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LA VRAIE QUESTION

De quoi s’agit-il, au fond, dans la discussion engagée dans les colonnes du Journal du Peuple et du Populaire sur la. Troisième Internationale entre nos amis Paul Faure et Boris Souvarine Laissons de côté les adjectifs plus ou moins malsonnants pour revenir aux questions substantielles. Un échange d’idées ne gagne rien à ce qu’on lui substitue un échange de politesses douteuses (pour ne pas dire de petitesses...) Je ne veux même pas savoir quel fut

« le premier agresseur ». La théorie du a premier agresseur » n’est pas la nôtre, ni en temps de guerre, ni en temps de paix, ni pour la guerre mondiale, ni pour la guerre civile entre internationalistes.

Cependant pour déblayer tout de suite le terrain de scories personnelles, je déclare tout net que je n’accepterai jamais qu’on mette dans le même sac avec Renaudel et Thomas — dans le sac à jeter dans, les eaux troubles de la Seine majoritaire — des hommes comme Paul Faure, Verfeuil, Renoult et quelques-uns de leurs amis du Populaire. Pas même Longuet malgré son maximalisme de conciliation avec tous les Normands de l’ancienne majorité, qui se flatte — à tort — de devenir celle de demain. Je n’oublierai jamais leurs services rendus à la cause socialiste et internationaliste.

Ceci dit, je reviens à la question. Tous les socialistes sérieux du Parti sont d’accord pour déclarer morte sinon enterrée la deuxième Internationale à la suite de son suicide tragique du 4 août 1914. Je n’ai pas attendu pour faire cette constatation macabre la décomposition totale de la défunte. Il y aura bientôt trois ans, j’ai publié ici-même un article avec ce mot de la fin : « La deuxième Internationale est morte. Vive la troisième Internationale ! » Il est vrai que Dame Ànastasie, par je ne sais quelle sympathie cachée, a mis une pelletée de blanc pudique sur mon épitaphe...

Les raisons en sont archi-connues. Révolutionnaire, antiréformiste, antirevisionniste en théorie, selon les rites d’Amsterdam, la deuxième Internationale fut, dans la pratique, arcbi-réformiste, arcbi-opportuniste

el non moins révisionniste. Qu’est-ce que le réformisme ? C’est l’adaptation méthodique à la passagère réalité capitaliste ayant pour objet non la transformation, mais V amélioration du régime capitaliste pour le rendre habitable. "

ïl y a deux sortes de réformistes. Les uns ne connaissent ou ne veulent rien connaître du socialisme. S’ils acceptent l’étiquette socialiste, c’est par mode, par toquade ou par un calcul de brave commerçant de village qui met au-dessus de la porte de son auberge où il débite son pot-au-feu quotidien : Grand Hôtel de l'Europe &t des Deux Mondes ou le Lapin Agile.

D’autres réformistes arrivent à se persuader que le chemin des réformes mène tout droit à la terre promise socialiste du communiste. Mais tous les réformistes ont ceci de commun : ils mettent l’intérêt commun de toutes les classes au-dessus de ce qui les sépare. Il y a toujours des intérêts communs d’ordre natienal ou même international. La lutte des classes la plus sévère n’empêche pas que toutes les classes soient intéressées à respirer l’air pur de miasmes épidémiques. La peste, le choléra, ainsi que la guerre, mère des deux, frappent toutes les classes.

Le réformiste s’attache à cette palissade pour fermer les yeux à la vérité de la vie quotidienne qui est surchargée d’une lutte à mort entre les clases sociales opposées pour l’existence, la propriété des instruments de travail et le pouvoir politique.

Le nationalisme, lui aussi, est frappé de cécité pour ce qui sépare les classes. Il ne voit que la nation, l’unité nationale. Le réformisme a donc la même base

it

théorique el pratique que le nationalisme ; ce qui unit toutes les classes. Tous les partis demandent des réformes. Tous les partis veulent que leur pays vive. Le réformisme mène tout droit au nationalisme. Un homme comme Jules Guesde qui a mis une vie de misère et de sacrifices au service de l’idée de la lutte des classes, se réconcilie avec les réformistes au nom du patriotisme que Jaurès appela avec raison « le confusionisme des confusionismes ». Le nationalisme, c’est la mort de l’idée de la lutte des classes, le triomphe du réformisme.

La troisième Internationale qui, avec Tltalie, la Norvège, la Bulgarie socialiste, les Indépendants d’Allemagne, etc., etc., n’est plus celle de Moscou, mais la Troisième tout court, l’a admirablement compris. Déjà dans la Deuxième, les chefs actuels de la Troisième combattaient sans ménagement, le réformisme. Depuis la guerre, ils n’ont pas cessé de lutter contre le nationalisme, son fils naturel.

Et la question se pose : Pouvons-nous et devonsnous continuer ce faux ménage entre réformistes et socialistes ( alias communistes) pour aboutir à une nouvelle catastrophe socialiste dans le genre de celle du 4 août, 1914 ? Où devons-nous aller directement à la Troisième qui exclut les réformistes et les nationalistes ?

La question de savoir s’il faut aller à la Troisième via Imola ou via Berne ou via Zurich est secondaire. Qu’on délibère avant de se décider, cela est naturel. Qu’on cherche à rallier le plus grand nombre d’adhérents, rien de mieux. Mais, avant tout, il faut savoir — et dire — où l’on va. Une partie des Indépendants

l’a fait. Ledebour en Allemagne, Grimm en Suisse, croient, comme Paul Faure, qu’il 'y a des mesures préalables à prendre, peut-être des réserves à faire avant de se prononcer pour l’Internationale Troisième.

Ce qu’il faut éviter, c’est que, sous prétexte de délibérations et de réserves, on ne nous change pas la Troisième Internationale, avec sa conception précise, avec sa pratique glorieuse et héroïque, pour la première fois en plein accord avec la théorie marxiste, contre une Internationale X, sans sexe ni caractère. Tous les Renaudel du monde s’emploieront pour noyer dans un néo-confusionisme nos principes nets et clairs. Et je crains que le bon-garçonisme de notre ami Longuet ne soit qu’une faible digue contre cette vague confusioniste menaçante.

Le passé de la nouvelle majorité est également une faible garantie pour l’avenir. Elle n’a pas profité de son passage au pouvoir du Parti pour s’emparer de ses organes directeurs. Elle a capitulé devant les élus qui n’ont même pas daigné régulariser leurs rapports avec elle. Les Faure, les Renoult, les Verfeuil ne forment qu’une minorité dans la nouvelle majorité ! Et ce n’est pas en dissimulant la décision d’aller à la Troisième qu’ils conquerront la majorité...

La peur de ne pas être suivi est le commencement de tout opportunisme. Les anciens majoritaires qui font les trottoirs réformiste et nationaliste, eux aussi, tremblent de ne plus être suivis par la majorité radicalo-socialiste. Ils ont abouti à ce que vous savez.

La situation est tragiquement révolutionnaire. Amis du Populaire, n’attendez pas d etre poussés par le coup de pied des événements. Essayez de les devancer, de

les diriger, même au risque de dire ce qui est : que vous êtes , par votre propre faute, la minorité du Parti, du moins parmi les dirigeants.

Notre tâche à nous est claire. Nous tiendrons le drapeau de la Troisième haut et ferme. Que ceux qui en ont assez de la trahison nationaliste et réformiste nous suivent. Et que les autres s’arrangent comme ils voudront. L’avenir est à nous. Le tout est d’aroir raison, et non d’avoir la majorité.

ii janvier 1920.

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