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LES DEUX METHODES

Le prolétariat des pays interalliés a l’avantage momentané d’être assis au balcon de l’Histoire et de pouvoir observer les révolutions en cours. Selon le mot du poète, il observe du rivage « tranquille » les tempêtes de la mer houleuse. Il peut donc juger les événements avec un certain détachement et avec la

liberté d’esprit nécessaire pour tirer des conclusions utiles de la formidable et gigantesque bataille engagée entre le vieux monde qui s’écroule et le nouveau monde social qui naît des ruines de l’ancien.

Les naturalistes, les étudiants de la nature dite morte, prétendent avoir seuls, le privilège de l’expérience. On croit généralement qu’en histoire l’expérience, cette puissante méthode de l’investigation, est irréalisable. Or, si on comprend bien les choses, rien n’est plus faux. L’histoire est un laboratoire qui ne chôme jamais. L’expérience, ou plutôt les expériences s’y accomplissent sans interruption, et d’une manière quasi automatique. Seulement on ne voit plus l’expérimentateur. On voit, en revanche, les résultats de l’expérience. C’est la seule chose qui importe.

Prenez la révolution mondiale. Elle s’accomplit simultanément dans les différents pays ayant des caractères et des traditions historiques différentes. On peut ainsi étudier le même phénomène historique dans des circonstances très variées, opposées même. C’est l’idéal même d’une expérience bien faite. On peut ainsi observer le fonctionnement des différents moteurs, les effets des causes différentes, souvent opposées. Et il faut être vraiment privé de toute curiosité intellectuelle pour ne pas être attiré, même au point de vue d’étude pure, par ce phénomène révolutionnaire qui se produit dans les pays qui paraissent à l’observateur superficiel, comme les seuls pays vaincus. Maudire, se mettre en colère contre l’histoire vivante ou passée, c’est se condamner à l’incompréhension irrémédiable.

Voilà la prodigieuse révolution russe. Elle applique

jusqu’au bout, jusqu’à ses dernières conséquences, la méthode révolutionnaire intransigeante. Les bolcheviks, ce sont les socialistes qui n’ont pas peur du socialisme, des révolutionnaires qui ne craignent pas la révolution. Lénine, au lieu de chercher à aplanir, à effacer les antagonismes, les oppositions, les frottements, applique délibérément une méthode contraire : il exaspère les désaccords en les poussant à l’extrême, en les envenimant. Il est opposé à toute conciliation, à tout compromis. Il est antiunitaire. L’Unité, selon lai , c’est la confusion, l’effacement, l’opportunisme qui frise la trahison. Il provoque tous les ennemis à la fois. Il joue presque l’obstacle. Il défie les adversaires et repousse les auxiliaires un peu mous.

Au début de la Révolution d’octobre, cette tactique à tout casser a fait peur à ses amis les plus intimes, à ses lieutenants les plus dévoués : Zinovieff, Rykoff, Loàinatcharsky et autres. La presse socialiste de cette époque a publié un document historique du plus grand intérêt. C’est la démission motivée de tous ces .chefs actuels du bolchevisme qui considéraient alors la tactique de Lénine, son isolement au milieu d’un monde hostile et des partis socialistes adversaires et sceptiques comme la perte certaine de la Révolution, comme un suicide fatal.

Lénine tint bon. Contre l’envahisseur étranger, contre l’ennemi intérieur, contre ses propres camarades et amis, il préconisa l’intransigeance absolue. Et il vainquit. Les ennemis furent écrasés. Les amis sont revenus. Il dure depuis deux ans, douze fois plus que la durée de la Commune de Paris. Il bouleverse le monde, Il agite à distance et par sa seule force

morale tous les peuples en révolution. Il influence directement l’Extrême-Orient. La Chine en est ébranlée. Le glorieux fondateur de la République chinoise, Sen-Yat Sun, représentant la République du Sud se trouve en relations directes avec le Gouvernement des Soviets. La jeunesse japonaise s’exalte pour le Bolchevisme dont l’influence se fait sentir jusqu’à la Corée et aux Indes. Des zones d’influence socialiste s’établissent dans le monde entier. Et. si le bolchevisme russe est un jour écrasé momentanément, ce qui n’est pas sûr du tout, il laissera des traces profondes et durables dans l’esprit des masses.

