REVOLUTION ET REFORMES
Les réformistes de la C. G. T. et du Parti Socialiste viennent, pour la mille et unième fois, de découvrir l’Amérique, et d’enfoncer, avec un fracas assourdissant, des portes ouvertes : « II nous faut des réformes ! » clament-ils sur tous les tons. Les bourgeois de toute couleur ne s’en tiennent plus de joie. L’union sacrée de tous les conservateurs ou même réactionnaires sociaux paraît en bonne voie de se refaire, « Pas de Révolution ; des Réformes ! », chantent en chœur
tous les assagis depuis le secrétaire de la C. G. T. jusqu’à M. Briand en passant par Albert Thomas, son futur ministre de la guerre, à moins que ce ne soit son ministre des affaires étrangères...
Paris et Lyon retentiront bientôt des hymnes à la Réforme chantées par tous les ténors de l’aile droite des organisations ouvrières et socialistes.
De quoi s’agit-il en réalité ? Il n’est jamais venu à l’esprit de personne de nier l’utilité des améliorations dans le sort lamentable du peuple qui travaille, souffre et paye. Toute la discussion roulait autour de la possibilité des réformes efficaces sous notre beau régime capitaliste. On discutait également sur la valeur et le prix des Réformes octroyées par les bourgeois magnanimes.
Pour rendre notre pensée tangible, prenons un exemple qui est une hypothèse. Admettons qu’il vienne à l’idée, à un gouvernement bourgeois quelconque, de faire arrêter nos amis Jouhaux, Bidegaray et Albert Thomas. Nous nous empressons d’ajouter que c’est une hypothèse bien gratuite, car les gouvernements bourgeois considèrent nos amis, à tort, naturellement — comme les piliers de la conservation sociale et comme des éléments indispensables de « l’ordre » public actuel. Mais nous avons besoin de cette supposition pour illustrer notre thèse sur la valeur des réformes. Donc, nous avons admis, pour un instant, l’arrestation de nos éloquents chefs réformistes.
Les arrestations accomplies, le gouvernement place nos réformistes dans une cellule étroite et sale destinée aux criminels de droit commun, qui voisine celle
où, de temps immémorables, est enfermé l’Impôt sur le Revenu dans la personne de M. Caillaux. Et il leur tient le langage que voici : « Vous vous plaignez amèrement du régime indigne, crapuleux même, de votre prison. Je veux bien Taméliorer. Mais promettez-moi, en échange, de ne jamais réclamer votre • liberté totale ou, ce qui vaut encore mieux, de persuader vos amis de la classe ouvrière que toute tentative d’émancipation sociale intégrale, ou de Révolution, est une chimère et une utopie, un rêve d’enfants, en un mot. Dans le cas contraire, vous coucherez sur la paille humide de vos ignobles cachots ».
A quoi nos prisonniers indignés, répondent tout naturellement : « C’est au nom de la dignité humaine, du droit républicain, de votre propre intérêt bien compris que nous réclamons le changement de notre régime de prison, l’amélioration de notre ordinaire. Mais jamais nous ne renoncerons à réclamer notre libération totale ; jamais non plus nous ne vendrons l’émancipation de la classe ouvrière pour un plat de riz, »
La réponse de nos prisonniers supposés serait juste et digne. C’est la même que la classe ouvrière organisée sur le double terrain syndical et politique donne aux sirènes réformistes de tous les camps : « Nous exigeons et nous acceptons toutes les améliorations de notre sort peu enviable. Mais jamais, au grand jamais, nous ne payerons ces réformes que vous nous promettez depuis si longtemps au prix que vous nous réclamez : à celui de notre indépendance et de notre renoncement à notre libération totale. Un esclave bien nourri et bien logé reste néanmoins esclave. Nous ne
voulons plus d’esclavage. Même au prix que coûte aujourd’hui le beurre, c’est incroyablement cher que de payer les Réformes en renonçant à la lutte pour notre libération totale du joug capitaliste. Nous n’acceptons pas ce marché de dupes. »
Les classes possédantes et dominantes ne donnent jamais rien pour rien. Quand elles accordent des réformes, c’est-à-dire des promesses de réformes, elles le font au nom de l'apaisement social (Marque de fabrique : A. B.), c’est-à-dire de la capitulation de la classe ouvrière et de sa promesse à supporter indéfiniment le régime capitaliste. Et pour se garantir la tranquillité, elles demandent des gages de sagesse ouvrière et sur la participation au pouvoir, autrement dit, à la gestion des affaires bourgeoises et à la répression violente des mouvements ouvriers.
