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LA VICTOIRE DE LA RÉACTION CAPITALISTE

Le 16 novembre ne fut pas une défaite socialiste. 1.700.000 voix et un nombre suffisant de députés pour mener une lutte d’opposition au Régime de massacres et de misère. Si le nombre de députés socialis-

tes était plus grand, la tentation de participer au pouvoir qui a fait tant de mal à notre cause serait irrésistible...

Disons la vérité. Nous n’avons pas mérité plus. Nous avons, à la Chambre, collaboré à la folie nationaliste. Nous avons participé au Crime. Nous n’avons pas combattu avec toute l’énergie nécessaire la réaction et les folies chauvines. Nous avions comme leaders parlementaires des hommes qui, à quelques exceptions près, se placèrent sur le môme terrain dit national que les radicaux et meme les nationalistes. Nous avons baptisé défense nationale la destruction et la ruine de la France. Et nous avons donné la signature du Parti aux actes les plus importants de la plus atroce des guerres qui a plongé le monde pour longtemps dans la barbarie et dans la misène.

En dehors du parlement, notre action fut, pendant les deux ou trois dernières années moins mauvaise. Les militants dits « minoritaires » ont arraché le Parti aux étreintes des socialo-nationalistes les plus aveugles. Ils ont combattu le nationalisme et dépendu la révolution russe. Mais cette action fut tardive et insuffisante. Le « Centre » domine toujours lie Parti et son organe, l 'Humanité. Renaudel parle plus haut que jamais dans les Conseils du Parti. Il insulte, dénonce et combat violemment des hommes archi-modérés, des extrémistes de la conciliation, comme notre ami Longuet. On pardonne tout à cet homme aux formidables poumons et au peu de cerveau et — de délicatesse. En pleine bataille électorale, il a osé patronner une scission scandaleuse des jau-

nés, quille à s’en retirer au dernier moment à la façon normande...

Je répète, notre succès relatif est dû non aux mérites des chefs, mais à la conscience socialiste profonde des masses et à la situation générale qui est plus révolutionnaire que jamais.

Je ne parle meme pas du coup de poignard de M. Varenner qui, selon un mot de Jaurès, ne pense qu’à Varenne. Cet ami de tous les ministères qui ignore tout du socialisme et qui s’en moque sait calculer. Il a forgé une loi pour le « socialisme » auvergnat et dissident. Mais les autres l’ont votée malgré l'opposition sournoise de M. Clemenceau. Qu’ils ne se plaignent pas ! Ils n’ont pas volé leurs vestes...

Mais si les élections du 16 novembre ne signifient pas une défaite socialiste, elles signifient incontestablement une victoire nationaliste et réactionnaire. La démocratie bourgeoise est écrasée. Le radicalisme est par terre. Et aucun philtre réformiste ne le sauvera. Ce n’est pas notre faute, ô Téry ! Le Bloc s’est luimême noyé dans les mares sanglantes du nationalisme. Et cela du vivant de Jaurès lui-même et avant Amsterdam. Il suffit de rappeler l’échec du tribun pendant sa deuxième élection à la vice-présidence de la Chambre. Il suffit également de se souvenir que Jaurès, le créateur du Bloc, s’est trouvé immédiatement isolé chaque fois que, dans son patriotisme ardent et clairvoyant, il prenait la parole pour dénoncer la politique imbécile et criminelle de nos mégalomanes coloniaux et nationalistes. Qui vit du nationalisme en meurt. Le radicalisme a été happé et

étranglé entre deux expéditions coloniales dont il votait les crédits et soutenait les promoteurs.

D’ailleurs le radicalisme est mort de sa mort naturelle. Il disparaît avec la petite bourgeoisie ruinée dont il était le faux messie annonçant la terre promise, de la propriété pour tous. Il n’a pas pu tenir parole. Et il a donné, en échange, la guerre, c’est-àdire la misère pour tous, sauf pour les profiteurs.

Le nationalisme, c’est-à-dire le capitalisme sans phrases, triomphe. C'est la réaction dans toube sa laideur et dans toute son imbécillité effrayante.

Le nationalisme a trouvé son grand homme. Le « Parti sans nom » qui figure la période zoologique de l’histoire a, comme chef un Tigre, qui incarne l’égoïsme et la brutalité. M. Clemenceau ne comprend pas la société. Il ne connait que l’individu et la patrie capitaliste qui est la monomanie collective. C’est un échappé du dix-huitième siècle, l’enthousiasme révolutionnaire en moins. Sa doctrine reste : laissez faire, laissez passer, qui dans le texte original disait : laissez -nous faire ! Clemenceau ajoute : laissez -moi faire ! Il ne connait que son Moi. Quand on lui parle de la classe ouvrière, il répond : « Connais pas ! Je nie connais que les ouvriers. » Il voit des arbres, mais il ne voit pas la forêt. Connaît-il au moins des ouvriers ? J’en doute. Il connaît peut-être son portier qui doit être un policier subalterne. Il ne sait qu’une seule chose : « il faut que l’homme change pour que la société change. » Et il se dit : « Si tous les hommes me ressemblaient, la société serait idéale. » Pauvre cerveau ! Pauvre cœur surtout !

Mais il joue admirablement le rôle du chien de

garde de la Haute Banque. Il aboie, et il mord tous ceux qui font mine d’y toucher. Il a enfermé et enchaîné l’impôt sur le Revenu. Et la Haute Banque l’a payé royalement avec de bonnes élections et une bonne Chambre où régnera la Sainte Trinité Rothschild-Ramollot-Gasella bénis par Mgr Amette...

Pauvre France, tout peuple qui se nourrit du nationalisme, risque d’en mourir. Heureusement, il y a quelqu’un pour troubler la fête des carnassiers. Le peuple n’a pas dit son dernier mot.

2 décembre 1919.

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