HTL. HOSPICE DE LA SALPÉTRIÈRE
Les Ménages. — Les Bons-Pauvres. — Les, Folles
Établi sur l'emplacement d’une maison affectée à la fabrication du salpêtre et dite pour cette raison le petit Arsenal ou la Salpêtrière, l’hospice du même nom avait été rattaché à l'Hôpital Général par lettres patentes du 27 avril 1656. |
C'était déjà, au XVIIE siècle, un établissement considérable, où l’on comptait, au commencement de juin 1790, 6.704 personnes «à l'exception de quelques hommes qui vivent avec leurs femmes dans un quartier séparé soue le nom de ménage (1). »
Les bâtiments de la Salpêtrière, construits à diverses époques selon les besoins du service, étaient assez irréguliers. Ils occupaient une superficie de plus de 110.000 mètres carrés. L'église et la façade, qui existent encore, sont l'œuvre de Libéral Bruant, architecte du XVII siècle (2).
La Salpétrière a joué un rôle important dans l’histoire de notre pays et d’intéressants souvenirs s’y rattachent. Aïnsi, dans le roman de l’abbé Prévost, Manon Lescaut y est détenue ; c'est là que la comtesse de Valois-Lamotte, l'héroïne de l'affaire du
(1) Rapport du Comité de Mendicité à l'Assemblée nationale. Archives parlementaires. Op. cit. Tome XVII, p. 125.
(2) Dictionnaire topographique et historique de l'Ancien Paris (Avant l’Annexion), par Frédéric Lock. Sans date. Paris. Hachette, p. 405.
pu
Collier, fut amenée après la terrible matinée du 2r juin 1786 (1). C'est là enfin que devait mourir, folle, en 1817, la célèbre Théroigne de Méricourt (2).
Comme Bicêtre, à cette époque, la Salpétrière avait une administration très compliquée. C'était à la fois une maison d'incurables, un hospice, une crèche, un hôpital, une maison de retraite, une maison d'arrêt pour les filles publiques, une maison de correction « pour les filles débauchées qui pouvaient revenir au bien », une maison de force pour femmes, une maternité, un asile pour les aliénées et comme une manière de pensionnat.
« La première réflexion qui se présente contre un établissement de cette naturé, dit le rapport du Comité de mendicité, est son étendue : l'impossibilité d'une surveillance exacte y est démontrée et la multiplicité des soins qu'il exigerait y est impraticable !3). »
À la tête de l’hospice on avait placé un économe et une supérieure en chef qui devaient rendre des comptes à l’administration. Un sous-économe et différents employés subordonnés à l’'économe s'occupaient de la régie, de la comptabilité, « des affaires tant intérieures que de correspondances publiques » ; des médecins, chirurgiens et apothicaires y étaient logés — fort mal du rèste — ; un recteur et 15 ecclésiastiques desservants s'occupaient du spirituel.
À la tête de chaque emploi (division locale comme à Bicêtre) se trouvait une sœur officière ayant sous ses ordres d’autres sœurs et gens de services pour le soin des pauvres. Ces sœurs
(1) Maxime du Camp. Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie; 1879, p. 261 et suivantes. — Voir aussi : D' Louis Boucher. La Salpétrière; son histoire de 1656 à 17090, ses origines et son fonctionnement au xvui° siècle. Paris, 1883, p. 124 et 125.
(2) Frédéric Lock. Op: cit., p. 405.
Cf..les articles de Léopold Lacour sur Théroigne de Méricourt dans les courriers hebdomadaires du dimanche du journal La Fronde. Paris, 1900.
(31 Archives parlementaires. Op. cit. Tome XVII, p. 125.
L'étude de la Salpétrière-prison ne sera pas parfaite ici, pas plus qu’on n'a fait celle de Bicêtre, envisagée au même point de vue.
Voici, d’ailleurs, le chiffre des prisonnières renfermées à la Salpêtrière le 19 mai 1790 : environ 100 femmes de mauvaise vie, 220 prisonnières ordinaires.
officières, au nombre de 32, formaient une communauté particulière, dominée et présidée par la sœur supérieure de la maison.
Les premiers bienfaiteurs de l'établissement avaient été Pomponne de Bellièvre, président du Parlement, la duchesse d’Aiguillon, et surtout le cardidal de Mazarin.
