CONDITIONS TECHNIQUES ET CONDITIONS HUMAINES
Toute grande Révolution est le produit longuement mûri de deux séries de facteurs : la force des choses et l’énergie des hommes d’action. En appliquant cette idée générale à la Révolution sociale qui dominera notre siècle, on peut également dire qu’elle est devenue inévitable grâce à un certain nombre de conditions techniques et de conditions humaines réalisées ou' réalisables. Nous désignons l’ensemble des conditions techniques nécessaires au triomphe de la Révolution sociale dans le nom de Capitalisme. Les conditions humaines, les voici : une minorité agissante et une majorité mécontente accomplissant la Révolution sociale.
La question brûlante de l’heure présente est celle-ci: les conditions humaines et techniques ou, comme disent les philosophes, subjectives et objectives, sont-
elles mûries à ce point que la Révolution sociale, que les masses exploitées et souffrantes appellent de tous leurs vœux, ait des chances sérieuses de s’accomplir et, ce qui est encore plus difficile, de se maintenir contre tous les assauts furieux des forces hostiles et de leurs complices P
Nous essayerons d’y répondre sans rien dissimuler, ni exagérer. L’Histoire traverse tantôt des périodes plus particulièrement organiques ou pacifiques, tantôt des périodes plus spécialement critiques, ou révolutionnaires. Pendant les premières on exagère les difficultés du développement historique en sacrifiant à l’opportunisme évolutionniste tandis que, dans les périodes révolutionnaires, on est disposé à exagérer les facilités historiques et à imaginer que tout ce qui est désirable est possible.
Le Capitalisme crée une série de conditions favorables au socialisme. Il multiplie les richesses à l’infini en remplaçant la simple main-d’œuvre par un outillage mécanique compliqué. Déjà Aristote, le plus grand penseur de l’antiquité, déclarait que l’esclavage deviendra superflu au moment où l’homme sera remplacé par un mécanisme. Le Capitalisme moderne n’a pas suivi la suggestion d’Aristote : Il fait de l’homme l’esclave de la machine, en enlevant à cette dernière son rôle d’émancipatrice. En multipliant les richesses, la machine restituée au peuple travailleur, rend le bien-être général possible. Au milieu d’immenses richesses accumulées, la bagarre pour une bouchée de pain devient une barbarie inutile et anachronique.
Le Capitalisme agit dans le sens révolutionnaire en concentrant la propriété dans les mains d’une mi-
norité capitaliste et des Trusts. Les grands expropria* teurs, en expropriant leurs petits confrères en exploitation, rendent plus facile leur propre expropriation par la société produisant non pour le profit des uns, mais pour le bien-être de tous. Le Capitalisme devient un agent de la Révolution sociale.
Le Capitalisme révolutionne toute notre vie privée et sociale en chassant les paysans des campagnes et en surpeuplant les villes. Nous devons au Capitalisme nos grandes villes modernes où germe l'esprit de révolte. Il crée d'immenses agglomérations de producteurs qui apprennent à se connaître et à se reconnaître un intérêt commun.
En créant le marché mondial, le Capitalisme travaille contre le crétinisme nationaliste, le plus grand obstacle à la solidarité humaine. Il crée ainsi l’enchevêtrement des intérêts et la fusion des hommes et des races.
En .résumé, le Capitalisme travaille pour la Révolution sociale sur quatre plans, sur celui de : i. la production mécanique ; 2. la concentration des capitaux ; 3. la concentration sociale ; 4- la concentration internationale.
Ici se place la possibilité d'un malentendu. On peut s’imaginer que le Socialisme ne devient possible que lorsque la production capitaliste a absorbé toute la production nationale et internationale. Et ce serait vrai si l’histoire se faisait d’une façon automatique sans le concours de l’homme. Mais l’effort humain est là pour accélérer la marche de l’Histoire et pour tirer des conditions capitalistes le plus grand rendement possible.
D’ailleurs, la guerre mondiale a démontré les terribles dangers que la société court en cas de prolongation infinie de la domination capitaliste. Le capitalisme exclusivement préoccupé des intérêts et des profits individuels se fait l’ami et l’allié de l’Etat nationaliste et met ses formidables moyens de •production au service de la destruction. La société retombe dans la barbarie guerrière et nationaliste.
Pour arracher les nations à l’étreinte meurtrière du capitalisme aventurier et sans scrupules, l’action de plus en plus intense des masses conscientes est nécessaire.
Nous passons aux conditions humaines de la Révolution sociale. Nous constatons avec amertume que notre action de propagande et d’organisation socialiste et révolutionnaire n’est pas à la hauteur de notre mission historique : transformer en énergie et conscience révolutionnaires les forces aveugles et inconscientes qui travaillent dans le sous-sol de l’Histoire. Nous avons trop confiance dans la force intime de la vérité socialiste. Nous oublions que le Capitalisme empoisonne, au jour le jour, les peuples par une presse aussi innombrable qu’innommable, par l’Eglise, par son enseignement, par le théâtre, par ses Ligues et Associations, par ses Administrations et agents gouvernementaux. On parle peu dans nos Conseils et nos organisations de la propagande et des moyens de l’intensifier...
La grande force de la Révolution russe fut toujours sa propagande infatigable. On sacrifiait sa situation sociale privilégiée, on se faisait emprisonner, exiler en Sibérie, on allait intrépidement à la mort pour la
propagande. Le succès de la Révolution bolchevik est dû, avant tout, à une propagande active sans précédent. Le Régime communiste de Russie est littéralement une école de propagande socialiste qui ne chôme jamais. (Il y a, en ce moment, en Russie, des Ecoles qui travaillent 12 heures sans interruption, avec roulement du corps enseignant.) On peut dire qu’aucun pays au monde ne contient autant de socialistes conscients et éduqués que la Russie que nous déclarons, dans l’aveuglement de notre amour-propre, « ignorante et demi-barbare ».
Mais toute la culture intense de l’ignorance capitaliste n’empêche que la majorité du peuple est honteusement exploitée et opprimée. C’est à la minorité agissante de la réveiller et de la rallier à son action énergique, prudente et consciente.
25 août 1919.