INTRODUCTION. H
parents, qui ne trouve sa formule et même son apologie.
A tous ces points de vue, notre époque peut-elle soutenir la comparaison avec les époques où rien de tout cela n’existait?
Cinquième fa\t. — Tandis qu’autrefois l'Europe avait une hiérarchie sociale, des libertés publiques, une conscience publique; tandis que chez les nations chrétiennes la paix n'ctuit troublée qu’à la surface, c'est-à-dire dans l’ordre des faits et non dans l’ordre des principes, en sorte que les dynasties avaient un lendemain et les peuples un avenir : aujourd’hui toute hiérarchie sociale composée d’éléments naturels et historiques a disparu ; toutes les libertés publiques sont absorbées par la centralisation; la conscience publique altérée ou éteinte ne flétrit plus guère que l’insuccès; les bases même de la famille et de la propriété sont ébranlées jusque dans leurs profondeurs; nous marchons de révolutions en révolutions, de chutes en chutes; des sociétés secrètes enlacent l'ancien et le nouveau monde dans un immense réseau ; font assassiner le Président de la République de l’Équateur, et la Commune, avec toutes ses horreurs, n’est pour elles qu’un combat d’avant- garde. Enfin, la morale privée allant de pair avec la décadence sociale, nous sommes tombés dans l’enfouissement humain : ce qui nous meteent pieds au-dssous des sauvages.
Dans les âmes ou dans les rues, la Révolution est en permanence. Sur leurs trônes chancelants, les rois ressemblent aux matelots placés au sommet du navire pendant la tempête. Le bruit du trône qui s'écroule aujoud’hui, annonce presque toujours la chute du trône qui s’écroulera demain. Les peuples mécontents nourrissent au fond de leur cœur la haine de toute supériorité, la convoitise de toute jouissance, l’impatience de tout frein, et la force matérielle est devenue l’unique garantie de l’ordre social. Et malgré celle force imposante, malgré le progrès, malgré l’industrie, malgré ce qu’on appelle la civilisation, I’Europe a peur. Un secret instinct lui dit qu’elle peut périr, comme Balthasar, au milieu d’un banquet, la coupe de la volupté à la main.
Qu’on veuille bien méditer froidement et sans parti pris ces points de comparaison, qu’il serait facile de multiplier, et dire si l’époque où l’on trouve tous ces symptômes, peut soutenir le parallèle avec toutes les autres époques de l’histoire!
L’afûrmer, c’est prétendre : ou qu’aucune des choses qui
viennenl d’ôlre signalées n’est un mal ni une cause de mal ; ou que l’Europe moderne oITre, sous d’autres rapports, une compensation tellement abondante, qu’il lui reste un patrimoine de vérités et de vertus, en un mot de cjitholicisme, au moins égal à celui de ses aïeux. En est-il ainsi ?
•A part quelques symptômes heureux dont il ne faut ni contester l’existence ni exagérer la signification, partout le mal reste stationnaire ou continue ses funestes progrès.
Pas une des nations séparées de l’Église par le schisme ou par l’hérésie n’a fait, comme nation, un pas pour rentrer au bercail.
Au sein môme des pays demeurés catholiques, à qui appartient la moisson des âmes ? En France, en Italie, en Belgique, en Espagne, quels journaux tiennent le dé de la conversation ?
On parle d’un mouvement religieux : mais quel est-il? individuel ou social? Les conversions sauvent les particuliers, le retour aux principes peut seul sauver les nations. Or, quelle place ont reprise, dans les constitutions et les chartes modernes, les principes sociaux du christianisme? L’amour, rindilTércnce, la crainte ou la haine, lequel de ces senlimenls domine notre époque, à l’égard de l’Église, cette grande monarchie des intelligences, établie dans le monde moral pour y maintenir l’harmonie, comme le soleil la maintient dans le monde planétaire? Qu’est devenue son indépendance territoriale, la soumission à ses préceptes, l’entière libsrté de son action?
On parle des crimes d’autrefois : où sont les iniquités privées et publiques commises par nos pères et que nous ne commettons plus, que nous commettons moins souvent, avec des caractères moins odieux, ou que nous expions par des remords plus sincères et par des réparations plus éclatantes? Que disent chaque année les statistiques de Injustice criminelle ?
Le naturalisme en religion, la centralisation en politique, l’affaiblissement du sens moral, le mépris de l’autorité, quel que soit son nom, l’empire ténébreux des sociétés secrètes, le règne visible du sensualisme, ces grands symptômes de décadence inconnus autrefoi.s, sont des faits qui frappent tous les regards, et pour lesquels il n’y a pas de comnensation.
