‹ La révolution mondialeChapitre 26 sur 51 · UN ETAT D’ESPRIT INQUIETANT · texte numérisé non relu

UN ETAT D’ESPRIT INQUIETANT

Nombreux sont les « camarades » qui sont avant tout Belges, Français, Anglais et ensuite seulement socialistes — s’il en reste... Nombreux aussi — ce sont les mêmes, ou peut s’en faut — qui sont, avant tout,

— iiô —

« candidats ». Ceux-ci déclarent à qui veut les entendre que le socialisme a été archi battu le 16 novembre parce que leur « veste » leur brûle le corps.

C’est vrai pour les « candidats » : ils ont mordu la poussière et en ont encore le goût amer. Mais ce n’est pas vrai pour le socialisme. Il ne faut pas oublier que c’est le Parti qui avait fondé, le 4 août iqi4, le « Bloc National » (« Union sacrée ») et que, pendant des années, il avait, sous prétexte de défense nationale, bourré les crânes très consciencieusement. Il a donc récolté ce qu’il avait semé en partie. L’influence bienfaisante des « minoritaires » ne dépassait pas les cadres du Parti. Mais les millions d’électeurs ne pouvaient être touchés par la propagande des élus au Parlement pour cette simple raison qu’elle fut égale à zéro.

Ajouter à cela l’absence d’une grande presse socialiste, la brièveté extraordinaire de la période électorale, le manque de ressources pécuniaires, la véritable escroquerie du gouvernement qui, tout en encaissant l’argent des comités électoraux, négligeait d’appliquer sa propre loi sur la distribution obligatoire des bulletins de vote et des circulaires socialistes et répandait par millions, aux frais du public, le discours de M. Clemenceau, et vous constaterez qu’il n’y avait pas de défaite socialiste.

Tout cela, c’est du chinois pour les « candidats » blackboulés. Ne voyant que leur « misère » personnelle, ils vont clamer partout que le Parti a été écrasé. Et cela par sa propre faute ; il avait fait trop de bolchevisme.

Et ils demandent « la revanche » par le retour —

— il 7 —

en arrière — vers l’opportunisme, le réformisme, le révisionnisme, voire vers le socialisme de guerre à jamais maudit.

C’est par cette idée de revanche opportuniste que j’explique ce fait incroyable et trop peu remarqué de la décision du groupe parlementaire au sujet des crédits provisoires pour le mois de janvier. Après la décision formelle du Congrès de septembre et l’exclusion des dissidents pour le vote des crédits, je n’ai pas voulu en croire mes yeux. J’ai été jusqu’à douter du Temps lui-même qui annonçait cette nouvelle dans sa « Dernière Heure », commentée par les Débats. J’ai attendu YOfficiel pour être fixé. Et voici ce que je lis dans le Journal officiel du 27 décembre 1919, sous le titre : Crédits accordés :

MM. Albert Thomas, Vincent Auriol et Ernest Lafont, proposent un amendement ainsi conçu :

« Il est ouvert aux ministres, au titre de l’exercice 1920, des crédits provisoires s’élevant à la somme totale de 1.206.1 1 5.5 17 francs. »

Et voilà comment Ernest Lafont, un des signataires de la motion qui est un défi au Parti et à ses décisions, explique, entre autres, sa scandaleuse motion ; toujours d’après YOfficiel : « Mon collègue M. Albert Thomas, M. Auriol et moi-même avons déposé le texte que vient de lire M. le Président. Il serait utile de développer longuement devant cette assemblée les raisons qui nous ont inspirés. Le discours de M. André Lefèvre, prononcé au nom de la commission des crédits, est suffisamment démonstratif pour que vous soyez tous dans le même état d'esprit que nous et pour penser que nous lier pour un mois, alors que nous

ne savons pas exactement ce qui se passera demain et quel sera le budget que l’on nous prépare et que Von nous a promis pour le début de janvier , est pleinement suffisant. Dans ces conditions , nous demandons à la Chambre de ne pas voter pour trois mois. Le chiffre trois paraît difficile à expliquer » (Journal Officiel du 27 décembre, p. 5.383, col. 1).

Tü. Lafont se révolte exclusivement contre « le chiffre trois » (est-ce par anticléricalisme P). Il est permis d’assassiner un homme, mais trois, jamais, jamais! Un socialiste n’a pas le droit de voter le budget tout entier « la liste civile de la bourgeoisie », (n’est-ce pas, Jules Guesde P), mais « un douzième » de ce même budget qui est d’ailleurs de taille (1.206.116.517 francs) c’est tout à fait autre chose.

Ce n’est pas fini. Lafont dit plus loin : « Un douzième paraît la formule la plus juste au point de vue du droit parlementaire (et au point de vue socialiste?). C’est, ce que nous proposons... Si nous étions bal tus sur un douzième, nous nous rallierions à deux douzièmes comme pis-aller. »

Rien d’étonnant que MM. les Dissidents de la France Libre aient tiré, comme c’est leur droit, de la proposition du groupe socialiste , la conclusion que voici :

« Dans la discussion des douzièmes, le groupe parlementaire a proposé le vote de l’un d’entre eux — ce qui implique, soit dit en passant, l’abandon du rejet systématique du budget.

« Signé : Arthur Rozier, France Libre du 3o décembre 1919. »

On dit, un peu partout., qu’il y a des membres du

— Il 9

groupe socialiste au Parlement qui hésitent à invalider les jaunes du socialisme qui poignardaient le Parti dans le dos pendant la période électorale. Après la proposition de voter les crédits, nous comprenons très bien ces hésitations. Entre les « dissidents » de demain et les « dissidents » d’hier il y a solidarité de dissidence. Manus manum lavat (en français : les dissidents ne se mangent pas entre eux).

Et c’est avec ces gens-la que Paul Faure veut aller h la Troisième Internationale P

Mon cher Paul Faure, toi qui as de l’esprit pour deux (pour toi-même et pour ton copain Brotteaux), tu réserves toutes les rigueurs pour notre ami commun Boris Souvarine qui n’a rien trahi et tu couvres de ton silence une véritable trahison I Est-ce un nouveau sacrifice à l’Unité. Nous en avons assez I

5 janvier 1920.

Page 1