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LES FORCES REVOLUTIONNAIRES

Les disciples ont da détestable habitude d’assassiner leurs maîtres — moralement, bien entendu. Marx fut obligé, pour se défendre contre certains interprètes de sa doctrine, en France, de déclarer : a Tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas marxiste ! » Quand Proudhon apprit qu’il y avait des « proudhoniens », il s’écria : « Ce doit être des imbéciles ! »

Autre exemple, Darwin, qui a révolutionné les sciences biologiques dit : « lutte pour l’existence ». Vient un disciple genre Bonnot-Garnier, qui traduit: « La bourse ou la vie ! » La doctrine marxiste fut une réaction bienfaisante contre la conception héroïque de l’histoire, la théorie des grands hommes supposés tout-puissants pour faire et défaire Lhistoire à leur gré, à la manière de nos Quatre (l)coupant le globe — et les nations — en tranches. Marx a fait dresser en face et à côté de la volonté des hommes, la force des choses : l’évolution capitaliste. Il remplaça la conception héroïque de l’histoire par la conception organique : la Société évoluant par ses propres forces qui la travaillent du dedans.

Les disciples — y compris parfois Karl Kautsky — exagérèrent et poussèrent cette méthode scientifique et objective aux derniers extrêmes où elle devient une soi Le de fatalisme et une arme contrerévolutionnaire. J’ai connu un marxiste qui rêvait d’une histoire humaine sans hommes, surtout sans noms propres. Les noms, comme Alexandre, César, Napoléon et Bismarck l’exaspéraic-nt. Il ne lui fallait rien que « les progrès des forces productives » (les rapports de production). L’homme, dans l’histoire, lui paraissait un rouage inutile, plutôt encombrant, un fantôme anti-marxiste et anti-scientifique, une sorte de crime de lèse-système.

Marx n’est pas responsable de cette exagération. II

(i) Wilson, Clemenceau, Lloyd George, Orlando. Au Congrès de Vienne (1814-1815), ils furent également quatre : Metteruich, Castelreagh, Nesselrade, Talleyrand. Coïncidence plus que curieuse!

]’a même prévue et pris ses mesures contre elle en déclarant, d’accord avec M. de la Palice, que l’histoire se fait par des hommes. Il est vrai qu’il s’est empressé d’ajouter, avec l’esprit objectif qui le caractérise : « dans des circonstances donnée s ». Marx ne disait pas : l’homme-machine, mais : l’homme et la machine.

Et voilà pourquoi un véritable marxiste tient compte de cette double série de facteurs, ou de forces : l’homme et les circonstances, la volonté humaine et la force des choses, l’évolution capitaliste et la révolution sociale. En un mot, il escompte toutes les faces du mouvement, toutes les forces révolutionnaires.

Quelles sont ces forces ? Quel est leur état actuel ? D’abord constatons que les forces qui révolutionnent la société sont de deux sortes : forces positives et forces négatives. Les forces positives sont : le mode dé production capitaliste et scientifique aboutissant à une quintuple concentration : i) concentration économique (fabriques monstres, immenses usines, grands magasins, la grande banque, chemins de fer, électricité, forces hydrauliques, etc.) ; 2) Concentration sociale (prédominance des villes sur les campagnes, associations de toutes sortes, coopératives de consommation, grands restaurants, sociétés mutuelles, etc.) ; 3) Concentration politique (Etat et communes, partis politiques, dictature de classe) ; 4) Concentration intellectuelle et morale (Université et Académies, la grande presse, la littérature universelle, etc.) ; 5) Concentration ouvrière et paysanne en parti de classe.

Mais à côté de ces forces positives qui demandent à être analysées plus amplement, il y a des forces négatives, les forces de destruction, qui nous intéressent, en ce moment, tout particulièrement. Car nous traversons une période de crises aiguës où des forces négatives jouent un rôle prédominant.

Marx n’escomptait, de toutes les forces négatives, que les crises- de surproduction, le déséquilibre entre l’offre et la demande des marchandises, l’anarchie capitaliste. La correspondance de Marx-Engels marque, à chaque instant, leur attente fiévreuse de ces sortes de crises avec leur cortège interminable de misère et de révolte. Engels, l’ami et le frère d’armes du génial auteur du Capital , engagé personnellement dans le grand négoce, note, à son observatoire de Manchester, tout mouvement du baromètre industriel international et s’empresse d’en communiquer les résultats à Marx qui, lui aussi, ne reste pas inactif à son poste d’observation de Londres.

Mais Marx n’a pas pu voir les effets de la plus grande force destructive qui ait jamais existé : le nationalisme armé à la moderne, toutes les forces gigantesques de la production moderne tournées contre la société capitaliste. Le capitalisme producteur est un ange en comparaison du nationalisme destructeur. Le capitalisme « exploite », ou vole. Le nationalisme assassine et vole par-dessus le marché.

Pendant que nous discutions sur la légitimité des minorités agissantes, une minorité réactionnaire, réagissante, 's’est emparée de notre société et l’a poussée à l’abîme. Elle a assassiné et ruiné le monde. Il

s’agit, aujourd’hui, de remplacer cette minorité malfaisante par une minorité bienfaisante s’appuyant sur la majorité des producteurs faisant face aux bandes destructives et ruineuses.

3o juin 1919.

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