‹ La révolutionChapitre 74 sur 93 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

Ce premier régicide commis dans les temps modernes, à l’imitation de lirutus, excite l’enthousiasme des lettrés de l’époque. Nous avons encore les odes latines où, réunissant dans une commune louange l’imitateur et le modèle, ils appellent tous les coeurs généreux à suivre leur exemple. Contentonsnous de citer Petrus Crinitus, qui, dans un chant fameux, quoique peu connu de nos jours, célèbre, avec un enthousiasme parfaitement classique, l’héroïsme du nouveau Brutus : « La vertu de l’antique Italie préparait un sacrifice aux mânes de Brutus. Tout à coup, eh immolant une victime choisie à Mars vengeur, elle tourne ses regards vers les braves Insubriens; elle admire un bras courageux. Que vois-je? s’écrie-t-elie, où suis-je appelée? Adieu, sacrifice de Brutus. Voici mon élève, voici ma gloire, voici le vengeur du crime qui me montre son poignard teint du sang d’un tyran. Quel courage! quelle haine de la tyrannie! C’est vraiment mon nourrisson. Nouvelle hostie, qu’on lui prépare de nouvelles victimes et qu’elles soient dignes de son grand cœur. Quiconque déteste les tyrans, abhorre la tyrannie, viendra sacrifier avec moi et consacrer ce jour solennel par l’immolation d’une hécatombe •. »

Terba ; Collige te, Hieronyme; stabit TCtus memoria facti ; mors quidem cril acerba, sed tormcnlum brève; atque ejus fama perpétua. Id., id., 246.

1 Parabat olim sacra Bruti mauibus

Antique virtus Italum,

Ac furti leetam dum rependit hostiam Marti dicatam viudici,

Frontem retorsit illico ad acres Insubres Mirata fortem dexteram :

Quid, iuquit, hoc tandem video? quô evocor ?

Yalcte Brutorum sacra.

Hic Doster alumnus, o certum dccus Vindex nefandi criminis Qui tani crueuto acinacc ferox indicat Sparsum tyranni sanguiiiem.

< Ut spirat audax in tyrannicum scelusl Vere est alumnus bic meus,

Aliæ husliæ, novæ parentur victimæ,

Quis alla surgat iiidoles.

Quod si quis improbos tyrannos ejicit Aut odit iusolentiam,

Litare debet mecum, et banc lucem saeram Servare centum victimis.

! P. Crinitus, De virtute Joannis Andrees Lamponiani (complice d'OIigatiJ tyrannicidm, lib. II, p. 131, in-rol., edit. 1513.

Ce concert d’éloges insensés n’a jamais été interrompu. On est stupéfait en voyant toutes les tragédies de collège, tous les suasoires de rhétorique, tous les commentaires écrits, où sont présentés à l’admiration de la jeunesse le caractère et les actes du premier et du second Brutus. Ce qui n’a pas moins le droit de surprendre, c’est l’incontestable bonne foi des hommes qui croyaient pouvoir sans péril jouer avec de nareilles idées.

Pour n’en citer qu’un exemple ; au commencement du dixhuitième siècle, un célèbre professeur de rhétorique dans un des principaux collèges de Paris, faisait représenter par ses élèves sa Tragédie de Bi'utiis. Or, la pièce finit ainsi : répondant au licteur qui vient lui annoncer la mort de ses fils exécutés par ses ordres, Brutus se lève et s’écrie : « C’est bien ; Rome est vengée. Maintenant, dieux tutélaires, écoutez ma prière : J’ai délivré ma patrie des tyrans; si jamais il se rencontrait un homme qui voulût l’asservir, qu’il sorte de mon sang un citoyen généreux qui, en présence de Rome entière, poignarde l’usurpateur, et qu’à jamais le nom de Bmtus soit fatal aux tyrans. C’est tout ce que demande le père, le consul, le vengeur de la liberté *. »

Pas une voix ne s’éleva pour signaler le danger d’une pareille pièce, jouée devant des jeunes gens et par des jeunes gens de dix huit à vingt ans. Au contraire, le public applaudit.

Quelque temps après la représentation de la pièce. Voltaire donne, en 1732, sa tragédie de Brutus, calquée sur la première. Cette pièce dit en français, pour le théâtre public, ce que l’autre avait dit en latin, pour les théâtres de collège. On y lit entre autres les vers fameux :

si dans le sein de Rome il se trouvait un traiire, Qui regrettât les rois et qui voulût un maître,

Bene est.

Jam vindicata est Roma. fîunc, o nunc raeas l)ii sospilales, æqua si poscu, preces Aiidite. Duro patriain eicmi jugo; liane deinde si quis premere servitio velil, Eiorcre noatro sanguine impatiens jugi, Liberque civis, teste qui Roma novum Feriat tvraniium, sitque fatale omnibus Nomen tyrannis Brutus. Uoe unum precor, Unum hoe parcuti, consuli, ultori, date.

Page 1