CHAPITRE ONZIÈME
dirent presque toutes les assemblées et sociétés populaires du royaume. Ce farouche aristocrate romain fut alors nommé patron de tous les Jacobins de Vunivers. Le buste de Brutus ayant été apporté solennellement dans la salle de la rue Saint-Honoré, Manuel le présenta à tous les républicains de la France et tint ce discours : « C’est ici, dit-il, qu’il faut préparer la chute des rois, la chute de Louis le dernier. C’est donc ici que doit reposer l’image de ce grand homme, qui, le premier, a manifesté le désir de purger la terre des rois. Regardez Bmtus, citoyens, il vous rappellera sans cesse que, pour être de bons citoyens, vous devez toujours être prêts à sacrifier ce que vous avez de plus cher, même vos enfants, au bien de votre pays.
(I Actuellement que les élections s’avancent, considérez que s’il se trouve un Brutus dans l’Assemblée nationale, la France est sauvée, puisqu’elle n’aura plus de rois ! Nous devons donc tous jurer, et moi-même le premier j’en fais le serment : Dans quelque poste que je me trouve, tous mes efforts tendront à purger la terre de cette peste appelée royauté.
« Toutes les mains se lèvent au même instant et tous les membres prononcent avec énergie le serment suivant : « Je promets d’employer, dans quelque poste que je me trouve placé, tous mes efforts pour purger la terre de la royauté. »
« Brutus est alors adopté comme patron du club, qui donne l’ordre de prescrire le même serment à toutes les sociétés affiliées *. a
Le même jour, Ânacharsis Clootz vient dire à l’Assemblée nationale, en présence de Brutus, que Louis XVI n’aurait point de successeur ; que si les Timoléon et les Brutus n’avaient pas versé quelques gouttes d’un sang impur, des torrents de sang humain auraient coulé; qu’un décret de proscription contre les monarques ferait cesser les maux de la République
« Il faut, ajoute-t-il en glorifiant le régicide, de puissants motifs réprimants pour bourreler la conscience de puissants scélérats. Les républicains de la Grèce et de VAusonie se connaissaient en vertus publiques : imitons leur vénération pour les immortels Scévolas . Donnons des couronnes de chêne et des aipcnts fertiles aux vengeurs immédiats des droits de l’homme, aux sacriQcateurs des empires, aux exécuteurs courageux de la jus-
Demier tableau de Paris, t. II, p. 101.
U RÉVOLUTION FRANÇAISE
tice étemelle. Quant à moi, je prononce le serment d’être fidèle à la nation universelle, à l’égalité, à la liberté, à la souveraineté du genre humain. Gallophile de tout temps, mon cœur est français, mon âme est sans-culotte »
De longs applaudissements accueillent ce discours sanguinaire.
Le même jour le souvenir de Brutus inspire à l’Assemblée une résolution vraiment romaine. La section de la Sorbonne apporte à la barre les franges du drapeau qu’elle a reçu de Lafayettc et qu’elle a brûlé. On propose de purifier cet or par le feu, avant de le recevoir dans le trésor public... « Non, s’écrie Merlin, l’or venu d’un traître doit être rejeté. Quand les Romains se furent affranchis du joug des tyrans, Brutus renvoya l'or de Tarquin et sa fille au catnp de Porsenna*. »
De son côté le peuple adore Brutus. Il l’adore au théâtre, dans les rues, â l’église et dans ses fêtes religieuses. L’admiration qu’il avait puisée au collège pour ce personnage classique, Voltaire l'avait exprimée dans sa tragédie de Brutus. Cette pièce était constamment jouée sur tous les théâtres. Plus qu’aucune autre elle contribue à exalter l’esprit du régicide.
O lit moi aussi, s’écrie un des spectateurs, je veux parler de Brutus : c’est un besoin pour mon âme. L’affluence était considérable. En me faisant estropier pour prendre un billet, j’admirais la noble ardeur qui portait les démocrates à Brutus... Entré dans la salle, chacun ne veut se placer qu’à côté d'un vrai démocrate. Ah ! mes frères, placez-vous sans hésiter : le parterre est intact...
« La toile se lève :
Destructeurs des tyrans, vous qui u'arez pour rois Que les dieuz de N'utna, vos vertus et nos lois,
Euliu notre ennemi commence à nous connaitre, etc.
Tarquin nous a remis dans nos droits légitimes,
Le bien public est né de l'excès de scs crimes.
« Tout est saisi, applaudi avec transport. Parvenus au quatrième acte, où Brutus dit à son fils :
Hais je te verrai vaincre ou mourir avec moi,
Vengeur du nom romain, libre encore et sans roi.
• Mollit. 29 août 92.
* IJ., id.
CbAPirHI£ ONZIEME.