La semaille socialiste donnera de bonnes récoltes rouges.

La Révolution russe s’est effectuée dans des circonstances extrêmement difficiles. Le tsarisme a ruiné la Russie et la tenait dans l’ignorance et l’abrutissement. La guerre mondiale l’a achevée. Les Alliés, égoïstes de courte vue, ne pensaient qu’à eux, considérant la Russie comme un immense réservoir de chair à canon à l’usage de leurs fins impérialistes. Malgré toutes ces difficultés qui m’ont paru à moi comme aux bolcheviks eux-mêmes insurmontables, la Révolution russe dure encore et a triomphé jusqu’ici de tout et de tous. Elle a répondu à la terreur par la terreur. Elle a gouverné par la dictature sans presse libre, sans parlement. Quoi qu’on dise, elle a le peuple avec elle. Autrement, elle n’aurait pas duré. On ne gouverne pas cent millions d’hommes contre leur gré. Elle a brisé les chaînes féodales, la grande propriété nobiliaire, en liant ainsi les paysans à son sort. Cette conquête restera % quoi qu’il arrive. Tous les Koltchak

et leurs Bourizeff, et leurs Savinkoff, se briseront contre ce roc paysan et ouvrier

Pour briser la Révolution russe, il faut que tous les peuples occidentaux se transforment en affameurs, en assassins des femmes et des enfants. Mais même avec cet infâme blocus, qui finira par révolter les masses les plus patientes, l’écrasement de la Révolution russe n’est pas certain tout en restant théoriquement possible.

Maintenant, étudions une autre révolution qui a appliqué la méthode contraire : la méthode réformiste et conciliatrice envers la bourgeoisie. C’est la Révolution allemande. Nous en comparerons les résultats avec ceux de la Révolution russe.

i5 septembre 1919.

Nous n’avons jamais cru à la légende de l’impuissance politique du Parti socialiste et des syndicats allemands. Au Congrès de Paris du i5 juillet 1914, j’ai dit — et je le maintiens — que SI la socialdémocratie allemande était décidée à faire la grève générale, elle aurait pu — ainsi que la classe ouvrière anglaise — empêcher la guerre. Je n’aurais pas pu en dire autant du prolétariat français... Mais notre malheur veut que ceux qui ont la force matérielle manquent d’esprit révolutionnaire, et que ceux qui ont

le courage et la tradition révolutionnaires ont manqué jusqu’ici de la force matérielle. En Russie, la force matérielle et l’esprit, révolutionnaire se sont rencontrés — et il est arrivé ce que vous savez.

Revenons à la Révolution allemande. Le jour où le prolétariat allemand s’est dressé contre la domination du kaiser, il a été irrésistible. Le kaiser et sa clique furent balayés en un clin d’œil : la République démocratique allemande fut fondée. C’est, le commencement d’une grande révolution. Le socialisme a réuni de i3 à i4 millions de voix, chiffre fabuleux et sans précédent. Il s’est emparé du pouvoir, de tout pouvoir.

Mais qu’a-t-il fait de son pouvoir ? Au lieu de renverser le régime capitaliste, ainsi que l’a fait la Révolution russe en s’attirant la haine féroce de la bourgeoisie mondiale et, des eunuques opportunistes, ses complices « socialistes », il fait vivre la société bourgeoise qu’il a pour mission historique de détruire. La socialdémocratie majoritaire s’allia avec la fraction bourgeoise la plus réactionnaire — le Centre clérical — • pour sauver le régime capitaliste.

