LA MÉTHODE DIPLOMATIQUE
Elle est née en Autriche, et s’applique un peu partout. L’ancienne Autriche fut pour beaucoup un produit de la diplomatie autrichienne et internationale. Les grands et ingénieux négociateurs des mariages et des alliances politiques ont fait sa force. Le socialisme autrichien a hérité ce trait de l’Etat autrichien. Victor Adler, l’homme le plus spirituel de la deuxième Internationale, incarnait ce génie diplomatique.
Son fils, notre ami Fritz Adler, l’héroïque v:engeur du prolétariat massacré, ne déserte pas la tradition paternelle tout en accentuant la note révolutionnaire. Otto Bauer en a donné la formule dans une brillante étude dont notre camarade F. Caussy vient de publier une excellente traduction française.
La méthode du socialisme autrichien n’est ni réformiste, ni exclusivement révolutionnaire. Elle cherche à concilier ces deux méthodes, à en faire une syn-
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thèse. Elle distingue entre une révolution politique et la révolution sociale. La révolution politique emploie la violence. La révolution sociale est l’œuvre de l’organisation créatrice et méthodique.
Donnons la parole à Otto Bauer lui-même pour l’explication de sa méthode : « La révolution politique, écrit-il, a été l’œuvre de la violence ; la révolution sociale ne peut être que l’ouvrage d’un travail constructif et organisateur. La révolution politique a été l’affaire de quelques heures ; la révolution sociale devra être le résultat du travail hardi, mais aussi réfléchi de beaucoup d’années. Cette conception n’a rien à faire avec les illusions des révisionnistes à esprit étroit ou des réformistes d’hier et d’avant-hier. »
Otto Bauer répudie courageusement et franchement leur « erreur ». « Car, dit-il, la révolution sociale suppose la conquête du pouvoir politique par le prolétariat ; et le prolétariat n’a pu et ne peut absolument conquérir le pouvoir coercitif de l’Etat que par des moyens révolutionnaires. » Mais une fois la révolution politique accomplie, le prolétariat ne peut faire sa révolution qu’avec des moyens pacifiques en ménageant le plus possible les classes déchues (indemnités, etc.).
La conception « synthétique » de Bauer que Compère-Morel, dans une interruption, a fait sienne au dernier Congrès du Parti, nous paraît unilatérale et peu appropriée à notre situation révolutionnaire. D’abord on ne saurait mettre d’un côté la révolution sociale. La conquête du pouvoir politique par le prolétariat est le commencement de la révolution sociale, si le prolétariat n’est pas conduit par des réformistes
à la Scheidemann et par des social -hobereaux à la Noske.
D’ailleurs la révolution politique du prolétariat peut se produire sans violence si la force armée se trouve du côté du prolétariat. Exemple : la révolution bolcheviste d’octobre-novembre où la violence n’est entrée en scène qu’avec la contre-révolution.
La violence ne fait pas la substance de la révolution. Violence ne signifie pas toujours révolution. Si M. Daudet, à l’aide de Mandel et de quelques généraux amis qui ne demandent pas mieux, renversait notre république à soldats, ce retour à la barbarie du nationalisme intégral n:e serait certainement pas une révolution. La réaction est le parti de la violence : guerre civile et guerre entre nations. La révolution ne considère la violence que comme un accident, un accessoire, un fait divers. Elle cherche avant tout un changement de principe, de direction, de la base même du régimie. La révolution sociale, la plus révolutionnaire de toutes les révolutions, s’attaque à la base du régime de l’exploitation de l’homme par l’homme : la propriété capitaliste !
La révolution sociale se trahira elle-même si elle s’arrête à mi-chemin. Elle se suicidera. Pendant une période révolutionnaire, le plus est plus facile que le moins. C’iest la période du programme maximum. 11 faut que la révolution commence par effectuer une rupture complète, fondamentale avec le passé. Il ne faut pas qu’elle ruse avec sa classe, avec son programme. Autrement, elle excite et mécontente les adversaires sans contenter les amis. Elle provoque la haine des ennemis sans faire naître l’enthousiasme
et le dévouement absolu des amis, si nécessaire pendant une révolution.
La comparaison de la révolution russe et de la révolution allemande illustre d’une façon idéale notre thèse. La révolution bolcheviste est le premier exemple dans l’histoire où un parti politique arrivé au pouvoir ne déserte pas son programme du temps d’opposition. Elle rompt résolument, héroïquement, avec le régime capitaliste. Ellie donne la terre aux paysans, les usines aux ouvriers, les banques, les chemins de fer, les mines à la nation. Elle n’ergote ni ne tergiverse. Elle est franchement prolétarienne et paysanne. Elle est combattue à mort par les amis du régime capitaliste .et ses dupes ou complices, mais elle est défendue avec fanatisme par les prolétaires et les paysans conscients.
Il n’en est pas de même avec la révolution allemande. Le social-junker Noske fusille les partisans du régime socialiste tout en se disant socialiste et, ainsi que l’a observé Boris Souvarine, « adhère à la deuxième Internationale ». Mais son ministre des finances forcé d’exiger, pour maintenir le régime capitaliste d’immenses sacrifices au capital, inquiète les capitalistes au plus haut degré. La révolution opportuniste d’Allemagne est entourée d’ennemis et privée d’amis à toute épreuve. Car elle trahit son principe révolutionnaire : au lieu de renverser le régime capitaliste, elle se constitue comme son chien de garde.
Dans la création révolutionnaire, comme dans les créations d’art, la médiocrité est détestable...
La méthode diplomatique du socialisme autrichien
n’est pas une trahison. C’est tout simplement de l’impuissance. Il l’avoue lui-même en s’excusant de sa faiblesse internationale : Les Alliés peuvent faire mou rir l’Autriche de faim. Cette situation est exceptionnelle, anormale : un peuple ne saurait vivre éternellement d:e la charité. Voilà pourquoi l’Autriche ne peut pas nous servir d’exemple. La méthode diplomatique n’est pas la nôtre.
Quand on se donne à la révolution, il faut se donner tout entier et sans retour.
Mais l’intransigeance des principes n’exclut pas la souplesse dans l’application. Nous essaierons de tirer quelques leçons des révolutions en cours.
29 septembre 1919.