‹ La révolutionChapitre 63 sur 93 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

et l’acte constitutionnel de la république, et que la famille d’Orléans se retire le lendemain *. »

Comme celle deBuzot, la demandedeSaint-Justestajournée.

Sur-le-champ, Brutiis Louvet s’élance à la tribune, et renchérissant de classicisme sur le préopinant, il s’exprime en ces termes : « Je m’oppose à l’ajournement. Représentants du peuple, ce n’est pas moi qui viens appuyer la proposition de Buzot, c’est l’immortel fondateur d’une république fameuse, c’est le père de la liberté romaine, Brutus.

« Oui, Brutus ; et son discours, prononcé il y a plus de deux mille ans, est tellement applicable à notre situation actuelle, qu’on croirait que je l’ai fait aujourd’hui. Las de la tyrannie, le peuple romain venait de jurer haine éternelle à la royauté, il venait de chasser son despote, Tarquin le Superbe; et jaloux de sa liberté naissante, il la sentait compromise par la seule présence de quelques 'farquins restés au milieu de lui. Brutus aussitôt assemble ce peuple si digne de la république, et devant lui, s’adressant à son collègue, neveu de Tarquin : Fran^ çais, je jure que c’est Brutus qui parle ; je ne suis que son inter prête fidèle, écoutez attentivement Brutus : Le peuple romain ne croit pas avoir recouvré pleinement sa liberté, lorsqu’il voit le sang de ses rois odieux subsistant dans Rome. Descendant de Tarquin, délivre-nous de cette crainte. Peut-être est-elle vaine, mais enfin elle inquiète les amis de la république.

« Nous le savons * , tu as contribué à chasser les rois ; achève ce bienfait, ôte du milieu de nous jusqu'à leur fantôme. Le peuple romain est juste, il ne ravira pas tes biens; mais quitte la ville; pars à l’instant. Les citoyens de Rome imaginent que la royauté ne sortira d’ici parfaitement qu’avec le dernier de la famille des Tarquins.

« Fort de l’autorité d’un grand homme, fort de l’exemple d’un peuple qu’il affranchit, je vous invite à renouveler un des plus fiers décrets de Rome, au jour de ses vertus. C’esl d’après la motion de Brutus que je demande l’expulsion de tous les individus de la famille des Bourbons, à l’exception de la femme, de la sœur et des enfants de Louis Capet, vingt-quatre heures après le jugement du ci-devant roi *. » ;Grands ap plaudissemenls.)

1 ilonil., ibi. l

* Ceci est & l’adresse de Philippe Égalité. -î

* Monil., t. XIV, p. 763, f \

Voyez comme llmtus Louvet connaît dans les plus petits détails son histoire romaine ! Noms, généalogies, actes, discours, tout lui est présent. Par contre, le savant collégien élevé par des prêtres aurait été peut-être fort embarrassé de faire la biographie de saint Pierre, ou même de réciter le nom des douze apôtres, fondateurs d'une république bien autrement célèbre que la république romaine. ,*

Quoi qu’il en soit, dans la séance du 19 décembre, Paye veut empêcher l’exil des membres de la famille royale, au moins de Philippe Égalité. Sa grande préoccupation est de réfuter Vautorité des Romains alléguée par Louvet et qui plus tard sera de nouveau alléguée par Lanjiiinais.

« On a cru, dit-il, en vous citant Vexcmplc des Romains entraîner votre décision ; mais, citoyens, vopez ce qu’était la république romaine lorsque les Tarqums en furent chassés, et voyez ce qu’est la république française au jour où l’on vous propose de chasser les Bourbons. A Rome, il suffisait d’avoir assez d’or et de crédit pour gagner trente mille individus, et la liberté cessait d’être. Ici, il faudrait séduire treize millions de Français, et ceux là qui ont proposé le bannissement des Bourbons savent bien que la chose est impossible. Les Français seront toujours républicains. Ils ont juré le maintien de leur souveraineté, et la mort plutôt que l’esclavage. » (Applaudissements L) Et en considéi ation des Romains, Philippe Égalité n’est pas banni.

Si au lieu de la mort on demande l’exil pour le roi lui-même, c’est encore au nom des Romains. Le 29 décembre. Mousson dit à la tribune : « On vous a cité l’exemple de Brutus, mais César avait une armée formidable et triomphante, il avait dans le sénat de nombreux partisans, il était près d’asservir sa patrie. Si César avait été sans armes, sans puissance, c’est Brutus qui fût peut-être devenu son défenseur. Je demande que la peine de mort soit abolie, et que Louis soit banni à perpétuité *. »

Si on demande l’appel au peuple pour ratifier le jugement de la Convention, c’est encore et toujours au nom des Romains. Tel est le thème de Vergniaud dans la séance du 31 décembre. Son discours tout émaillé de souvenirs classiques se

1 Jl/onii., ibi.

t Aloiul., ibi.

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termine ainsi : « On s’est écrié que la vertu avait toujours été en minorité sur la terre, mais Catilina fut en minorité dans le sénat romain ; et si cette minorité insolente eût prévalu, c’en était fait de Rome, de la patrie et de la liberté. On nous dénonce au fer des assassins 1 mais nous savons que Tibérius Gracchiis périt par la main d’un peuple égaré qu’il avait constamment défendu. Son sort n’a rien qui nous épouvante: tout notre sang est au peuple ; en le versant pour lui nous n'aurons qu’un regret, c’est de n’en avoir pas davantage à lui offrir. Us disent que c’est aux Catilinas à régner dans le sénat! Mais non; ils sont lâches, nos assassins, ils sont lâches, nos petits Marins, nourris dans la fange du marais où ce tyran fut réduit à se cacher un jour’.»

Pour détruire l’effet du discours de Vergniaud, Jean-Bon Saint-André s’écrie : « Catilina aussi parlait de la souveraineté du peuple; c’était en son nom qu’on conspirait contre la liberté. »

Dubois-Crancé conclut en disant dans le style antique : U Vengeons notre patrie du tgran qui a voulu l’asservir. Disons ensuite au peuple : Fais voler nos têtes sur les échafauds, nous rendrons grdees aux dieux, nous aurons sauvé la patrie*. »

La Convention semble encore indécise. Gensonné monte à la tribune, parle dans le sens de Vergniaud, et, attaquant les députés delà Montagne, qui se pavanaient de leur républicanisme et de leurs services, il s’écrie : « S’ils ont aidé à sauver la chose publique, ils l’ont fait par instinct, comme les oies du Capitole. » Arguments, épigrammes, tout est pris dans les auteurs classiques; ils n’en connaissent, ils n’en estiment pas d’autres: à qui la faute?

Combattant Gensonné, Barrère s’oppose à l’appel au peupie. Afin de rassurer les timides qui craindraient un blâme de la part du peuple souverain et d’obtenir un arrêt de mort sans appel : « Non, dit-il, je ne puis penser qu’une nation loyale et généreuse ait envoyé ses représentants sur la brèche pour combattre la tyrannie, et qu’cnsuite cette môme nation pùt les poursuivre cl les immoler. Non, les Français ne seront jamais aussi injustes ni aussi atroces! »

Où va-t-il en chercher la preuve? Dans le caractère fran-

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