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LA GUERRE COMME ARGUMENT POUR LE SOCIALISME

La guerre a ruiné et anémié les peuples. Elle a rendu l’existence des hommes difficile, souvent impossible. Elle a fait pire. Elle a hypothéqué lourdement l’avenir en faisant peser sur les générations futures le poids écrasant de dettes et d’impôts insensés. Le capitalisme a non seulement travaillé contre lui-même, mais, ce qui est plus grave, contre son héritier légitime : le socialisme.

En détruisant d’immenses richesses, en vidant les

peuples de leur meilleur sang, il a vicié d’avance tout le travail de l’avenir. Il nous lègue un formidable passif économique et physiologique. Pendant un siècle, les hommes seront condamnés à supporter les terribles conséquences de la gloire dévastatrice, de la folie de destruction, de l’ouragan de barbarie qu’est la guerre.

Cependant, la guerre, contrairement à sa nature, a travaillé puissamment pour l’avenir. Elle est en train de réveiller les peuples, de révolter tous les esprits, toutes les consciences saines. Elle nous fournit les arguments les plus décisifs contre le régime aboutissant au massacre. En voici quelques-uns.

Pendant la guerre, la société s’est emparée de l’individu, du citoyen. Elle a mis la main sur tout ce qu’il possède et sur lui-même. Elle a exigé toutes ses ressources, sa vie et celle de ses enfants. Elle a confisqué toutes ses libertés, toutes ses conquêtes politiques e>t sociales. Elle l’a dépouiljé de tout. Elle lui a dit : « Tu ne penseras pas, tu n’écriras pas, tu ne discuteras pas, tu ne parleras pas, tu ne vivras pas : c’est la guerre ! Tu quitteras ta terre natale, ta famille, tes affaires, tes plaisirs, tes habitudes, ton métier, ton travail : c’est la guerre ! »

La guerre finie, le citoyen qui, par miracle, a survécu au massacre gigantesque, revient chez lui. Il trouve ses affaires compromises, sa place occupée. En revanche, il retrouve la société capitaliste avec son principe vital : chacun pour soi ! Il s’adresse à la société qui lui a tout enlevé, et il réclame ses moyens d’existence. Et la société de répondre :

« Je ne te connais pas ! Débrouille-toi comme tu

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l’entends. Si tu veux te tenir tranquille, je t’accorderai — théoriquement ! — une aumône, mais je ne peux rien faire pour toi de sérieux. »

À ses dépens, le citoyen démobilisé fait cette découverte douloureuse : s’il appartient à l’Etat, l’Etat ne lui appartient pas. S’il est la chose de la société, la société n’est, pas sa chose. Il n’y a pas de réciprocité entre le citoyen et la cité. C’est un contrat léonin, une escroquerie. De deux contractants, l’un apporte tout, l’autre s’engage à tout y compris à donner sa vie, sa dignité et sa liberté, l’autre — la société ! — ne s’engage à rien tout en promettant tout — en paroles et en phrases creuses. La société a tous les droits sur l’individu. L’individu n’en a aucun sur la société.

Après la guerre, des millions d’individus erreront à travers le pays, en cherchant vainement leur situation perdue. Cette contradiction flagrante entre une société marâtre qui, fusil à la main, vous demande la bourse et la vie et qui, en échange, vous emprisonne et vous tue si vous lui demandez la réciprocité, est un scandale qui crie trop fort pour passer inaperçu. Et le peuple finira par se lasser de cette absurdité abominable. Et il dira : « Je ne veux plus être la chose de l’Etat, de la société. Je veux que l’Etat et la société soient ma chose à moi. » L’Etat détrousseur, l’Etat assassin sera obligé de céder sa place à la société productrice qui accomplit une œuvre de vie et de solidarité qui, au lieu d’écraser et de fusiller l’individu, lui fournit, par l’effort combiné, des moyens de vie et de bonheur. Voilà la première leçon de la guerre.

La campagne électorale de 1919 n’aura aucune valeur sociale et politique, si nos propagandistes ne font

pas ressortir, sous mille formes différentes, cette vérité fondamentale, que les peuples ont payée de leur sang et de leur ruine. Cette vérité est notre part de combattant. Ou la société continuera à être un coupe-gorge et un piège pour l’individu qui lui doit tout et auquel elle ne doit rien, autrement dit elle restera capitaliste, ou elle remplira honnêtement ses engagements et deviendra un contrat bilatéral, une bonne affaire pour chacun : alors ce sera la société socialiste garantissant à tout individu vie et bien-être.

Autre leçon de choses enseignée par la guerre ! Le régime capitaliste est incapable d’assurer la paix entre les peuples. La guerre mondiale, qui nous a promis une paix éternelle, a produit l’effet contraire. Elle a créé partout une atmosphère de guerre et de conflits. Elle a fait naître toute une série de jeunes Etats assoiffés de conquêtes et d’agrandissement. Elle a divisé le monde en deux camps irréconciliables: les vainqueurs et les vaincus. Elle tend à . éterniser les haines et les rivalités. Le régime capitaliste, après avoir provoqué un massacre sans précédent menace, à chaque instant, d’en engendrer de nouveaux, et de plus atroces. Il nous fait entrevoir des guerres chimiques qui empoisonneront des régions entières, des guerres aériennes exterminant des populations non combattantes : hommes, femmes, enfants.

L’humanité devra choisir entre le massacre éternel et la transformation fondamentale de la société absurde et criminelle qui ne saurait se prolonger sans barbarie et sans menace de ruine universelle.

Le jour où ces deux vérités essentielles; sorties de la guerre mondiale, s’empareront des masses popu-

laires, l’heure de la révolution mondiale, sonnera. Et elle balayera notre régime de sang et de misère. Et les peuples respireront.

Le monde sera reconstruit. L’individu sera réconcilié avec la société. La paix s'era assurée. Et l’homme ne sera pas un tigre pour l’homme, mais un frère et un associé dans la vie et le bonheur.

n août 1919.

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