Les classes dominantes sont inquiètes. La plus grande partie de l’Europe est en proie aux révolutions ouvrières. Et elles font des efforts surhumains pour diviser la classe ouvrière en dressant les éléments modérés contre les éléments impatients, ardents et révolutionnaires. Elles font mine de faire des concessions — « pour sauver la caisse ». La guerre a déchiré momentanément le prolétariat et brisé l’Internationale ouvrière. Le capitalisme tremble devant l’idée de sa reconstruction possible. Et il emploie tous les moyens pour maintenir les divisions ouvrières.
Il faut ameuter une partie de la classe ouvrière contre les fractions du prolétariat engagées dans une lutte à mort contre la société capitaliste.
Il est naturel que les bourgeois défendent les intérêts bourgeois, mais que des leaders sortis de la
classe ouvrière et connaissant à fond ses misères se prêtent à ce rôle contre-révolutionnaire, cela dépasse quelque peu la mesure. Les résistances qu’opposent à tout mouvement d’avant-garde l’inertie sociale, l’ignorance et les répressions de nos adversaires sont suffisamment grandes sans que nous ayons besoin d’être entravés, dans nos mouvements, par ceux qui prétendent nous diriger. La classe ouvrière, au milieu de difficultés nombreuses, est en train d’accomplir son ascension. Et ce n’est pas au moment de la montée qu’on se sert du frein : il faut plutôt pousser de toutes nos forces à la roue. Quand on sera sur le haut de la montagne, on verra... Mais, dira-t-on, en courant après l’ombre de la Révolution vous risquez de perdre la proie de réformes immédiates.
Nous allons voir où est « l’ombre » et où se trouve « la proie ».
ier septembre 1919.
LE VERBALISME REFORMISTE
Albert Thomas, le chef incontestable du Réformisme national, semble vouloir donner au grand débat entre réformistes et révolutionnaires une tournure de querelle personnelle. Son argumentation, pour ne pas dire ses moyens de défense sont très simples et d’un effet sûr sur un certain public. Il dit : « Je n’ai jamais varié. Je suis réformiste de naissance. Pourquoi m’en voulez-vous P »
En effet, il faut avoir lame bien noire pour en vouloir à la personne d’Albert Thomas. On sait que c’est un homme excellent, aimable, mais non sans certaine malice qui rend l’amabilité moins fade, bon, rond, gros, gras, aussi bourré de documents que sa serviette devenue presque aussi célèbre que lui ; infiniment content de lui-mème, et qui sait contenter tout le monde, que dis-je, tous les mondes : le monde prolétarien aussi bien que le monde capitaliste, le monde parlementaire que celui de la presse. Il a su, dans l’espace d’une semaine, se faire applaudir par un parlement nationaliste et par le Congrès de la Fédération de la Seine, la plus révolutionnaire de nos fédérations. Son avenir ministériel est aussi sûr que le tir de ses gros canons et la force de ses innombrables grenades qui ont peu contribué à la solidarité internationale, mais beaucoup à la Victoire à la Pyrrhus...
Il manque peut-être de profondeur et d’originalité, mais il est richement pourvu de largeur et d’obstination. Puis, il a une grande idée : celle de la participation des socialistes à toutes les manifestations de la vie bourgeoise. Cette idée, qu’il avait cherchée à faire valoir dès 1913, au grand mécontentement de Jaurès lui-même, dominait toujours toutes ses conceptions particulières, tous ses actes politiques. Donc, je le répète, rien à dire contre la personne d’Albert Thomas. Et si j’avais une fille à marier, je serais heureux d’avoir pour gendre cet homme politique d’un brillant avenir.
Toute question personnelle mise'decôté, je m’adresse à Albert Thomas-historien. Comme tel, il doit savoir qu’ historiquement toutes les révolutions sont nées de
l’insuffisance démontrée des tentatives réformistes in extremis. Tout régime agonisant s’empresse d’appeler à son lit de mort des médecins réformistes pour empêcher l’issue fataje. Rome n’a pas agi autrement à la veille de la Révolution luthérienne ni Versailles à la veille de 178g. Tout dernièrement encore, Guillaume a été chercher le prince Max de Rade et le majoritaire Scheidemann, qui, sur bien des questions, y compris le bolchevisme, pense exactement comme le majoritaire Thomas, pour sauver sa couronne. On sait comment ont fini ses tentatives de sauvetage du régime. Pourquoi en serait-il autrement lorsqu’il s’agit du régime capitaliste, ô Albert Thomas ? Je ne demande rien à Renaudel qui, lui, ne connaît que Thistoire des couloirs, mais vous, Thomas, qui avez fait une excellente histoire du Second Empire, que dites-vous des tentatives libérales de Napoléon III, de la fin de l’Empire ? L’ont-elles sauvé P Pourquoi un Emile Ollivier socialiste, si Rriand soit-il, serait-il plus heureux que l’Emile Ollivier de Napoléon-le- Petit P
Non, mille fois non, les réformes n’ont jamais pu sauver un régime condamné, même s’il n’avait pas sur sa conscience quinze millions de cadavres, vingt millions de mutilés et la ruine de l’Europe...