On reproche à la Révolution russe de se défendre par la force contre la force. Or, le gouvernement de Noske a fusillé, selon les affirmations du Parti communiste, quinze mille ouvriers à Rerlin, à Hambourg, à Brème, à Brunswick et ailleurs. Lénine fait fusiller

— par centaines — des bourgeois et des tsaristes, des contre-révolutionnaires. Noske — par milliers

— des prolétaires, des communistes, des révolutionnaires. Le gouvernement des Soviets fait emprisonner des capitalistes qui cherchent à renverser le régime

socialiste. Noske remplit les prisons de socialistes et de communistes qui veulent renverser le régime capitaliste. Les Soviets suppriment la liberté de la presse bourgeoise. La socialdémocratie opportuniste supprime la presse socialiste. Les uns travaillent pour le socialisme international et pour la révolution mondiale, les autres pour le capitalisme et pour la réaction intérieure qui chaque jour devient plus arrogante et plus cynique.

Cette différence profonde entre la révolution opportuniste, celle de la collaboration des classes et la révolution intransigeante, celle de la lutte des classes, détermine deux attitudes différentes. Le monde capitaliste envoie des armes, des munitions, des milliards contre la Révolution russe qu’il affame avec une sauvagerie inouïe et sans exemple. En meme temps il donne des soldats et une armée formidable à l’ennemi d’hier pour l’aider à étouffer dans le sang la révolution prolétarienne. Nos opportunistes qui n’ont pas assez de malédictions contre Lénine ne soufflent mot contre le régime de Noske. On fait, par contre, l’éloge de la législation « ouvrière » de ce Gallifet allemand, de ses « Comités d’exploitation » destinés à sauver le capital de la socialisation exigée par les Indépendants et par les communistes.

La vérité est qu’il n’y a que deux méthodes : la méthode révolutionnaire qui tout en commettant parfois des erreurs et des fautes — c’est humain ! cherche à renverser le régime capitaliste et à fonder, sur ses ruines, une nouvelle société humaine, et la méthode réformiste qui se charge de sauver, coûte que coûte, le régime capitaliste. Chacune de ces méthodes

a ses difficultés, mais les difficultés révolutionnaires sont celtes de l’adaptation de la société au nouveau régime tandis que les difficultés opportunistes — celles de Noske — sont le résultat de l’effort que ce Monsieur fait pour pouvoir adapter la classe ouvrière au maintien du régime de l’exploitation de l’homme par Thamme.

Difficultés contre difficultés, tout socialiste préférera celles de Lénine à celles de Noske.

Ce qui est arrivé avec la révolution allemande est le produit fatal de la tactique d’avant-guerre qui s’est prolongée, COMME SA SUITE LOGIQUE, pendant la guerre. Lorsqu’au congrès de Mannheim (1906), le Parti, mettant de côté « la grève des masses » ( Masseri streik), s’était soumis à la volonté corporative et opportuniste des syndicats, le sort du socialisme allemand fut scellé. Bebel céda à Legien pour sauver l’Unité du Parti. Je me rappelle les protestations enflammées de Rosa Luxembourg reprochant amèrement à Bebel de se tourner « à droite » et la tristesse profonde de mes amis Louise et Karl Kautsky, qui se solidarisaient alors avec la gauche...

Collaboration des classes avant la guerre en vue des réformes, collaboration des classes pendant la guerre en vue de « défense nationale », collaboration des classes après la guerre pour mater, avec des baïonnettes capitalistes, les révolutions prolétariennes, voilà les trois étapes que doit fatalement parcourir tout socialisme ou tout syndicalisme opportuniste et réformiste.

C’est au prolétariat lui-même de dire quel est le

chemin qu’il veut suivre. Il a la bonne chance de pouvoir observer où conduit l’un et l’autre.

La question se pose précise et nette : Veut-on aller via Moscou ou via Weimar ? Ou mieux encore : via réformisme ou via socialisme P

Mais , dira-t-on, il y en a un troisième, celui de Bauer, de l’Autriche. Nous allons l’étudier.

22 septembre 1919.

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