PRODUCTION ET SOCIALISME
Le but pour lequel la société s’ornanisera est la production qui exige, pour atteindre son maximum, le plus haut degré possible de science et le plus grand développement de sentiment.
P. Enfantin (1827).
L’idée de la plus grande production des richesses matérielles, base indispensable du développement intellectuel et moral, fut toujours l’idée fondamentale de tout socialisme, en commençant par celui de l’école saint-simonienne. L’Eglise catholique sanctifia la misère, mère de la résignation, comme instrument et garantie de sa domination sur les corps et les âmes des fidèles. Le socialisme exalta la richesse sociale — • et socialisée — comme condition nécessaire de l’indépendance humaine. Il rendit justice à la bourgeoisie qui sut faire surgir des richesses inconnues à aucune autre époque, tout en exploitant scandaleusement le travail des producteurs directs : la classe ouvrière.
Notre plan de révolution sociale d’avant-guerre fut simple. Sous la domination du régime capitaliste qui ne connaît qu’un seul but ; — l’accumulation, par tous les moyens, des richesses, — les forces productives de la société atteignent leur plus haut degré de développement. D’immenses villes surgissent comme par enchantement. Un réseau de voies ferrées couvre
et enserre le globe, et en crée l’unité économique et morale.
Le travail mécanique se substitue de plus en plus au travail humain. Au lieu d’être courbé sur son sillon, dans l’isolement abrutissant des campagnes, l’homme, maniant l’outil mécanique et déchargé d’un fardeau trop lourd, se concentre de plus en plus dans « !es villes tentaculaires », éblouissantes de lumière et frémissantes de révolte. Les masses ouvrières se réunissent, s’éclairent et s’organisent. Des armées de prolétaires se dressent en face de capitaines — et de chevaliers ! — d’industrie...
Les salariés, devenus conscients du rôle social et historique de leur classe, s’emparent, à l’exemple de la classe bourgeoise au dix-huitième siècle, du pouvoir politique pour dire à leur tour : a Nous n’étions rien. Nous voulons et devons être tout ! » Le prolétariat, la dernière classe sociale qui n’a personne audessous d’elle et qui ne saurait s’émanciper qu’en émancipant toutes les autres classes, met fin pour toujours à la lutte des classes en supprimant les classes et en se supprimant lui-même comme classe exploitée et opprimée. L’humanité devient maîtresse de ses destinées. La liberté cesse d’être une ironie sanglante — celle de mourir de faim ou de surmenage.
Telle fut, pour nous, la marche idéale vers le pouvoir et vers le triomphe humain. Survint la guerre. La bourgeoisie, profitant de l’ignorance involontaire des masses en matière de politique étrangère, ignorance soigneusement entretenue jusqu’à nos jours, s’allia avec toutes les forces réactionnaires du passé, et se déclara la guerre à elle-même, par-dessus les
frontières. Etait-ce aveuglement ou calcul machiavélique, un moyen d’arrêter le progrès social et démocratique qui menait fatalement à la victoire socialiste? Ou tout simplement la conséquence fatale d’une politique impérialiste de proie, de l’éternelle chasse aux colonies et aux débouchés pour des marchandises et des disponibilités financières ? Ou, enfin, une sorte d’exaltation d’orgueil de riche parvenu enivré de son or, qui cherche à planter sur ses trésors accumulés, le drapeau de la gloire militaire ? Le bourgeois-gentilhomme s’armant d’un grand sabre et courant à la conquête de lauriers pour en couvrir les turpitudes du coffre-fort ?
Il y avait de tout cela dans la course à l’abîme de la bourgeoisie convertie au militarisme et à l’impérialisme. Le résultat est connu. L’Europe est ruinée et affamée, en proie aux plus terribles crises financières et économiques. Et la question se pose : Qui reconstruira le continent dévasté ? A qui confier cette œuvre qui presse ? À ceux même qui en sont responsables, à MM. les destructeurs et aux accumulateurs de ruines, ou à une classe nouvelle, à la classe ouvrière qui vit non de la destruction, mais de la production.
Notre réponse est claire. L’Europe minée ne saurait être reconstruite et sauvée que par la classe ouvrière productrice. Les raisons en sont très simples. Pour la reconstruction européenne, trois choses sont nécessaires : i° la paix intérieure ; 2° la paix extérieure ; 3° la production la plus intense, excluant tout gaspillage.
Or, tant que le régime capitaliste durera, la lutte
des classes, des nations et des races est inévitable. La guerre n'a résolu aucun problème national et international. Elle les a, au contraire, compliqués, aggravés, envenimés. L’abîme entre les nouveaux riches et les anciens pauvres s’est élargi. La haine entre les nations, devenue source inépuisable de profits pour tous les charlatans de la presse et de la politique, menace d’envahir et d’empoisonner l’esprit public. Qui dit capitalisme dit guerre permanente à l’intérieur et à l’extérieur. Qui dit capitalisme, dit également gaspillage de toutes sortes : gaspillage de surproduction, gaspillage par le maintien de l’innombrable armée de parasites intermédiaires, gaspillage par la mauvaise organisation du travail, gaspillage par la multiplication scandaleuse des fonctions bureaucratiques qui, en France, absorbent la meilleure partie de la population. Et, comme comble de gaspillage, la folie des armements aggravée par le maintien de l’ancien système de politique extérieure qui nous a conduits à la boucherie mondiale.
Il n’y a donc qu’une issue : la conquête du pouvoir par le prolétariat producteur, en vue de faire du socialisme une réalité immédiate. L’humanité a à choisir entre la ruine et le triomphe d’une organisation rationnelle d’une production intense par la société communiste. Pour exister, la société doit se faire communiste. La paix sociale et internationale est à ce prix. Le capitalisme a fait faillite : il s’est suicidé. Au lieu de pleurer inutilement sur sa tombe, faisons appel aux vivants, et fondons le nouveau monde. Le socialisme devient une question éminemment pratique. C’est une question de vie et de mort pour l’hu-
manité. Nous voulons vivre. Et voilà pourquoi nous sommes socialistes. En dehors de la réalisation la plus rapide possible du socialisme, il n’y a que chaos et misère, guerre et ruine, mensonge et hypocrisie.
22 avril 1919.