GUERRE ET REVOLUTION
Il en est de la révolution sociale comme de la> guerre mondiale : elle est venue telle aue personne ne l’a prévue. Elle a surpris les plus clairvoyants.
Tous les états-majors, tous les partis chauvins escomptaient une guerre courte, fraîche et joyeuse, toute de gloire rayonnante et de bénéfices solides. La réalité fut tout autre. La guerre fut longue, sale et lugubre, ignominieuse et ruineuse. Les plus terribles poisons et les massacres sans nom ont remplacé le chevaleresque corps-à-corps du moyen âge qui reconnaissait le droit de guerre, mais pas celui de punir le vaincu, au nom de la prétendue morale. Au contraire, vainqueur et vaincu se serrèrent souvent la main, une fois le combat terminé.
La Révolution sociale, elle aussi, n’est pas sortie toute pimpante et chantante de chez le bon faiseur. Elle est habillée à la diable. Les socialistes marxistes de la période de recrutement voulaient, pour la plupart, faire l’économie d’une révolution violente. Ils ne comptaient pas sur la misère et le désespoir qui en résultent. Les plus révolutionnaires n’excluaient pas des revendications immédiates, des réformes sociales. Ils répétaient assez souvent, en s’adressant aux classes dirigeantes : « Faites des réformes, et vous nous épargnerez une révolution violente. » Jaurès, dans sa géniale clairvoyance, ajoutait : « Assurez la paix par des accords internationaux, y compris l’accord franco-allemand, et vous travaillerez pour l’évolution pacifique et méthodique vers le socialisme. »
L’agression capitaliste et impérialiste de iqi4 a détruit toutes les illusions réformistes et pacifistes que nous n’avons d’ailleurs jamais eues. L’apôtre de l’évolution fut assassiné lâchement, la paix étranglée et la violence, avec son lugubre cortège de misères matérielles et morales, s’est emparée du monde.
La révolution n’êst pas venue comme couronnement dune période de réforme sociale et de l’accroissement de bien-être, de l’organisation systématique de la majorité prolétarienne. Elle est apparue sanglante et hurlante de douleur. Elle est venue dans un pays qui n’a pas encore réparé ses forces à la suite de la débâcle de *1904-1905.
La révolution fut le fruit amer d’un régime de corruption incarné par un monstre moral — un Raspoutine ! — qui tenait dans ses mains pourries les destinées d’un empire, et, indirectement, les destinées d’un monde. Elle est venue à la suite des foules qui, dans la neige et dans le froid de Pétrograd, attendaient des jours et des nuits une croûte de pain.
Et — ô miracle ! — malgré tout, la révolution fut accomplie presque sans effusion de sang. Les atrocités du passé firent la révolution unanime. Tout le sang versé, nous ne le répéterons jamais assez, tombe sur la tête de la contre-révolution. ïl faut cependant reconnaître que, pendant toute la période de recrutement pour la deuxième Internationale (1889-1914), il n’y avait que les anarchistes qui comptaient sur la misère et le désespoir pour accomplir l’inévitable : la Révolution sociale. On les a assez raillés en les traitant de docteurs Tant-Pis et de Gribouille. Aujourd’hui, il faut avoir le courage de dire la vérité. La société capitaliste a justifié le pessimisme anarchiste : la révolution est venue non de la prospérité, mais de l’extrême misère.
C’est cette misère croissante et sans issue qui continue à créer le milieu le plus favorable au développement des forces de révolution. Le Temps a beau
supplier les financiers de la Chambre de pratiquer la politique de l’autruche et de fermer les yeux devant le gouffre. Cet oiseau peu intelligent n’a jamais établi un budget sérieux. Et les ministres des finances de Louis XVI, pardon, de M. Clemenceau, ne sont pas de taille à boucher un trou de deux cent mille millions (200.000.000.000) avec un budget annuel égal à tout le revenu brut de la France d’avant-guerre...
La Révolution sociale nous a ménagé une autre surprise. C’est des pays les plus avancés qu’on attendait, avant la guerre, sa venue. Marx l’avait prédite « au chant du coq gaulois ». Et que de fois j’ai entendu mon ami Jules Guesde, dont il est inconvenant d’oublier les services réels rendus avant la guerre, malgré son attitude regrettable pendant la guerre, que de fois, dis-je, j’ai entendu le fondateur du Parti ouvrier français dire que c’est la France qui sonnerait le réveil révolutionnaire.
Non, ce fut la Russie. Et c’est explicable. Car notre programme d’avant-guerre se basait sur une erreur fondamentale : sur l’esprit de conservation et sur le bon sens des classes dominantes. La tempête de 191/I- 1918 a démontré la fragilité de ce calcul. Les classes dominantes se jetèrent, tête baissée, dans l’abîme. Et nous fûmes obligés de les suivre. La tactique de l’ennemi détermina la nôtre.
Il est facile de prédire Je passé. Il n’est pas toujours facile de l’expliquer. La Révolution sociale fit son apparition en Russie, précisément pour les raisons pour lesquelles les opportunistes déclarent le socialisme russe irréalisable. La Russie avait payé son large tribut au capitalisme international. Et le sentiment de
classe se compliqua, dans sa révolte, du sentiment national qui voyait, dans l’écumeur capitaliste, l’oiseau de passage et de proie.
La Révolution russe joue le rôle d’un régiment d’avant-garde qui se fait tuer jusqu’au dernier homme en défendant le drapeau et en attendant les renforts. Si le prolétariat occidental tarde trop, l’avant-garde peut périr — provisoirement. Mais une défaite momentanée de la Révolution russe ne changera rien à notre situation inextricable.
La société capitaliste est virtuellement morte. Il s’agit de l’enterrer, avec le moins de frais possible. Car nous sommes avares du sang du peuple. Nous proposons un corbillard de trente-troisième ordre, qui ne coûtera pas cher...
Il est vrai que l’héritage de cette folle suicidée est assez obéré...
23 juin 1919.