COMMENT SE FERA LA REVOLUTION SOCIALE
« Par la conquête de la majorité », répondit Bebel 5 Amsterdam, en 1904. Ce fut l’idée dominante de la seconde Internationale. Les succès électoraux la gri-
sèrent. Même ceux qui, comme Vaillant et Jules Guesde, croyaient à l'éventualité d’une révolution, n’en parlaient presque jamais, tout en y pensant.
C’est la valeur des réformes dans les cadres du régime actuel qui séparait la gauche de la droite, les intransigeants des réformistes ou des opportunistes. La gauche insistait sur le « but final » du socialisme — la socialisation — la droite s’attachait plus étroitement au « mouvement », c’est-à-dire aux réformes qui, dans son esprit, formaient le pont reliant le régime actuel avec celui de demain. « Notre mot d’ordre reste V expropriation », s’écria le vieux Bebel, en condensant dans une seule formule l’idée fondamentale de sa lutte passionnée au Congrès de Dresde précédant celui d’Amsterdam, contre Bernstein-Vollmar. La démocratie fut la base de toute action socialiste. C’est la majorité qui devait prononcer'le dernier mot.
Or, la démocratie, telle qu’elle fonctionne, contient une terrible équivoque. En théorie, c’est le droit de chacun d’intervenir dans le grand débat politique et social, qui divise le monde en deux camps. En pratique, c’est l'oligarchie financière et capitaliste, maîtresse de la presse et du Parlement, du gouvernement et des grandes administrations qui détermine la marche des démocraties les plus avancées. La démocratie règne, et le capital gouverne.
La guerre en fut la preuve la plus éclatante. C’est cette oligarchie, cette majorité malfaisante, entraînée par l’oligarchie militariste, qui a plongé le monde dans un abîme de barbarie et de misère. Et la question se pose devant tout socialiste fidèle à son pro-
gramme : « Faut-il sacrifier à cette démocratie formelle et menteuse les intérêts vitaux des nations et de l'humanité P Ou faut-il arracher par tous les moyens le pouvoir à cette oligarchie en remplaçant sa dictature contre-révolutionnaire par la dictature révolutionnaire, la dictature contre le peuple par la dictature pour le peuple î »
Ainsi surgit de nouveau le problème du rôle des minorités agissantes dans l’histoire. Si nous continuons à confier le sort des peuples civilisés au suffrage universel, tripatouillé et faussé par des forces financières et gouvernementales, nous risquons de ne jamais sortir de l’enfer social où nous sommes. Non seulement nous ne réparerons pas les ruines accumulées, mais nous allons vers de nouveaux désastres, vers de nouvelles ruines, vers l’anéantissement de la civilisation. Les classes dominantes continuent leur politique de guerre et de misère. Elles n’ont rien oublié et rien appris de la douloureuse épreuve par laquelle le monde vient de passer. Leur égoïsme et leur ignorance sont sans limites.
Et devant notre conscience se pose ce dilemme : périr dans la démocratie ou nous sauver malgré elle. Mieux encore. La démocratie restera un mot vide tant que la dictature prolétarienne n’en fera pas une réalité vivante. La démocratie verbale et de pure forme doit céder la place à la démocratie effective, au gouvernement du peuple par lui-même, en dehors de tout esclavage économique et social. Le maître pour rire qui aliène tout son pouvoir, par un seul geste, tous les quatre ans, au profit de ses exploiteurs et de ses berneurs, deviendra un maître véritable qui choisit ses
employés aux affaires publiques avec la faculté de les révoquer à chaque instant. En un mot : la vraie démocratie ouvrière remplacera la fausse démocratie bourgeoise ; au mot se substituera la chose, à la phrase la réalité ! ✓
Toute révolution est une dictature. Et les révolutions se font par des minorités agissantes. Mais il ne faut pas se leurrer d’illusions. Si la minorité conquiert le pouvoir, c’est la majorité qui le consolide. Une minorité qui s’emparera du pouvoir par surprise et ne saura pas gagner la majorité s’écroulera fatalement. Pour gagner la majorité, il faut créer des faits nouveaux qui lui assurent des avantages réels du nouvel ordre de choses. La révolution doit être mise en état de faire valoir sa supériorité sur le régime déchu.
Ici se trouve la difficulté principale. Le régime capitaliste a ruiné le monde, vidé les greniers, fait disparaître les forces les plus viguoreuses du travail, démoralisé les volontés, anémié les peuples. Et le nouveau régime est condamné à commencer son œuvre de reconstruction dans des conditions désastreuses. Et on peut se demander si c’est notre intérêt de prendre des mains des capitalistes ce passif formidable et leur donner contre nous des armes faciles en nous chargeant des responsabilités de leurs folies et de leurs crimes. Il vaudrait mieux peut-être attendre, pour s’emparer du pouvoir, le moment où leur incapacité à nous faire sortir de l’impasse sera devenue évidente, éclatante même.
Mais, hélas ! l’histoire ne se règle pas comme une montre. Ce n’est pas nous qui menons les événements. Ce sont les événements qui nous mènent. Notre devoir
est de voir clair et de dire vrai. Notre devoir est d’utiliser les misères sans nom subies par le peuple, les torrents de sang qu’il a versés pour renverser le régime qui en porte les responsabilités. Il faut que le régime paye. Et il ne paiera qu’en disparaissant. Dans le cas contraire, il continuera les mêmes crimes, provoquera des misères encore plus atroces. Notre devoir est de ne pas nous laisser endormir par la phraséologie démocratique et de préparer les esprits aux événements inévitables.
Il nous reste à choisir entre l’oligarchie capitaliste et la dictature ouvrière qui aboutira à la démocratie socialiste, à la pleine indépendance du peuple. Nous sommes pour le peuple contre le capitalisme, même affublé d’un masque démocratique.
6 août 1919.