OU EST LE PARTI SOCIALISTE
Vous le chercherez vainement à la Chambre introuvable du Bloc Nationaliste (Porte-drapeau : M. Hervé, ex-citoyen Browning). Nos honorables, bien qu’encore unifiés, se bornent soit à y commettre des gaffes monumentales (demande du vote des crédits et vote effectif dans l’élection de M. Deschanel après que le péril clemenciste fut écarté), soit à se taire au moment où parler était le premier des devoirs. Je parle de la séance de vendredi dernier où la représentation parlementaire du Parti n’a pas élevé sa voix pour opposer la conception socialiste au réformisme jaune de l’homme du « régime abject ».
M. Millerand est resté fidèle à lui-même. Fondateur du réformisme conservateur ayant pour objet principal de sauver le coffre-fort menacé par le socialisme en distribuant des pourboires de classe, il prêcha dans le désert de la « pensée » nationaliste « la solidarité des classes ». Si comme intelligence, comme souplesse et savoir-faire, M. Millerand est notoirement — et de beaucoup — inférieur à M. Briand, son rival du jour, il lui est infiniment supérieur comme méthode d’action sociale. M. Briand, lorsqu’il est au pouvoir, distribue sous formes diverses, aux anciens et futurs camarades des pourboires individuels : il avait inauguré le système avoué des « petits profits ». M. Millerand, orgueilleux et distant, têtu et dur commë pierre, préfère les petits cadeaux collectifs : journée de dix heures pour les ateliers mixtes, arbitrage obligatoire, participation aux bénéfices, etc., etc. Le but est le même : la conservation sociale. C’est toujours Los jeté au lion populaire pour l’empêcher de mordre, selon Jules Guesde. C’est le chloroforme obligatoire pour tout régime agonisant. Louis XVI, ainsi que Napoléon III, auteur de l’Empire libéral, l’avaient administré à leurs sujets rebelles.
M. Millerand n’a rien inventé, pas même la théorie de la solidarité des classes formulée pour la première fois, d’une façon remarquable, dans la Revue Socialiste de Gustave Rouanet, en 1900, par Joseph Sarraute.
Le discours de M. Millerand, cette idée mise à part, est d’un vide effrayant et macabre. Il ne propose rien, il ne promet rien. Et il s’en vante. Il se proclame le gé« rant d’une usine à massacres et à misère, d’une mai-
son de commerce capitaliste en faillite. Et il fait semblant d’en ignorer « le bilan ».*Mais il est archiconnu, ce fameux bilan ! C’est le Néant, que dis-je ? C’est le gouffre, l’horrible gouffre (200 milliards de profondeur, je le répète). Et M. Millerand le sait bien. Car il y a collaboré d’une main vigoureuse. Il fut un des plus rudes travailleurs pour la mort et pour la ruine. Pourquoi jouer la comédie de l’ignorance ?
M. Millerand connaît ses mamelucks. De laborieuses tractations de couloir avaient préparé le terrain. On prodigua des « apaisements » à droite et à gauche, surtout M. Daudet, obtint satisfaction. Vous n’avez qü’à lire ses derniers articles pleins de verve d’un homme heureux, très heureux, où il abandonne momentanément, ses façons de maniaque amoureux du poteau d’exécution, réclamant sans cesse des têtes : il est joyeux, spirituel et même, ce qui lui arrive très rarement, véridique. Il ne ment pas. Il constate. Il ne mord pas ; il badine.
D’ailleurs, le discours de M. Millerand porte des traces évidentes de ces tractations. Il a dit notamment :
« J’écarte une inquiétude dont le premier des inierpellateurs s’est fait, à plusieurs reprises, l’interprète avec une sincérité dont je ne doute pas. Il a demandé si l’œuvre nécessaire de répression entreprise par le cabinet précédent allait être ou arrêtée ou affaiblie.
« Je répondrai d’un mot.
« Sur ce point, plus que sur aucun autre, le cabinet actuel est étroitement solidaire du précédent. » (Vifs applaudissements à gauche , au centre et à droite.)
(L’Officie? du 3i janvier 1920, p. 89.)
Et les députés socialistes n’ont pas bondi ! On offre à la France exsangue et ruinée la promesse de continuer l’ignoble manège aboutissant à la mise en cage du seul homme d’Etat bourgeois quelque peu clairvoyant en France, et pas un « unifié » n’a crié son indignation à l’homme de Saint-Mandé, de M. de Gallifet et des autres affaires que nous négligeons. Pas meme notre ami Moutet !...
C’est triste, très triste !
Comment expliquer ce silence inconcevable P
La vérité est que l’immense majorité de nos élus pense comme M. Millerand sur la solidarité des classes. Quatre ans d’ « Union sacrée » l’ont, prouvé suffisamment. Presque tous nos élus — sauf quelques heureuses exceptions, n’est-ce pas Vaillant-Couturier ? n’estce pas Blanc P — croient dur comme fer que la réalisation du but final communiste est une chose très lointaine, n’est « rien » comme disait leur maître à tous, Ed. Bernstein dans sa Bible de l’Opportunisme (. Die Voraussetzungen ) et que l’œuvre réformiste, le replâtrage du Régime est a tout ». Je me rappelle que j’ai failli me battre, pendant la période électorale, avec un « colistier » pour avoir réclamé, à côté du programme des réformes, une mention honorable — et, hélas ! platonique — pour notre but final communiste.
Les réformistes de la Chambre n’ont rien appris des événements formidables et tragiques que nous avons vécus et que nous vivons encore jusqu’à un certain degré. Ils continuent à traiter les communistes de rêveurs et les vraies destinées de la grande révolution communiste russe les laissent, au fond, indifférents.
Le soleil se reflète dans la moindre gouttelette d’eau.
Et le réformisme! aveugle et systématique de la Deuxième Internationale se fait sentir jusqu’au moindre acte — ou absence d’actes — de nos opportunistes parlementaires.
Camarades, souvenez-vous! Toute équivoque est mortelle. Entre le réformisme millerandiste — ouvert ou dissimulé — il faut choisir. Seule la Troisième a dé-
noncé clairement le mal, et applique triomphalement le remède. Toute hésitation marquera la continuation de la période de stagnation socialiste. La Deuxième a tué toute énergie socialiste, étouffé tout élan révolutionnaire.
Le chemin est tracé. Ne ressemblons pas aux trains de M. Claveille toujours en retard, s’ils ne sont pas écrasés par des trains de marchandises — majoritaires...
2 février 1920.