LE PÈRE DE LA VICTOIRE A LA PYRRHUS ET SES ENFANTS
Lors de l’avènement du Tigre à la présidence du Conseil, j’ai dit ici même que M. Clemenceau est un mal, mais qu’il n’est pas le mal. N’appartenant pas au Parti des Remplaçants ministériels, un véritable socialiste se garde bien de faire la chasse à un homme fût-il un Tigre, au lieu de combattre un régime qui prend ses instruments où il peut.
Il est vrai que le régime de l’exploitation et du massacre de l’homme par l’homme choisit des instruments individuels de préférence parmi les « dissidents » — soyons polis ! — de tous les partis. En France surtout l’industrie des « dissidents » — des démagogues repentis est celle qui rapporte le plus. Napoléon Bonaparte avait été un « dissident » du jacobinisme terroriste, ex-défenseur de la Convention à coups de canons. Sa trahison lui avait rapporté une couronne, une empire et — Sainte-Hélène.
Son neveu qui avait marché sur ses traces, fut un Président de la République « dissident » : il a régné sur la France pendant dix-huit ans pour finir à Sedan.
M. Millerand, pour parler de « dissidents » de moindre importance, a payé de son programme de Saint-Mandé le premier portefeuille « socialiste ». M. Viviani qui était venu de plus loin a miêrne été président du Conseil. Et M. Aristide Briand qui était venu de très loin fut, si je ne m’abuse, quatre fois président du Conseil et six ou sept fois ministre. Le métier de garde-chasse exercé par d’anciens braconniers se paye bien...
M. Clemenceau qui fut le leader le plus redouté de l’extrême-gauche radicale, le tombeur de tous les ministères opportunistes, sera royalement récompensé pour sa « dissidence » et pour avoir tué, le 16 novembre, son propre Parti
Il sera élu Président de la République, sans républicains par MM. Daudet, Barres, Maurice Rothschild, par tous lies ducs, comtes, vicomtes et autres descendants des émigrés de Coblentz. Ce sera l’apothéose de la « dissidence » républicaine...
M. Clemenceau a mérité ce salaire « royal ». Il incarne le régime nationaliste mi-humain, mi-zoologique. Comme Bismarck, il met une ruse de renard au service de la force brutale impitoyable. Il a donné sa vie à une idée : la reconquête par la force brutale de la situation internationale de la France d’avant 1870. Il a raillé férocement le plus grand homme d’Etat humanitaire, Jean Jaurès qui rêvait pour la France une gloire, qui ne soit pas faite d’un
océan de sang et de larmes, de destructions et de misère. Individualiste endurci et aveugle, il considère les socialistes comme des habitants de la lune et des nuages. 11 préfère, lui, prendre domicile dans l’abîme de boue et de sang.
Nouveau Robinson dans le désert du Sénat et n’ayant que quelque vague Vendredi avec lui, il a reconquis par un geste brutal (l’arrestation d’un adversaire politique), lies grâces du Dispensateur du pouvoir à l’Elysée. Et il a su tirer merveilleusement parti du retour inattendu de la fortune militaire des Alliés qui ont mis l’univers en mouvement pour ne pas battre l’Allemagne, vaincue par la famine, par Lénine-Trotzky et les matelots révolutionnaires de la marine allemande. Et tous les badauds national isties de lui tresser des couronnes au nom du vulgaire sophisme : Cum Clemenceau, erçjo propter Clemenceau ; Cum Focli, ergo propter Focli : Avec Clemenceau, avec Foch ; donc A CAUSE de Clemenceau, A CAUSE de Foch. (Si vous vous méfiez — et avec raison ! — de ma science militaire, lisez et étudiez le livre remarquable de M. Victor Margueritte : Au bord du gouffre.)
M. Clemenceau a à son actif une autre gloire qui mérite une récompense nationale et même internationalie. Il est avec M. Tardieu — l’auteur du monument d’ineptie et d’iniquité qui s’appelle le Traité de Versailles.
Il faut cependant lui rendre justice : il voulait faire pire. Mais MM. Wilson et Tardieu qui ont la faiblesse de connaître un peu mieux que M. Cle-
menceau lie régime économique du monde, l’en ont empêché !
Le Traité de Versailles a fait de la France « la protégée » de l’Angleterre, un Etat-tampon entre F Allemagne et l’Angleterre. Elle ne pourra vivre qu 'avec la permission de celle-ci, ainsi que Lloyd George vient brutalement de le signifier. C’est le triomphe die l’orientation anglaise qui est toute la vie politique de M. Clemenceau.
Aug. Comte disait que la vie d’un grand homme est la réalisation d’une idée personnelle. Cette idée, c’est qu’il n’y a pas de force au-dessus de la force. Tout dernièrement, M. Clemenceau l’a de nouveau invoquée, à Strasbourg.
M. Clemenceau aime la France, comme sa maîtresse, et d’un amour brutal. Le grand calomniateur et dénigreur que fut Drumont a appelé notre futur candidat à la présidence de la République, « le finisseur des maîtresses ». Il dépend du peuple socialiste que cette sombre prophétie ne se réalise pas pour ce beau pays qui n’a plus de sang à perdre...
29 décembre 1919.