CHAPITRE DIXIÈME. iil
et ils rendent la justice non au nom du souverain, mais au nom du pouvoir exécutif, qui n’est qu’une commission subalterne et amovible par sa nature, comme toutes les commis sions. La justice n’est que l’application de la loi ; partant, elle doit être rendue au nom du législateur, et non pas de celui qui n’est que l’instrument passif et aveugle de la loi. Le roi n’est rien, à proprement parler, que le premier huissier, ou, si l’on veut une qualification plus relevée, le commandant général des huissiers du pouvoir législatif. A-l-on jamais, chez aucun peuple, rendu la Justice au nom du premier huissier? Qui ne voit que la loi a deux représentants dans une nation : le pouvoir législatif qui la médite et la décrète, c’est la partie nob'e et intelligente; et le pouvoir exécutif qui l’applique, c’est la partie animale.
« Pourquoi retrouve-t-on toujours dans les décrets ce mot si malsonnant à des oreilles républicaines : « Le roi sera supplié? » Il semble que prier ne serait pas encore» assez humble! La Nation parle à un individu, vingt-quatre millions d’hommes à un seul, le Souverain à un sujet; et cette Nation oublie sa souveraineté; elle se dégrade pour supplier son sujet 1... Ce qui est infiniment plaisant pour les observateurs des galeries, c’est de voir, au moindre message du pouvoir exécutif, et pendant la lecture de ses lettres, l’érection de toutes ces oreilles de représentants, la contenance et l’attitude des douze cents rois, l’admiration, la stupidité, la superstition, la servitude peinte sur tous les visages. En étudiant toutes ces physionomies on se croit transporté dans une antichambre, cl non au milieu du congrès de la République de France, et dans ce Sénat qui parut à Cinéas une assemblée de rois. Ils ont décrété les 25 millions par assis et levé, et à Fun de ces assis et levés, il ne s’est trouvé que quatre républicains qui aient eu le courage de se tenir debout'. »
Les cris augmentent lorsque l’abbé Sieyès ose conserver dans la loi sur la presse quelques paroles respectueuses pour la royauté. Sur-le-champ, il est relevé par les Romains du péché d’incivisme. « La première fois que je vis l’abbé Sieyès, écrit le doyen des Cordeliers, je fus fort content de cette tête. Je crus remarquer en lui ce caractère de tète et celte pâleur qui effrayait César dans Cussius et Ctmèèr ; j’étais ravi de lui voir
1 Camille Desmoulins, liévol., p. 42S, 5J3, 552.
ces traits d’un conjuré et je le prenais pour un Romain. Aujourd’hui, je vois bien que ce n’est qu’un chanoine de Chartres. Quelle différence dans les siècles et dans les hommes 1 Si vous étiez né d Rome, mon cher docteur, et que vous eussiez par/é des rois avec respect, vous auriez été pour le moins noté sur les tablettes du censeur; vous auriez passé pour un citoyen indigne du nom d'homme, pour un homme de la seconde espèce, d’une espèce in/’éneure et servile ; on vous aurait regardé comme les colons regardent les noirs.
« Puisque les temps sont changés, je n’empêche pas, monsieur l’abbé, que vous parliez du prince avec vénération ; mais du moins vous dirai-je, comme Cicéron à Antoine : Il fallait ramper tout seul, te prosterner tout seul, embrasser tout seul les genoux de César ; mais nous ne t'avions pas donné la mission de nous jeter tous avec toi à sesjnedsK »
Ceci est à l’eau de rose en comparaison de l’algarade suivante : « Dans son' adresse, Saint-Priest a Vinsolence de nous appeler deux fois les sujets de Louis XVI! Vil esclave, retourne au faubourg de Péra, où tu es né, où tu as sucé la servitude avec le lait, où tu as été élevé à regarder comme le comble des honneurs d’être admis à te prosterner trois fois devant un sultan imbécile. Tu es indigne d’avoir ce front de l’homme, ce front élevé vers le ciel, et les deux pieds, faits pour soutenir droit le plus fier des animaux. Va marcher à quatre pattes à Constantinople, ou reste caché dans les antichambres des Tuileries. Là, dis : Le roi, mon maitre, dis-toi le plus humble de ses sujets, de ses valets, si tu veux; mais apprends que les Français n’ont de maître que la loi, ne sont sujets que de la loi. Tu as beau faire, nous sommes parvenus enfin à inculquer dans l’esprit des peuples ce grand principe de l’égalité. Nous avons allumé ce volcan étemel d’insurrection contre tout despotisme. Garde-toi de nous traiter comme des sujets d’un roi ; car nous saurions te montrer que, puisque tu ne veux pas être 'notre égal par la loi, nous serons tes maîtres par la force*. »
La violence de leur langage fut au comble lorsque, le t®' janvier 1791, le président de l’Assemblée se rendit aux Tuileries, pour faire au roi et à la famille royale les eompliments d'usage.
t H’’Vol., |>. 132.
I Jtvcul., t. 111, p. 177.