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OU SONT LES RESPONSABILITES

Essayez de deviner qui a pu écrire, tout récemment, les lignes qui suivent :

« Les pontifes ont fait faillite. Les Parlements n’ont pas su imposer leur contrôle. Les peuples, bientôt , vont les balayer et prendre à leur tour la parole, et ce sont eux qui, seuls, avec quelque sincérité, feront la guerre à la guerre. Nous allons vers des heures décisives. »

En lisant ces lignes, qui datent du 26 avril 1919, quelques jours avant la grandiose manifestation ouvrière et socialiste du Premier Mai 1919 — une date désormais historique — vous avez certainement pensé à un « défaitiste » bolchevik ou « bolchevisant », selon les termes chers aux renégats de la sociale (et... de la Guerre Sociale). Non, vous n’y êtes pas. Ce sont les démocrates bourgeois de l’Europe Nouvelle (75, rue de Lille, Paris) qui s’expriment de la sorte... Les propos révolutionnaires viennent d’un salon littéraire et politique très distingué, où des nationalistes bien élevés et pas du tout fous causent aimablement

avec quelques invités socialistes avertis et sages (condition : « pas de violence. »)

C’est une loi de l’histoire très connue et universellement reconnue. Quand les bénéficiaires d’un régime commencent à se révolter contre leur propre régime qui le fait vivre, la révolution n’est pas loin. Elle est « dans l’air ». Le mécontentement se propage avec une rapidité vertigineuse et gagne peu à peu toutes les couches sociales. Et MM. les dirigeants deviennent les propagandistes malgré eux des nouvelles idées.

Les philosophes du xvmG siècle en sont l’exemple classique. Ils n’ont pas fait la révolution, ainsi que le croit l’école intellectualiste de T ine, mais ils l’ont sentie et l’ont annoncée : les révolutions se font toujours par des masses qui souffrent, et non par l’élite qui pense. Celle-ci y prépare les esprits. C’est déjà assez beau.

Les raisons de la Révolution qui vient sont graves et multiples. La guerre fut trop longue. Les ruines trop effrayantes. La secousse des peuples et des individus trop forte. Et les fous qui gouvernent notre société fragile, au lieu de comprendre la situation dans toute sa gravité inouïe, multiplient, comme à plaisir, des fautes et des erreurs qui sont de véritables crimes. Après une noce sanglante de quatre années et demie — qui ont la valeur de quatre siècles — ceux qui tiennent nos destinées dans leurs mains défaillantes ne se décident pas à nous donner enfin le repos tant désiré. Ils courent aux folles aventures. Après avoir installé, sous prétexte de défense nationale, « la monarchie de la guerre », c’est-à-dire la réaction au pouvoir, ils continuent à faire confiance aux hommes

qui, dans les crises précédentes et dans la guerre même, ont montré leur incapacité absolue, leur fatuité et leur folie. Nous sommes gouvernés par des hommes et des méthodes que les véritables républicains — je ne dis môme pas des socialistes — n’ont jamais cessé de combattre. Les morts se sont emparés des vivants. Les réactionnaires frappent comme des sourds et des aveugles, et parlent en maîtres, disposent de la liberté et de l’honneur des meilleurs citoyens. Les ennemis de la République sont les maîtres de la République, et ils la traitent — et la maltraitent — comme leur chose.

La réaction a voulu la guerre sans savoir la préparer. C’est elle qui dirigeait la guerre avec les résultats sur lesquels il faudra revenir sans cesse. C'est enfin elle qui cherche à faire la paix à son image d'où sortira — on peut même dire est déjà sortie — une nouvelle guerre interminable et encore plus destructive que la guerre 1914-1918.

C’est la réaction qui, accomplissant toutes les mauvaises besognes contre-révolutionnaires, a effectivement transformé la Société des Nations, voulue par M. Wilson, en une sainte alliance n° 2 qui, au mépris de toutes les traditions de la France révolutionnaire, s’est constituée en gendarme et en bourreau de toutes les révolutions en cours. Nicolas I‘r, l’assassin de la révolution hongroise de i848, est ressuscité dans la personne du ridicule fantoche de M. Clemenceau, qui s’intitule ministre des Affaires étrangères, agent de M. Dmowsky, lui-même agent du feu tsar.

Les Gouvernements ont agi avec les peuples comme un homme sans conscience et sans entrailles agit avec

une jeune fille, faisant succéder aux folles promesses d’avant la conquête, l’abandon de la victime séduite avec toutes les conséquences de la séduction. Pour entraîner les peuples dans une boucherie sans précédent, on leur a promis monts et merveilles : la dernière guerre, la liberté des peuples, l’indépendance des nations, la paix juste et durable, le droit des peuples de disposer d’eux-mêmes, l’abondance et le bonheur.

Et quelle est la réalité P Les appétits impérialistes déchaînés, des Alsace-Lorraine surgissant à chaque frontière des anciens et des nouveaux Etats, la haine féroce entre nations, le déchaînement des bestialités nationalistes et chauvines, la misère, la vie horriblement chère, le déficit, crises financières et économiques, le triomphe de la contre-révolution. Aucune perspective de paix durable. Le culte de la guerre éternelle proclamé dans toutes les feuilles de sacristie et des jésuitières qui se trouvent, comme par hasard, les mieux et le plus directement informées. La Société des Nations, dont on a berné les masses, est bafouée officieusement. Aucun espoir. Aucune issue.

Et c’est nous qu’on accuse de provoquer la révolution ! C’est une sinistre plaisanterie. Nos ennemis sont nos meilleurs amis. Aimons nos ennemis... intérieurs gui travaillent si bien, tandis que nos amis jouent aux Talleyrand ouvriers, cherchant, en toute bonne foi, à entraîner la classe ouvrière dans le modérantisme par de prétendues réformes qui sont autant d’attrape-nigauds. On n’a qu'à lire — pour la journée de huit heures, par exemple — le discours de M. Touron, la providence des patrons au Sénat.

M. Touron est autrement fort que nos Jouhaux, nos Merrheim et nos Bidegarray... Il a confiance dans le Conseil d’Etat auquel, dit-il, nous déléguons, pour la première fois, le pouvoir législatif. La loi de huit heures est dans les mains d’une bonne nourrice qui nous la rendra méconnaissable.

Il se creuse de plus en plus un abîme entre les « meneurs » assagis et les masses révoltées. Nous le déplorons tous. Car nous avons besoin des hommes de grande expérience et de conscience droite. La méfiance envers les chefs éprouvés ne peut qu’aggraver les difficultés de l’heure, déjà assez grandes.

Mais les événements sont plus forts que les hommes. Et la parole est aux événements que les classes dominantes — et même nos propres « pontifes » — n’ont su ni prévoir ni diriger. Le destin s’accomplira sans les « pontifes », même malgré eux et contre eux — s’ils s’obstinent à ne pas comprendre.

5 mai 1919.

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