Pour tout dire d’un seul mot : l’émancipation progressive
INÏKODUCTION.
de l’Europe de la tutelle du catholicisme, sa sortie de l’ordre divin et la substitulion, en toutes choses, de la souveraineté de l’homme à la souveraineté de Dieu : voilà le caractère distinctif de l’époque moderne; voilà ce que nous appelons la Révdlution * ; voilà le mal I
Du reste, qu’on veuille bien le remarquer, la comparaison qui précède n’a pour but ni de dénigrer l’époque actuelle ni de jeter le découragement dans les âmes. Il reste encore de bons éléments, surtout en France ; la sève de la foi qui opère par la charité circule encore active et abondante dans les veines d’un grand nombre de chrétiens, toujours restés fidèles à la vérité, ou heureusement revenus de leurs erreurs ; enfin, la main maternelle de la l’rovidence demeure visiblement étendue sur l’Europe occidentale.
.Mettre l’opinion en garde contre les endormeurs, réveiller le zèle de tous en signalant la grandeur du mal et l’imminence du péril, tel est le but de cette esquisse.
Et maintenant, ce mal qui nous enveloppe et nous pénètre de toutes parts ; ce mal que chacun voit de ses yeux et touche de ses mains, qui aux uns fait pousser des cris de joie, aux autres des cris d’alarme; ce mal qui tient l’ordre social en échec et le monde suspendu sur un abîme : d’où vient-il ?
Après le péché originel, les uns le voient principalement: dans la liévolulion française et la liberté de la presse qui en est sortie ; les autres, dans le Voltairianisme ou la philosophie du dix-huitième siècle ; ceux-là, dans le Césarisme ou la politique païenne; ceux-ci, dans le ProU-shm/ismc ; quelques-uns, dans le Rationalisme; plusieurs, dans la lienaissance.
Ainsi, les causes prochaines et généralement reconnues du mal seraient :
La Révolution française,
Le Voltairianisme,
Le Césarisme,
Le Protestantisme,
Le Rationalisme,
La Renaissance.
• Il s’agit ici de la Rdvoliilioti en général, cl non de la nevolutiou français* de 17S9, que nous raractériseruns plus lard.
On ne peut nier qu’il y ait de tout cela dans la maladie sociale. Mais toutes ces causes sont-elles réellement des causes et des causes isolées, indépendantes les unes des autres, et non les effets successifs d’une cause première, les évolutions différentes d’un même principe? Pour le savoir, et il importe souverainement de ne pas l'ignorer, il faut, l’histoire à la main, faire la généalogie de chacune. Si le résultat invariable de cette étude est de montrer, dans tous ces faits, le même principe générateur, dans toutes ces causes une racine commune de laquelle toutes sont sorties, il faudra bien reconnaître, pour cause principale et prochaine du mal actuel, ce principe dont tout ce que nous voyons est la conséquence.
Il importe souverainement, disons-nous, de ne pas l’ignorer. Ce n’est pas en un jour que la société est arrivée dans te défilé redoutable où elle peut périr. Nous sommes fils de nos pères; nous portons le poids de leur héritage. Avant tout, il est nécessaire de bien connaître le passé, qui seul explique le présent. Il est nécessaire que nous sachions sur quelle pente le monde s’est abandonné, et vers quels sommets il doit reprendre son essor. C’est dire que l’histoire généalogique du mal actuel est d’une importance capitale.
L’ignorer, c’est nous exposer à égarer nos coups, à nous consumer à frapper les branches en épargnant la racine, c’est diviser nos forces. Or, en présence de la redoutable unité du mal, diviser nos forces est plus qu’un péril, c’est une faute; lutter isolément, c’est se faire battre ; rester sur la défensive, c’est tout au plus retarder l’heure de périr.
Si on n’y prend garde, les éléments de régénération qui nous restent n’iront ils pas en s’affaiblissant? Ce mot fatal : Jl est trop tard, que quelques-uns murmurent déjà, ne deviendra-t-il pas le cri général ? Le présent n’offre qu’un point d’appui chancelant. Derrière un épais rideau se cache l’avenir: l’avenir, plein d’espérance pour les uns, de terreur pour les autres, de mystère pour tous ; par les uns salué comme le règne absolu du bien, par les autres redouté comme le règne absolu du mal, par tous attendu avec anxiété. Or, l’avenir sera ce que nous l’aurons fait.
Dans cette situation quel parti prendre? Se lamenter? Ce serait puérilité. S’endormir en comptant sur l’imprévu? Ce serait fatalisme. Que faut-il donc faire? Il faut combaitre.