L’historien Thomas ne viendra pas récuser ces preuves d’origine historique, mais elles peuvent paraître trop abstraites à un lecteur moins versé dans l’histoire. Force nous est donnée d’examiner si les plus grandes réformes de la période capitaliste sont de taille à empêcher la Révolution sociale. Pour ne
rien oublier, classons-Ies en trois catégories : réformes politiques, réformes générales, réformes sociales.
Réformes politiques !... Le suffrage universel en est la plus grande. Or, elle est le produit de plusieurs révolutions. Quant à l’organisation équitable du suffrage universel, qui, sous la forme actuelle, est une duperie, toutes nos tentatives réformistes sont restées vaines, tandis que tous les pays en révolution ont, en un tourne-main, introduit Légalité politique, morale et juridique des sexes, la représentation des minorités, etc., etc..
Au point de vue politique, nous sommes encore, malgré toutes les promesses et toutes les déclamations réformistes, électorales ou non, régis par une constitution semi-monarchiste qui, à la majorité d’une voix, il y a bientôt un demi-siècle, a subrepticement introduit en France la République... sans républicains.
Réformes générales ! A la tête de ces réformes d’ordre intellectuel et moral se trouve la laïcisation dont la Séparation fut le couronnement. Elle visait, avec l’instruction obligatoire, le désarmement du nationalisme et du militarisme. Or, cette réforme, que la Commune de 1871 a accomplie d’un trait de plume, sans bruit, n’est devenue possible qu’à la suite de la secousse extraordinaire et quasi révolutionnaire de l’Affaire Dreyfus. Depuis, le Nationalisme a pris sa revanche. Cette revanche s’appelle la guerre mondiale. Aujourd’hui, c’est le nationalisme qui est le maître. Le radicalisme et une partie des socialistes en sont empoisonnés. Le nationalisme a assassiné le meilleur des hommes et le plus illustre chef socialiste.
Il se dresse, aujourd’hui en ennemi mortel contre le socialisme. Nos réformistes, qui se disent « Amis de Jaurès » n’osent pas l’affronter de face. Au contraire, ils ont adopté une partie de son idéologie, son argument le plus équivoque et le plus mortel : « la défense nationale », sa théorie du premier agresseur, la responsabilité des peuples victimes de leurs gouvernements et du régime capitaliste, etc., etc. Ils l’ont couvert, pendant la guerre, de leur participation. « Les socialistes eux-mêmes sont avec nous ! », ont pu dire, à notre grande honte, les nationalistes dei deux côtés de la barricade sanglante. La laïcité n’a pas tué la plus atroce, la plus sanguinaire de toutes les religions : la religion nationaliste. Tout au contraire !
Les réformes sociales ! La journée de huit heures en est la plus glorieuse conquête. N’oublions cependant pas qu’il a fallu, pour cela, quelques révolutions ouvrières hors de nos frontières et la menace d’une grève générale « au moment psychologique ». N’oublions pas également qu’il faudra encore un effort prolétarien soutenu et de nouvelles luttes pour faire de cette loi, dont la majorité des Français (paysans, domestiques, ouvriers et ouvrières à domicile) est exclue, une réalité vivante. Et encore avons-nous acheté cette loi au prix de Yapaisement social et de l’abandon de nos camarades de Russie, de Hongrie et d’ailleurs. Vraiment, il n’y a pas de quoi être fier.
On a manqué la loi sur les retraites ouvrières faute de quelques misérables centaines de millions. Et l’on a trouvé pour une œuvre de mort 200 milliards !
Mais, en admettant même que les réformes encore
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plus grandes que celles que nous venons d’énumérer se trouvent sur le chantier de nos réformistes, que vaudront les réformes en face d’un monde menacé d’une nouvelle guerre mondiale, d’un déficit de deux cents milliards, de la vie toujours plus chère, d’un budget de 20 à 25 milliards ? Ce ne sont pas les réformes, ô Compère-Morel, qui feront passer les 3/5 du sol français possédés par 69,000 familles aux douze millions de paysans qui n’en possèdent que 2/5. (20 millions d’hectares sur 52.)
Dans mon volume : « Pourquoi nous sommes socialistes ? )) (10e volume de l 'Encyclopédie socialiste, sous presse), je démontre, à l’aide de statistiques officielles, que : si la France est riche (j’ai écrit avant la guerre), les Français sont pauvres. Je défie les réformistes de modifier cet état de choses à l’aide de leurs drogues...
Non, vos réformes sont des mots. La Révolution seule ne se paye pas de mots. Elle seule est réaliste et réalisatrice.
10 septembre 1919.