UNE SOCIETE EN DÉLIQUESCENCE
« Il y a de la méthode dans la folie », disait Polonius dans Hamlet. La folie nationaliste du régime capitaliste n’a rien de commun avec la folie d’Hamlet. C’est l’incohérence et la divagation, un défi permanent au bon sens. Charenton et Redlam ont été
transférés dans les chancelleries et dans les Conseils suprêmes au nom de l’Europe.
La politique envers la Russie en est la preuve la plus éclatante. La haine du socialisme rend les Alliés, non seulement sourds et aveugles, mais les fait tituber comme des hommes pris de boisson. Un jour c’est, le blocus qu’on déclare mort et enterré ; le lendemain on publie la nouvelle de l’envoi de troupes francoanglo-polonaises pour écraser, pour la millième fois, le Dragon boîcheviste.
Les officieux de la croisade contre-révolutionnaire, de l’Association des Affameurs qui ont Lloyd George à leur tête (la France n’est qu’à la suite ) publient le même jour des nouvelles sensationnelles contradictoires : « Lloyd George est d’accord avec Churchill — pour étrangler la Russie, naturellement », dit l’un. « Le désaccord entre Lloyd George et Churchill est complet », dit l’autre.
Après cinq fymées d’ignoble massacre, après avoir réduit l’Europe à la famine et à*la misère, les fous et les malfaiteurs qui prétendent gouverner le monde, continuent à massacrer, à ruiner, à affamer, à bloquer. à danser sur des charniers.
Le Times du 12 janvier avoue qu’il n’y a pas de paix possible. Le massacre continuera de plus belle. M. Wilson qui « a sauvé le monde » s’est sauvé luimême de la Conférence de la Paix. Avec son départ, tout l’édifice de sang et de folie s’écroule. Plus de Société des Nations! Plus de Mutuelle financière! Plus de crédit ! Plus de reconstruction de l’Europe ! La hideuse faillite en perspective. La vie chère ou impossible, Des budgets géants. Des impôts écrasants.. Des
restrictions. Des privations. La menace, que dis-je ? — la certitude de la famine. Les vainqueurs ravitaillent les vaincus au lieu de vivre, comme l'exige la loi de la guerre, de leurs dépouilles. Une capitale de deux millions d’habitants implorant de ses ennemis d’hier un morceau de pain pour des milliers de femmes et d’enfants qui meurent littéralement de faim.
A Berlin, des hommes, qui se disent socialistes et qui appartiennent encore à la deuxième Internationale d’Albert Thomas et de Renaudel, fusilllent implacablement une foule de manifestants paisibles venus sans armes, avec leurs familles. Un Gouvernement — dit socialiste — suspend des journaux socialistes qui comptent des centaines de milliers d’abonnés. Le « socialisme » de gouvernement est assis, contrairement au mot fameux de Cavour, sur des baïonnettes. Il gouverne par l’état de siège et la prison.
L’autorité des Alliés est tombée si bas que la minuscule Hollande brave le Conseil Suprême en refusant la tête de l’un des trois ou quatre bandits qui ont, au dernier moment, déchaîné le massacre mondial.
L’Italie est en révolution, l’Espagne passe par des troubles très graves qui ne sont que des symptômes précurseurs. Les ploutocrates des Etats-Unis retirent leur épingle du jeu, n’ayant aucun désir de sombrer dans l’ouragan de démence qui souffle sur le vieux monde. Ils ont trop à faire chez eux. Malgré leurs Gompers, les capitalistes américains ne sont nullement rassurés. Ils tremblent devant le spectre bolcheviste. Les démocrates se mettent d’accord avec les républicains, pour supprimer la démocratie. La réalité
’ de la lutte des classes fait disparaître, comme un mirage, la phraséologie séculaire des libertés traditionnelles.
Pendant ce temps nos Primitifs du Parlement se chamaillent ferme pour savoir quel sera le Tartempion qui logera place Beauveau. Deux blocs d’appétits sont en lutte pour un coin de l’assiette au beurre. Aucune grande idée politique et sociale. Aucune personnalité marquante. Des batraciens dans une mare stagnante et hélas ! sanglante.
La guerre a produit ses effets. Le vieux monde s’en va. Rien ne le sauvera. Pas meme le Conseil Economique de Thomas-Jouhaux.
26 janvier 1920.