CHAPITRE DOUZIÈME
dévoré les sceptres et les couronnes, il a tari le fleuve de la corruption. Des feuilles de chêne et l’estime de vingt-cinq millions d’hommes, voilà tout ce que peut désirer l’ambition.
« N’a-t-on pas osé dire que les hommes du 14 juillet voulaient demander que Louis XVI échappât au glaive de Injustice ? Nous les avocats d'un roi ! nous assez peu dignes dé notre gloire pour mettre dans la balance les débris d’une couronne et le bonnet de la liberté l Celte calomnie atroce ne mérite pas de réponse. Noire Justitication est écrite sur les ruims de la Bastille et sur le fer de nos piques ‘. »
Tonnerre d’applaudissements, demande unanime de l’impression du discours.
Les adresses qu’on vient de lire sont à coup sûr un monument elTrayant de fanatisme républicain et de patriotisme sauvage! S’il n’est pas le résultat de l’admiration classique pour les païens de Rome et d’Athènes, qu’on veuille bien en indiquer la cause.
La Convention elle-même va nous montrer plus nettement encore qu’elle agit sous l’influence de la belle antiquité. Forte de l’espèce de suffrage universel dont nous venons de voir l’expression, elle se met en devoir de satisfaire au vœu du PEüPLE-Ror, en faisant le procès de Louis XVI. Quatre questions sont proposées : Le roi est-il jugeable? par qui doit-il être jugé? comment sera-t-il jugé? quelle peine doit lui être appliquée?
Comme on avait attaqué ou défendu les prérogatives de la royauté au nom des Grecs et des Romains, c’est en invoquant la même autorité et particulièrement celle de Brutus, qu’on va discuter la tête du roi de France et résoudre ces questions.
Le roi est-il jugeable? Mailhe, au nom du Comité de législation, répond en ces termes : « Citoj’ens, la Nation a parlé. La Nation vous a choisis pour être les organes de ses volontés souveraines. Ici toutes les difûcultés disparaissent; ici l’inviolabilité royale est comme si elle n’avait jamais existé... L’accusé n’est plus roi. 11 a repris son titre original, il est homme ; s’il fut innocent, qu’il se justifie; s’il fut coupable, son sort doit servir d’exemple aux nations, n On applaudit.
Mais enfin, puisque les nouveaux Brutus invoquent l’autorité souveraine du peuple, encore faudrait-il s’assurer si le peuple
> JJonit. 2 dér, 92.
138 la Révolution française.
ratifiera leur jugement. A cette difficulté trés-logique, les exemples de l’antiquité serviront d'éclaircissement, et le dogme païen de la souveraineté du peuple de fin de non-recevoir..
« Le jugement que vous porterez sur le ci-devant roi, continue lé rapporteur, sera-t-il soumis à la ratification du peuple? Celte question a été agitée dans votre comité de législation. H croit qu’elle doit être rejetée.
O A Rome, les consuls jugeaient toutes les affaires criminelles ; lorsqu’il s’agissait d’un crime de lèse-majeslé populaire, la sentence devait être soumise au peuple.
« A Sparte, quand le roi était accusé d’avoir enfreint les lois ou trahi les intérêts de la patrie, il était jugé par un tribunal composé de son collègue, du sénat et des éphores, et il avait le droit d’appeler au peuple.
« Mais, ni les consuls de Rome, ni les rois, ni le sénat, ni les éphores de Sparte n’étaient revêtus d’une représentation vraiment nationale *. »
A Mailhe succède Saint-Just : « J’entreprends, dit-il, de prouver que Louis peut être jugé. . . Un jour les hommes aussi éloignés de nos préjugés que nous le sommes de ceux des Vandales, s’étonneront de la barbarie d’un siècle, où ce fut quelque chose de religieux q;ie de juger un tyran... On s’étonnera qu’au dix-huitième siècle on ait été moins avancé que du temps de César. Le tyran fut immolé en plein sénat, sans autres formalités que vingt-deux coups de poignard, sans autres lois que lu liberté de Rome.
« Et aujourd’hui on fait avec respect le procès d’un homme assassin d'un peuple, pris en flagrant délit, la main dans Je sang, la main dans le crime! On ne peut point régner innocemment. Tout roi est un rebelle, un usurpateur. Il n’y avait rien dans les lois de Numapour juger Tarquin : on le jugea selon le droit des gens. Hàlez-vous de juger le roi; car il n’est pas un citoyen qui n’ait sur lui le droit qu’avait Rrutus sur César. Louis étant un autre Catilina, le meurtrier, comme le consul de Rome, jugerait qu’il a sauvé la patrie *. »
Au nom des Romains, Mailhe et Saint-Just ont montré que Louis XVI estjugeable; au nom des Romains, voici Leforl qui
* Mollit. ï nov. 92.