Ce dernier donna une première fois, le 30 décembre 1665, cent mille livres, une seconde fois, par testament du 6 mars 1661, soixante mille livres (1), pour la construction du quartier de l'hospice qu'on appelait « les Ménages » et qui va être étudié maintenant.
Les Ménages. — À la date du 19 mai 1790, ce quartier renfermait 108 ménages, soit 216 individus des deux sexes ; mais les pauvres avaient été autrefois bien plus nombreux.
Pour entrer aux Ménages les pensionnaires devaient être âgés de 60 ans au moins, être « nés de la ville, banlieue ou vicomté de Paris » ou y être domiciliés au moins depuis deux ans, « fournir chacun leur extrait baptistaire avec leur extrait de mariage, et un certificat de pauvreté du curé de leur paroisse.»
On enregistrait ces pièces au bureau de l'Administration, puis à la Salpétrière même, « à l'effet d'y prendre datte pour y entrer à leur tour. Après cet enregistrement, si l’un ou l’autre, ou tous deux mêmes veulent entrer dans les maisons de l'Hôpital, en attendant leur tour, le mari est placé à Bicêtre et la femme à la Salpêtrière ».
Le traitement des « Ménages » était le même que celui des Bons-Pauvres, et leur seul avantage était de vivre dans des chambres, en particulier.
Il y avait là, au dire des commissaires du Comité de Mendicité, toute une vieillesse chagrine et malpropre, bien différente de celle qu’on rencontrait aux « Petites-Maisons ».
Lorsque la femme mourait la première, on faisait passer le mari à Bicêtre. Dans le cas contraire, la femme passait dans les dortoirs de la maison.
(1) Tuetey. Tome [* op. cit., p. 266. Réponses aux demandes faites par le département des Hôpitaux au sujet de la Salpêtrière.
C'est de ce document que sont extraits la plupart des renseignements qui suivent.
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Les Bons-pauvres (1). — En dehors des ménages, on ne recevait à la Salpétrière que les indigents du sexe féminin.
C'étaient d’abord de vieilles femmes reçues aux mêmes conditions que les pensionnaires des ménages; des petites filles de 1 à 12 ans, enfin des femmes de tout âge entre 12 et 60 ans, ayant « des infirmités reconnues et attestés par des médecins ou chirurgiens de Paris. »
Le vêtement des pauvres infirmes et valides était composé « d’un juste et d’une jupe de bure grise appelée vulgairement » tiretaine sur fil, qu’on leur délivre tous les deux ans avec une » paire de bas de laine tous les ans. Celui des jeunes filles et » enfans, d'une jaquette et d’un jupon de pareille étoffe, avec » une paire dé bas de laine pour l'hiver et des chaussettes de » toile pour l'été.
» On donne des sabots en général à tous les pauvres qui en » ont besoin, de plus une chemise par semaine et quelquesfois plus, suivant leur besoin, avec mouchoir et cornette. » Le régime alimentaire était calculé très chichement et permettait bien juste de ne pas mourir de faim.
« Les dimanches, mardis et jeudis, on donne à tous les pau- » vres pour portion 4 onces de viande réduite à deux onces cuite; » les lundis et mercredis, une once de beurre ou de fromage les » vendredis, le quart d’un litron de pois ou le tiers d’un litron » de fèves ; les samedis, une once de beurre et de fromage.
» Tous les jours en général, les pauvres ont depuis trois » quarts jusqu'à $ quarts de pain commun ; une chopine de » bouillon gras ou maigre, suivant les jours, et les septuagé- » naires ont de plus un demi-septier de vin.
» Les lundis et mercredis de chaque semaine, il est distribué » la même portion de viande des dimanches, mardis et jeudis » au quart du nombre total des pauvres. »
Écoutons maintenant le rapport du Comité de Mendicité :
« Quand on se fait rendre compte par écrit du genre de nour- » riture des pauvres, on remarque la distinction de la soupe » maigre et de la soupe grasse, de la quantité de beurre, de fro- » mage, de pois, de viande distribuée chaque semaine, mais
(1) On appelait les femmes hospitalisées à la Salpétrière, les « Bons-Pauvres », comme à Bicêtre.
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» nous nous sommes fait représenter ces aliments et sans avoir
» égard aux plaintes qui nous ont été faites, nous les avons » trouvés de mauvaise qualité, sans cuisson, sans goût et la » preuve est sans réplique ; c'est que la plupart des enfants » rejettent la soupe et ne la consomment pas.
