II
sieur Geoffroy et son survivancier, le sieur Dransy,' chirurgiensbandagistes, venaient visiter une fois par semaine tous ceux qui avaient besoin de leur ministère. On n'avait qu’à se louer de leur zèle et de leurs talents, puisque « l'opération du bubonocelle » ne se pratiquait guère qu'une ou deux fois par an (1).
Les malades — très nombreux, étant donné l'énorme agglomération des Bons-Pauvres dans des dortoirs qu'ils maintenaient obstinément clos et qui d’ailleurs étaient humides — étaient transportés à l’Hôtel-Dieu.
Pour ce faire, on les mettait dans un tombereau, quelles que fussent la saison ou la maladie, ou bien on les faisait porter sur des brancards par des vieillards dela maison, moyen fort incommode qui accablait le porteur et le porté. Les intransportables seuls étaient soignés à l'infirmerie Saint-Henry. D'où une mortalité qui s'élevait pour toute la maison (prisonniers compris) à 400 individus environ par an, 10 0/0 (2).
Ou trouvait à Bicêtre comme dans les autres hôpitaux parisiens, les fameux lits à cloison et des lits à quatre. Seuls les payants et de rares privilégiés (maîtres et compagnons des ateliers de la maison, etc.) avaient droit à un lit par personne.
Les fous. — Quant aux fous, le rapport d'Hagnon donne peu de renseignements sur la façon dont on les traitait à l’hospice. Il mentionne seulement le chiffre moyen des fous internés dans la maison (2 à 300). Il déclare qu’un cinquième environ de ces malheureux guérissait, et parmi ceux-là la plupart des aliénés traités autrefois à l'Hôtel-Dieu. A la question de de Jussieu : (Y a-t1l une méthode curative adoptée pour la folie? » Hagnon répond :
«Non. Tous les fous envoyés à Bicestre y restent in statu quo, jusqu'à ce qu’il plaise à la nature de les favoriser. » Ailleurs, il déclare qu’ «ils sont traités tous avec la plus grande douceur, même dans leurs accès de fureur. »
C'est tout.
(1) Document cité. Tuetey. Op. cit. Tome I, p. 235.
(2) 155 décès de Bicêtre sur 424 personnes traitées à l'Hôtel-Dieu en 1790. Voir le chapitre sur l’Hôtel-Dieu.
— CTOR
L'histoire impartiale veut donc qu'on s'en rapporte à des
témoignages contemporains.
Voici ce que dit Mirabeau :
« Les fous occupent un autre quartier ; maïs c’est plutôt un spectacle de têtes dérangées qu’un hôpital où l’on songe véritablement à les guérir. On ne leur donne pas même un médecin et jamais on ne fait la moindre tentative pour leur rendre la raison. Les nouveaux venus sont lancés indistinctement parmi cette foule tumultueuse d'’insensés ; et de temps en temps, on les montre comme des bêtes curieuses au premier rustre qui veut bien donner six liards pour les voir. Avec un traitement pareil, faut:l être surpris si de légers accès d’aliénation mentale dégénèrent en paroxysme de fureur, si, de fou, on devient enragé ?
» On sait trop qu’on ne doit pas attendre beaucoup d’humanité des personnes qu'une longue habitude à familiarisées avec les scènes les plus hideuses qu'offrent les misères humaines ; cependant on aurait de la peine à croire que cette habitude, même renforcée, pût cicatriser le cœur jusqu’à le rendre susceptible de cette cruauté, qui tous les jours et à toute heure donne en spectacle des malheureuses victimes d’une organisation troublée (1).
» L'un de ces infortunés, devenu fou par la crainte d’être assassiné, est assez tranquille quand on le laisse à lui-même ; mais si la porte de la cellule s'ouvre pour lui offrir une figure étrangère, il tombe dans une agonie qu'il est impossible de décrire. Eh bien ! cette porte est ouverte vingt fois le jour par de barbares geoliers, afin que chacun puisse se rassasier du spectacle de ses convulsions. On croit voir ces hommes qui agacent les bêtes féroces dans leur loge, les irritent
(1) & Ne calomnions point la nature humaine. Le Voyageur a raison de
regarder l'office de montrer les fous comme au-dessus de l'humanité la plus aguerrie. Mais nous l'avons déjà dit, on trouve du remède à tout. Ce sont les fous eux-mêmes qui, dans leurs intervalles lucides, sont chargés du soin de faire voir leurs compagnons, lesquels, à leur tour, rendent le même service : ainsi les gardiens de ces malheureux jouissent des profits que ce spectacle leur procure, sans avoir besoin d’une force d’insensibilité à laquelle sans doute ils ne pourraient jamais parvenir. » (Note de Mirabeau).