle des femmes*. Les Jacobins le suivirent pas à pas dans c«s réformes violentes, prétendirent à leur tour anéantir le commerce, extirper les lettres, avoir des gymnases, des philities ou repas civiques, des clubs; ils voulurent forcer la vierge ou la jeune épouse à recevoir malgré elle un époux; ils mirent surtout en usage les réquisitions, et se préparaient à promulguer les lois agraires *. »
« Il semble, ajoute Chateaubriand, que cet homme extraordinaire, Lycurgue, n’ait rien ignoré de ce qui peut toucher les hommes, qu’il ail embrassé à la fois tous les genres d’institutions les plus capables d’agir sur le cœur humain, d'élever leur génie, de décclopper les facultés de leurs âmes. Plus on étudie I s lois de Lycurgue, plus on est convaincu que depuis lui on n’a rien trouvé de nouveau en politique *. »
Pas même l’Évangile! Voilà cependant les axiomes que l’on admettait, que l’on proclamait au moment de la Révolution ! Si l’éducation avait altéré à ce point un esprit d’élite comme M. de Chateaubriand, quel effet avait-elle dû produire sur la multitude des âmes vulgaires ?
Ce qui suit n’est pas moins significatif. Pour le jeune Cha-
1 B' vol. 1. 1, c. iix ; Arislot., De rep., lib. II, c. iii; Plut, m Solon.
* plut, in I.ycurg.; Pausan., lib. 111, c. ir; Isocrat.. Panath., I. II; Xénoph.> /)<• rep. Laceil., p. 881.
* r. GT.