Tous, par une explosion de paLriolisme, nous faisons voler les chapeaux en l’air en criant : Vive la nation! vive la loi! Mille chapeaux et plus, agités, sont l’expression de l’àine au défaut de la voix, qui quelquefois se refuse à l’enthousiasme... Arrive le vers:
Dieux ! donnez nous la mort plutôt que l'esrlavage I
U Alors les mains, les pieds, les voix se réunissent pour exprimer le vœu unanime, et dans ce chorus épouvantable chacun éprouve :
Que le sort de son sang est de vaincre les rois.
« La pièce achevée, on a demandé que le buste de Voltaire soit apporté sur le théâtre et couronné. Les comédiens ont Cédé au vœu du public »
Brutiis devient l’oracle de la France. Clubistes, journalistes, harangueurs, c’est à lui que tous en appellent pour accuser ou défendre. « Que les imbéciles et les fripons, disait le classique Desmouliiis, m’appellent modéré s’ils le veulent, je ne rougis pas de n’ètre pas plus enragé que Bi'utus... Suis-je si coupable de n’avoir pas cru que Tacite lût un aristocrate et un radoteur? Que dis-je, Tacite? Ce Brutus même dont vous avez l’image, il faut que Hébert le fasse chasser comme moi de la société; car si j’ai été un songe-creux, je l’ai été avec Tacite et Machiavel, avec Thrasyhule et Brutus *. »
Comme nous le verrons bientôt, cent autres parlent le même langage. L’admiration de Brutus devient une fièvre, une épidémie qui s’étend sur toute la France. Les petites villes de province, les villages même retentissent de son nom. Sainl- Pierre-le-Moutier, dans la Nièvre, s’intitule : Brutus-le-Magnanime. La petite commune de Ris, près Corbeil, le choisit pour patron de son église. Le tO brumaire an II, elle se présente à la barre de la Convention, et l’orateur tient ce discours : « Citoyens, notre patron était saint Biaise; mais un jeune volontaire nous a parlé de Brutus ; il nous a rapporté ses actions. Soudain saint Biaise a été délogé, et Brutus mis sa place. Mais ueux choses nous gênent encore : c’est le nom de
1 Mercure nat., t. IV, p. 1576. — La même chose avait lieu à Bruxelles, où la Mort de César était applaudie à chaque vers. Jiécol., p. 274.
* Vieux Cordel er, n® 6, p. 66; n» 5, p. 125.
Ris, nom d'un ci-devant marquis noire tyran; l’autre, notre curé. Veuillez bien décréter que notre commune s’appellera désormais Commune de Bmtus, et que nous n’aurons plus de curé. Nous déposons sur votre bureau la bannière de saint Biaise, le calice, la patène et tous les autres hochets. »
Les pétitionnaires chantent ensuite un hymne patriotique qui est couvert d’applaudissements, et toutes leurs demandes sont décrétées *. Bientôt une société populaire vient annoncer à la Convention trois grandes nouvelles qui la comblent de joie : « Les laboureurs travaillent les ci-devant jours de dimanche; le fanatisme est à genoux devant la statue de la Liberté; la décade a été célébrée par une fête civique, dans laquelle on a promené avec pompe le buste de Brutus *. »
La haine des tyrans, si longtemps glorifiée au collège, si vivement applaudie au théâtre, si bien personnifiée dans Brutus, bouillonnait au fond des âmes, lorsque arriva la fameuse séance du samedi 22 septembre 1792.
Ce jour-là, on commence par proclamer de nouveau la souveraineté du peuple, on enivre l’Assemblée de souvenirs classiques en lui disant : « Représentants du peuple souverain, la mission dont vous ôtes chargés exigerait et la puissance et la sagesse des dieux. Lorsque Cinéas entra dans le sénat de Rome, il crut voir une assemblée de rois. Une pareille comparaison serait pour nous une injure. Il faut voir ici une assemblée de philosophes, occupés à préparer le bonheur du monde *. »
Puis exaltant sa toute-puissance, on ajoute ; « La Convention nationale, devant laquelle tous les pouvoirs s’anéantissent, doit marquer les premiers instants de son existence politique par déclarer d’abord que tous les pouvoirs sont destitués n
On arrivait par degrés au point où l’ou voulait en venir. Inspiré par Brutus dont l’image est sous ses yeux, par Brutus avec qui il s’est tant de fois idcnÜQé sur le théâtre, par Brutus dont l’esprit plane sur l’assemblée, le comédien Collot d’Hei'bois monte lentement â la tribune et dit : « Il est une délibération que vous ne pouvez remettre à ce soir, que vous
I Monit., ib
* Monil., ibi.
S Disc, de Ueauel, Momt., ib
* /J., id.