CHAPITRE SEPTIÈME
propriété, et que la Nation faisant la loi, elle dispose avec un pouvoir souverain de la propriété. « Messieurs, s’écrie le tribun, qu’esl-ce que la propriété en général? C’est le droit que tous ont donné à un seul de posséder exclusivement une chose à laquelle, dans l’état naturel, tous avaient un droit égal. Et d’après cette déQnition générale, qu’est-ce qu’une propriété particulière ? C’est un bien acquis en vertu des lois . Oui, messieurs, c’est la loi qui seule constitue la propriété; parce qu’il n’y a que la volonté publique qui puisse opérer la renonciation de tous, et donner un titre, comme un garant à la jouissance d’un seul... ^ »
De sa définition, Mirabeau conclut avec ses adhérents que, malgré les fondations, la Nation est restée dans tous ses droits; que le clergé n’est pas un ordre, n’est pas un corps; que dans une nation bien organisée le clergé ne doit pas être propriétaire; que le clergé n’a pu acquérir qu’à la charge de l’État, et que la Nation peut quand elle veut rentrer dans tous ses droits.
Puis il ajoute: « Il serait temps dans cette Révolution, qui fait éclore tant de sentiments justes et généreux, que l’on abjurât les préjugés d’ignorance orgueilleuse qui font dédaigner les mots salaire et salariés. Je ne connais que trois manières d’exister dans la société : il faut y être mendiant, voleur ou salarié. — Le propriétaire n’est lui-méme que le premier des salariés ; ce que nous appelons vulgairement sa propriété n’est autre chose que le prix que lui paye la société, pour les distributions qu’il est chargé de faire aux autres individus, pour ses consommations et dépenses; les propriétaires sont les agents, les économes du corps social *,
Or, cette théorie spoliatrice du clergé et mère du communisme, d’où venait-elle? comment s’était-elle enracinée dans les têtes? Il importe beaucoup de le savoir : l’abbé Maury va nous l’apprendre. Voyant l’Assemblée entraînée par Mirabeau, il réclame la parole, et s’élançant à la tribune : « Le principe que je combats, s’écrie-t-il, n’est pas nouveau ; il remonte fort loin ; je vais esquisser sa généalogie. A Rom", des publicistes obligeants voulurent soutenir que tous les biens des Romains appartenaient à César. Le chancelier Duprat repro-
< Monit. 30 oet. 178S.
* Monit., ibi.
LA. Révolution française.
duisitce système en ne l’appliquant qu’au clergé pour l’appliquer ensuite à toutes les propriétés. }&. de Paulmy le reproduisit encore, et Louis XV le proscrivit et l’appela un système de Machiavel. Il vint alors se réfugier dans V Encyclopédie', c’est de là que M. de Mirabeau l’a tiré »
Ainsi, la théorie est née dans la belle antiquité. Oubliée pendant tout le moyen âge, elle reparaît avec la Renaissance, qui la formule, qui la lègue à la philosophie, qui la transmet à la Révolution, et la Révolution l’applique. Est-ce clair?
Or, l’éducation, continuant d’être la môme, produit encore les mêmes idées et les mêmes effets. N’est-il pas admis aujourd’hui dans toute l’Europe que, pourvu qu’une loi soit régulièrement votée, les gouvernements peuvent à leur guise modifier le droit de propriété? N’est-il pas de bon ton de s’incliner jusqu’à terre devant l’Assemblée constituante de 1789? A quelques exceptions près, tous les journaux qui se publient en France, en Belgique et ailleurs n’approuvent-ils pas, les uns hautement, les autres parleur silence les spoliations de l’Église, accomplies en Allemagne par M. de Bismark, en Italie et en Espagne par les Gouvernements révolutionnaires? Aujourd’hui même combien en connaissez-vous qui protestent contre l’audacieuse mesure, par laquelle une sous-commission du budget supprime, en France, le traitement légalement attribué aux aumôniers militaires? Ouest l’opinion publique qui se révolte contre de pareilles injustices, qui s’inquiète et qui réclame?
Enfin, le 2 novembre 1*90, l’Assemblée, séduite par la théorie païenne de Mirabeau, décrète que : Tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la Nation *.
Ce jour-là naquit le socialisme.
A partir de ce moment, le peuple souverain fait tomber comme la grêle les décrets organiques de la spoliation : c’est Dèce, c’est Dioclétien, c’est le paganisme reparaissant dans les actes, comme il a reparu dans l’idée.
Le 10 décembre 1790, il met en vente pour quatre cents millions de biens ecclésiastiques. Cinquante mille églises, chapelles, couvents, glorieux rendez-vous de tous les arts, sont mutilés ou détruits.
• Mollit., id.
* Monit., id.