CHAPITRE DIXIÈME
Pour en finir plus vite, elle ordonne, au nom des Grecs et sur la motion de Camille Desmoulins, de fondre toutes les statues des rois. «Timoléon, dit-il, avant rétabli la liberté à Syracuse, pour n’y laisser aucune trace de la tyrannie, et pour subvenir à un déficit, fit vendre à l’encan toutes les statues des rois... Pourquoi ne ferions-nous pas également justice de toutes celles que nous avons en France? Pourquoi ne pas exercer, pour toutes leurs dilapidations du trésor, une sorte de recours contre les images de ces rois, et les obliger à payer leur contribution patriotique, en les métamorphosant en pièces de six liards ‘ 7 »
Enfin, poussant la haine jusqu’aux limites du ridicule, elle décrète que u tous les propriétaires de maisons, et, à leur défaut, les locataires ou fermiers, aux frais desditspropriélaires, seront tenus, dans un mois pour tout délai, sous les peines portées par la loi, de faire retourner toutes les plaques de cheminées ou contre-feux portant des fleurs de lis*.
Le 20 septembre 1793, elle décrète, sur la proposition de Garran-Coulon, que le bonnet de la liberté sera substitué aux fleurs de lis, marquées sur les milles qui bordent les routes de France *.
Enfin, pour anéantir jusqu’à la dernière trace de la royauté, elle s’en prend aux lombes des morts. Le I*' août 1793, elle décrète que tous les tombeaux et les mausolées des ci-devant rois, élevés dans l’église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l’étendue de la république, seront détruits le 10 août prochain*.
Pendant qu’on joue avec la tête des rois, qu’on jette leurs cendres au vent, qu’on mutile leurs statues et qu’on les traîne
1 Rêvol., t. II, p, 149.
* Décrets des 24 oct. 90, 31 mai 02, l’' brum. an II, 10 brum. id., 21 id., 25 id., etc.
5 Dans une société de jacobins il Tut défendu à l’unanimité de Jouer aux échecs parce que ce jeu rappelle des souvenirs de royauté. Un lettré de l’époque, J.-B.Guyton-Morveaux, proposa de républicaniser ce jeu, ■ en proscrivant des noms et des formes auxquels nous avons juré une haine éternelle. • Il remplace le rot par le drapeau, i La pièce appelée si bêtement reine sera l'officier général ; les tour» seront les canons ; les fous, la cavalerie légère ; les ci-devant chevaliers, les cavaliers ; les pions, l’infanterie. Ainsi on écartera du jeu d échecs toute expression qui pourrait contraster avec les mœurs républicaines et rappeler l’absurde idoliltrie des rois. > L’invention de Morveaux fut jugée digne des honneurs du Moniteur,. Il nov. 1793.
^ Monit, 2 août.
dans la fange, on chante avec ivresse ces vers d’un élève du college Louis-le-Grand, le dithyrambique Lebrun :
Purgeons le sol des patriotes Par des rois encore infecté :
La terre de la liberté
Rejette les os des despotes I
De CCS monstres divinisés
Que tous les cercueils soient brisés!
Que leur mémoire soit flétrie I Et qu’avec leurs mènes errants Sortent du sein de la patrie Les cadavres de ses tyrans !
La royauté démantelée, clTacée dans tout ce qui peut en rappeler le souvenir , la Révolution s’attaque à l’inslilution même. Voyons sous l’influence de quel principe, sous le patronage de quels noms, sous l’autorité de quels exemples, elle marche à l’accomplissement de son œuvre.
Remontant à l’idée païenne qui la domine et l’inspire, la Révolution commence par déclarer qu’elle ne veut pas du titre de roi de France. Ce titre l’oCTusque, « attendu que les anciens monarques, ne s’appelant que rois des Perses, des Scythes, des Macédoniens, semblaient se regarder plutôt comme les chefs que comme les maîtres du pays; tandis que ceux d’aujourd’hui, s’appelant plus hardiment rois de France, rois d’Espagne, tiennent ainsi le terrain, et sont bien sûrs d’en tenir les habitants*. »
Puis, elle déclare qu’elle ne veut pas de ces mots par la grâce de Dieu, attendu qu'un roi n'est roi que par la grâce du peuple^. En conséquence, elle proclame que le roi n’est que le représentant héréditaire de la nation, son premier commis, créé par elle, maintenu par elle, responsable à e/te®. Là est toute la théorie du régicide qui s'accomplira plus lard.
En attendant, les républicains de Rome et d’Athènes poussent des cris de fureur aux moindres marques de respect données à la royauté. L’Assemblée nationale décrète que Injustice sera rendue au nom du roi. Là-dessus de s’écrier : « Y a-t-il rien de plus inconséquent et de plus servile que ce décret? Ils ont reconnu cent fois que lu Nation esl le Souverain,
I Monit. 20 oct. 1789.
t Jd. oct. 1790.
* Id. * nov. 1789, 23 juin 92.