CHAPITRE QUINZIÈME. I
Que le perfide meure au milieu des tourmciils;
Que sa cendre coupable et condamnée aux vents,
Ne laisse ici qu’un nom plus odieux encore
Que le nom des t>rans que Rome entière abhorre. .
Et lorsque le sénateur vient annoncer l’exécution des fils de Rrutus, celui-ci demande ;
...Mon üls n'est plus ?
LC séxÀTcen. C'en est fait... et mes veux...
ünerus. Rome est libre, il suffit; rendons grâces aux dieux t.
Une génération n’est pas écoulée, et la France se trouve peuplée de Brutus. On n’entend plus que les noms de Rome et de Sparte, de tyran et de tyrannie, de liberté et de réptublique. Des milliers de Romains font serment de ne connaître, en présence de l’intérêt de la liberté, ni parenté, ni tendresse paternelle, ni piété filiale. Brutus est l’objet d’un enthousiasme sans exemple. Il est promené en triomphe, comme un saint, dans les rues de Paris; il donne son nom à des milliers d’enfants; il devient patron de paroisse; il préside à la Convention; il trône aux Jacobins; il conduit Louis XVIà l’échafaud. La tragédie de Voltaire est jouée, par ordre, trois fois la semaine sur les théâtres de la capitale; ellesejoue continuellement dans les provinces. Toujours elle est accueillie par des tonnerres d’applaudissements, et la foule, ivre de républicanisme, ne respire que le meurtre des tyrans et des aristocrates.
Au milieu des flots de sang que fait couler le républicanisme révolutionnaire, Condorcet écrit : « Ceux qui ont pu observer, depuis un demi-siècle, les progrès de l’opinion publique, ont vu quelle a été surelle l’influence des tragédies de Voltaire... Que ceux qui voudraient la nier se rappellontBrutus accoutumant un peuple esclave aux fiers accents de la liberté, et, au bout de soixante a)is, se trouvant encore au niveau de la r^olution française *.p
Etaujourd’hui on continue de jouer avec les mêmes idées 1 A l’heure qu’il est, les milliers de jeunes gens qui sont dans les milliers de maisons d’éducation de l’Europe ontentre les mains des milliers de livres, où ils apprennent à admirer d’éloquentes diatribes contre les tyrans et la tyrannie, des harangues non
1 Bene est. Jam viiidicala est Borna, etc,
* OEuv., t. Yll, p. 364.
t70 la Révolution française.
moins éloquentes en faveur du peuple opprimé par les patriciens; où ils lisent le pompeux éloge de Brutus qui tua ses fils, et de Brutus qui tua son père, par amour de la liberté; et malgré les leçons de l’expérience, malgré les réclamations des personnes les plus sensées, ces milliers de livres seront, à la rentrée prochaine, remis entre les mains de la jeunesse, étudiés et commentés !
« Le danger, dit-on, ne vient pas de là; Brutus est mort, son esprit est éteint. » — Soit; mais encore serait-il prudent d’éviter ce qui peut le faire revivre, môme dans une seule âme : combien faut-il de sicaires pour assassiner un roi ?
Et puis, est-il aussi certain que vous le prétendez que Brutus soit mort et que son esprit soit éteint ? Que signiOe donc la fête de Brutus, instituée à Rome en 1849, eu l’honneur de l’assassin de Rossi? Quel esprit révèle le banquet commémoratif du 24 février, donné, par les démocrates européens réfugiés en Amérique, et l’inscription placée dans la salle du festin : Tu peux tuer cet homme avec tranquillité? Celte parole, digne de Brutus, est-elle autre chose que la répétition de celle de Sénèque, propagée, il y a soixante ans, par Camille Desmoulins : La plus agréable victime à immoler àJupiter, c’est un roil Est-elle autre chose que la devise placée par les Jacobins de 93 au bas du portrait de Ravaillac : Il fut heureux, il put tuer un roi ?
Quel sens donnez-vous au manifeste des socialistes qui, parti de Londres, a retenti , il y a peu d’années, dans toute l’Europe? a Salut, Marianne, pleine de force, le peuple est avec toi, le fruit de tes entrailles, la République, est béni 1 Sainte Marianne, mère du droit, aiepilié de nous ! délivre-nous I
« Vierge Marianne, entends, écoute, exauce nos litanies, nos prières et nos vœux ! Asile du banni, liberté du captif, patrimoine du pauvre, famille du paria, espoir de l’affligé, force du faible, foi du mourant, immortalité du mort, rends-nous la France, rends-nous la patrie, rends-nous la République!
« Vierge de la Liberté, délivre-nous des rois et des papes!
« Vierge de l’Égalité, délivre-nous des aristocrates!
« Vierge de la Fraternité, délivre-nous des soldats !
« Vierge de la Justicç, délivre-nous des Juges!
« Vierge de la Vérité, délivre-nous des diplomates !
« Vierge de la Sincérité, délivre-nous des alliances et des conférences !