» Les pauvres qui peuvent donner deux liards, les donnent à » une fille de service pour faire recuire et assaisonner leurs » aliments, car, dans ces maisons de charité, la charité n’est jamais » gratuite. Celles qui ne peuvent pas faire cette dépense, énorme » pour qui n’a rien, sont obligées de se contenter de ce qu'on » leur donne, et elles éprouvent un tel besoin qu’elles ramassent » dans les cours les débris d'oignons, de choux et de légumes qui ne » leur sont pas destinés ; de là naissent les affections scorbutiques » et les maux de bouche si fréquents dans cette maison ».
Cette malpropreté et cette misère s’étendaient aux dortoirs où, comme à l'Hôtel-Dieu, à Saint-Louis, à Bicêtre, un certain nombre de pauvresses couchaient à trois et même quatre dans un lit.
Une grande partie de la journée se passait en exercices religieux. Tous les jours, tous les pauvres, sauf les enfants de la crèche, allaient à la messe. Il y avait des chapelles dans tous les dortoirs d'infirmes, où l’on disait la messe tous les jours pour ceux qui ne pouvaient pas aller à l’église, et en dehors des prières du matin et du soir faites en commun, il se faisait « des exercices de piété en prières et lectures spirituelles. »
Le reste du temps les pauvres valides, femmes, filles et enfants, étaient occupés à tricoter, à filer de la filasse et de la laine, à travailler au linge de la maison, ou exécutaient certains ouvrages dont on faisait commerce au dehors (broderies, tapisseries et dentelles). Les commissaires du Comité de mendicité signalèrent même le danger que faisaient courir aux enfants les poussières soulevées par le travail de la laine.
Ces travaux ne rapportaient, année commune, que 13.000 livres. Un tiers des bénéfices était alloué aux bons pauvres. Seules les paralytiques, les autres infirmes et les folles n'étaient pas tenues de travailler (1).
(1) Le nombre des pauvres en état de travailler était d'environ 1800 (19 Mai 1790).
Comme à Bicêtre, les malades payant pension (pensionnaires) vivaient avec les Bons-Pauvres. Là aussi, ils étaient mieux nourris que les autres ; mais, pour avoir le droit de coucher seuls, ils devaient en entrant verser 150 livres en sus de la pension, ou 120 livres, à la condition d'apporter leur lit.
Le droit de jouir d’une cellule se payait 300 livres en sus de la pension. Le prix demandé aux pensionnaires variait de 100 à 600 livres; les avantages offerts dépendaient de la somme versée.
Cependant, dans quelques dortoirs de jeunes filles, les malades couchaient seules. Les paralytiques — qui occupaient deux dortoirs — et quelques vieilles jouissaient aussi de ce privilège.
D'ailleurs les documents donnent des chiffres exacts :.
« Les lits communs dans lesquels les pauvres couchent deux, trois, quatre et quelquefois même cinq, suivant la presse où l'on se trouve, réunissent environ 3.000 personnes, et les lits particuliers environ 2.600 (1). »
Parmi les Bons-Pauvres, l'Administration rangeait 1.600 jeunes filles et enfants. C'étaient des enfants de pauvres ou des enfants illégitimes venant pour la plupart des Enfants- Trouvés.
Leur alimentation ne laissait pas moins à désirer que celle des adultes. Leur éducalion était plus que négligée : la plupart n'étaient exercées qu'à la lecture et au catéchisme. Ces filles et ces enfants étaient logés près de l'amphithéâtre d'anatomie et d'une basse-cour où l'on entretenait 75 porcs mis en pension par des charcutiers de Paris.
Rien n’était sale comme cet établissement.
« Il semblerait presque, dit le rapport du Comité de Mendicité, que l'air, l'eau et la propreté seraient des moyens entièrement inconnus à la Salpêtrière » (2).
Certaines de ces fillettes payaient pension : c'étaient « les bijoux ». Les sœurs avaient institué pour ces enfants enviées un véritable régime de pensionnat riche, et c'est dans leurs rangs que la maison recrutait ses officières. Elles étaient nourries,
(1) Document cité.
(2) Archives parlementaires. Op. cit. Tome XVII, p. 126.