CHAPITRE TROISIEME
teaubriand, tout ce qui n’est pas païen est barbare, I Église est ennemie des sciences, et c’est à la Renaissance du paganisme que l’Europe chrétienne est redevable de sa civilisation et de ses lumières... Autres préjugés de l'éducation de collège dont l’éloquent écrivain devait faire plus tard une si éloquente justice.
« Au moyen âge, dit-il, une philosophie barbare s’étendit sur l’Occident, en môme temps que la haine des sciences régnait sur ceux qui auraient pu les protéger. C’était alors que les empereurs faisaient des lois pour bannir les mathématiciens et les sorciers ; que les papes incendiaient les bibliothèques de liome... Cependant Constantinople venait de passer sous le joug des Turcs, et le reste des philosophes grecs fugitifs trouvèrent un asile en Italie. Les lettres commencèrent à revivre de toutes parts. On commença à faire revivre les philosophies de la Grèce. De là sortirent Gassendi l’épicurien. Descartes le pyrrhonien, Spinosa l’athée, Bayle le sceptique, Locke et son Essai, un des plus beaux monuments du génie de l’homme’. »
Suit un dithyrambe en l’honneur des philosophes grecs, glorieux éducateurs de l’Europe moderne, de leurs institutions sociales et de leurs principaux interprètes. Devant eux Chateaubriand est en extase. Au lieu d’admirer les Apôtres ou quelques-uns des Pères de l’Église, il s’écrie : « Platon, Fénelon, J. -J. Rousseau! Nous allons offrir le beau groupe de ces trois génies, qui renferme tout ce qu’il y a d’aimable dans la vertu, de grand dans les talents, de sensible dans le caractère des hommes. Dans Platon l’éducation du citoyen commence à la naissance. Porté dans un lieu commun, il attend qu’un fait inconnu vienne satisfaire ses besoins. A peine adolescent, le gymnase occupe ses instants...
« Si parmi ces enfants communs de la patrie il s’en trouve un qui, par la beauté de ses traits, les indices de son génie, décèle le grand homme futur, on l’enlève à la foule. Un philosophe dévoile le grand Être... Il voyage et devient un des magistrats de la patrie. Tel est l’homme politique de Platon. Le divin disciple de Socrate, dans le délire de sa vertu, voulait spiritualiser les hommes terrestres *....
« L’influence de Télém ique a été considérable ; il renferme
LA RÉVOLU nON FRANÇAISE
tous les principes du jour. Il respire la liberté, et la Révolution même s’y trouve prédite. Que l’on considère l’âge où il a paru, et l’on verra qu’il est un des premiers écrits qui ont changé le cours des idées nationales en France...
« Émile est autant au dessus des hommes de son siècle qu’il y a de différence entre nous et les premiers Romains. Que dis-je ! Émile est l’homme par excellence ; car il est l’ homme de la na ture ; son cœur ne connaît point de préjugé Tel est le fameux ouvrage qui & précipité notre Révolution Peut-être n’y
a-t-il dans le monde que cinq ouvrages à lire : VÉmile en est un »
Quelles idées ! et quel langage dans la bouche du futur auteur du Génie du christianisme ! En voyant l’éclipse de cette belle intelligence, comment ne pas répéter les paroles de saint Augustin : « Fleuve maudit de l’éducation païenne, jusques à quand continuera-t-on de jeter les enfants des hommes dans tes ondes infernales? C’est là, ô mon Dieu! que je perdis la lumière de mon esprit et l’innocence de mon cœur*! »
1 P. S11-S4S-3S3. Nous avons suivi l'édition princeps de Tendres, devcuue for! rare; elle différé notablement des éditions postérieures.
1 Confess.. liv. 1, c. ii.