* Mollit. 13 nov. 92.
ClIAPITIiE DOUZIÈME.
prétend qu’il ne doit pas être jugé. Les exemples, l’histoire, les maximes, le droit public des nations chrétiennes sont comptés pour rien : tout le procès roule sur l’autorité de l’antiquité classique.
« Citoyens, dit Lefort, ami des hommes, j’ai toujours été l’ennemi sentimental des rois. Tito, Trajan, Marc-Aurèle, dont l’histoire c dit tant de bien, avaient une teinte prononcée de férocité d'état. La possession du pouvoir absolu aurait corrompu la vertu même...
(( Donnez à la terre un grand exemple de magnanimité. Faites venir Louis Capet dans cette auguste assembléeet diteslui : Tu n’es plus roi; telle est la volonté du peuple; nous écarterons de ta vue l’image de tes forfaits. Tu voulais nous égorger, tu méritais la mort, nous te laissons la vie. Nous faisons plus, nous le faisons citoyen français : ce titre est plus grand que celui de roi. Telle était la pensée des Romains. Fabricius ne se serait pas donné pour le roi d’Épire, ni le dernier des Romains pour Jugurtha. Ainsi le peuple français t’élève au lieu de te punir. Un vrai républicain n’est ni cruel ni féroce; il est ferme comme Caton, son âme haute et flère chasse les rois et ne s’abaisse pas à les punir »
Malgré le plaidoyer de Lefort, la Convention décide que Louis est jugeable.
Par qui doit-il être jugé? Par l’organe de Robespierre, les Romains répondent : Il sera jugé par la Convention. « Quel est le parti, s’écrie le farouche tribun, que la sains politique prescrit pour cimenterie République naissante? C’est de graver profondément dans les cœurs le mépris de la royauté et de frapper de stupeur tous les partisans des rois *.
« Lorsqu’une nation a été forcée dô recourir au droit de VinswTection, elle rentre dans l’état de nature à l’égard du tyran. Comment celui-ci pourrait-il invoquer le pacte social *? Il l’anéantit; toutes les lois disparaissent; elles sont remplacées par celles de la nature, celle qui est la base de la société même, le salut du peuple...
« Dans quelle république la nécessité de punir le tyran futelle litigieuse? Tarquin fut-il appelé en jugement? Qu’uurait-on
1 Sïoml., l. XIV, p. 594.
* Imilation littérale des Romains.
* l'ure mjtbologie païenne.
dit à Rome, si des Romains avaient osé se déclarer ses défenseurs?... Je demande que la Convention nationale déclare Louis traître ù la nation française, criminel envers l’humanité; je demande qii’à ce titre il donne un grand exemple au monde, destiné à nourrir dans le cœur des peuples le sentiment de kurs droits et l’horreur des tyrans, et dans celui des tyrans, la terreur salutaire de la justice du peuple »
En conséquence, la Convention nationale décrète qu'elle jugera Louis XVI *.
Comment sera-t-il jugé? Ici encore l’antiquité classique, Brutiis en tête, décide la question. « Citoyens, s’écrie le régicide Remi, apprenez aux peuples à punir les tyrans d’une manière digne d’eux. Hercule ne s’amusait pas à faii'e tin procès ■en régie aux brigands qu’il poursuivait ; il en purgeait la terre... La meilleure manière de juger un roi, c’est la plus courte; c’est celle deScévolaet de Brutus. Hâtez-vous donc, pour fonder une république éternelle, de cimenter son berceau du sang d’un roi parjure *. »
« La lassitude, reprend Robespierre, amènerait une décision fatale. Quelle est donc la mesure que vous devez prendre? C'est de juger sur-le-champ, sans désemparer. Je soutiens que, d’après les principes, il faut condamner le ci-devant roi, sur-le-champ, à mort, en vertu de l’insurrection »
Toutefois, quelques membres, voyant qu’on courait au régicide sans même sauver les apparences, sollicitent un délai : de là un grand tumulte. Un des plus furieux démagogues, Julien de Toulouse, le fait cesser en demandant, au nom de l’antiquité, qu’on juge immédiatement : « Citoyens, s’écrie-t-il, on •tend â dissoudre la République, mais nous avons fait le serment de mourir en hommes libres. J’habite les hauteurs * ; ce passage que l’on attaque deviendra celui des Thermopyles. Là, des Spartiates sauront mourir; mais en mourant ils sauveront la liberté *. »
Julien est applaudi, et l’Assemblée décide qu’elle jugera sans délai et sans appel au peuple.
I Mollit. 6 décemb. 92.
* /(/., id.
* Mnnit. 4 déc. 9Î.
* Id., id.
4 La partie gauche de l’amphithéâtre counue sous le nom de la Montagne. '* Mercredi 26 déc. 92.