LE MIRACLE BOLCHEVIK
Oui, un miracle. J’ai commencé par ne pas y croire. Je n étais pas le seul. Onze lieutenants de Lénine dont Zinovieff qui est à Lénine ce que Bracke était à Jules Guesde — son bras droit — Lounatscharsky et Rykof n’y croyaient pas non plus : ils ont démissionné lie lendemain de la Révolution. Car ils préconisaient la coalition de tous les Partis socialistes.
La situation était formidable, en novembre 1917. L’Allemagne d’un côté, l’Entente de l’autre, et la contre-révolution au centre même du pays épuisé par la pourriture tsariste, par trois ans de guerre et par le blocus numéro 1. La guerre avec les Empires Centraux n’était pas terminée. L’Entente menaçait. Les capitalistes sabotaient. Les socialistes modérés fulminaient. Cependant Lénine tint bon. Et il a vaincu un monde d’ennemis, à l’extérieur et à l’intérieur. Kerensky fut mis en déroute, Kalédine, le chef des terribles Cosaques acculé au suicide, Korniloff abattu, Savinkof en exil, tous les généraux et chefs politiques tsaristes réduits à l’état d’émigrés mendiant le secours de l’étranger.
Malgré la famine, la misère et la guerre civile en permanence, le Régime Communiste bolchevik dure depuis deux ans, douze fois plus que la Commune de Paris. Il vient de battre, pour la seconde fois, une formidable armée ennemie près de Gatcliina, devenue le Valmy de la Révolution sociale. La coalition capitaliste et contre-révolutionnaire est en déroute. L’armée réactionnaire se replie jusqu’à Strasbourg, où un peu loin de Pétrograd, le président Pyrrhus brandit contre l’armée rouge unie méchante brochure tirée aux frais des contribuables français. Brunswick-Clemenceau lance inutilement — à distance ! — ses foudres en carton.
Le Bloc révolutionnaire, ô Clemenceau de la Justice, n’est ni à sa première, ni à sa dernière victoire. Le vieillard de Narbonne-Draveil ne sauvera pas la vieillie bâtisse capitaliste d’un écroulement fatal. Son « coup de force » ne restera qu’un coup de langue !
Nous avons un intérêt vital à expliquer le miracle bolchevik qui doit nous servir d’enseignement. Il faut avoir le courage moral, le plus difficile, de reviser ses idées — à gauche ! — à la lumière des faits et de l’expérience.
Quatre séries de causes ont décidé de la victoire bolchevistie. D’abord la paix. Tous les partis russes — sauf les bolcheviks — hésitaient entre la guerre et la paix. On voulait profiter de la Révolution pour intensifier la guerre. Sanglante utopie ! On n’invite pas un homme ayant 4o degrés de fièvre à une ascension sur le mont Blanc. La Russie ne voulait ni ne pouvait se battre. Il fallait subir lies conditions imposées par l’ennemi, quitte à attendre son heure de revanche.
Lénine a osé, en risquant le tout pour le tout. Il eut bientôt sa revanche. En bolchevisant l’armée allemande, il contribua puissamment à la Révolution allemande et, chemin faisant, à la victoire des Alliés.
Clemenceau, vous devez une croix de guerre à Lénine. Vous vous contentez de l’insulter, comme vous insultez l’Allemagne de Gœthe, de Schiller et de Kant, en l’invitant à « se convertir à la civilisation ». Vous négligez le sage conseil de M. Lloyd George de ne pas s’obstiner dans l’insulte des vaincus. C’est peu chevaleresque...
Une autre raison des succès persistants des bolcheviks : la fidélité aux engagements pris, au programme. Nos politiciens, MM. Clemenceau et Millerand en tête, sont des gens riches : ils ont deux programmes : un pour l’opposition, un autre pour le pouvoir. Ils sont tantôt d’un côté de la barricade — côté gauche pour capter la confiance populaire — tantôt de l’autre, côté droit, pour servir les classes privilégiées et pour se maintenir au pouvoir. Lénine est un pauvre prolétaire : il n’a qu’un seul programme. Arrivé au pouvoir, il l’applique. Il fait la paix, il donne la terre aux paysans, les usines à la classe ouvrière. Il désarme les capitalistes et leurs politiciens à gages, en mettant la main sur la Haute Banque. Clemenceau est le gendarme du Capital. Lénine est le gardien du Travail. L’un mord quand on touche au privilège, l’autre lorsqu’on attaque les classes opprimées. L’un établit la dictature du peuple pour le peuple. L’autre réclame un coup de force contre les nations. La différence est sensible. Clemenceau, c’est le passé. Lénine, c’est l’avenir.
Troisième raison. Le gouvernement bolchevik n’est pas un pouvoir politique centralisé : c’est un pouvoir économique Aicenlva,lisé. Une administration des choses. Chaque village, chaque ville a son Conseil — son Soviet — autonome. Le Commissariat du Peuple s’efface de plus en plus devant le Conseil Economique. Et il ne faut pas oublier que, par notre faute qui est notre crime inexpiable, le gouvernement soviétiste se trouve en état de guerre contre le monde capitaliste tout entier. On ne doit donc pas lui demander l’impossible, c’iest-à-dire une conduite de paix.
Malgré cet état de guerre, le bolchevisme, au milieu des difficultés sans précédent, a accompli une œuvre d’organisation immense. Il a assuré la vie à un pays épuisé tout en combattant pas à pas pour son existence. L’histoire mettra la Russie révolutionnaire à côté, sinon au-dessus, de la France de 1793. Il y a cependant une différence. En 1789-93, il ne s’agissait que de la Bastille politique. En 1917-1919, c’est l’assaut contre la Bastille économique qui est autrement dure à prendre.
Quatrième raison. Pendant que M. Wilson, un autre vaincu de la guerre mondiale, formulait ses quatorze points pour les lâcher l’un après l’autre, Lénine octroyait, sans phrases, l’autonomie absolue aux innombrables peuples que le tsarisme tenait sous son joug de fer et de sang. Lénine réalisait pour les innombrables peuples de la vaste Russie le droit des nations de disposer d’elles-mêmes, trahi par les Alliés dans leur innommable Traité de Versailles, qui sacrifie les intérêts nationaux des Egyptiens, d;es Ar-
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méniens, des Turcs, des Arabes, des Hongrois, des Bulgares, des Allemands, etc., etc.
Lénine prépare et consolide la paix mondiale par la solidarité internationale. Le Traité des capitalistes alliés et associés prépare une nouvelle guerre mondiale en dressant sur chaque frontière une nouvelle Alsace- Lorraine, en opprimant les peuples et les races.
Tous ces résultats sont devenus possibles grâce à l’alliance de la Science et du Travail, des Intellectuels et des Prolétaires. Le peuple russe a confiance dans ses Intellectuels qui subordonnaient toujours leurs intérêts particuliers à ceux de la Révolution.
Cette confiance populaire, ni l’homme-tigre, ni l’homme aux mâchoires et aux Congrégations, ni Klotz-le-Trublion ne l’auront jamais. Tous ces gens-là échappés d’une ménagerie sont les hommes de confiance de la Banque et de l’Eglise. Lénine et Trotzky sont les hommes de confiance du prolétariat mondial.
Voilà le miracle bolchevik expliqué d’une manière on ne peut plus naturelle.
.9 novembre 1919.