LE CONGRÈS DE STRASBOURG
C’est un Congrès de transition et d’adieu à la Deuxième Internationale nationaliste, réformiste et bourgeoisement révisionniste. La Section française quitte prudemment une maison en décombres qui, à chaque instant, menace d’ensevelir ses locataires d’un jour. Les Anglais suivront l’exemple français s’ils ne veulent pas rester enfin seuls avec Noske-Ebert-Scheidemann.
La première Internationale, « un petit corps avec une grande âme », fut le berceau de la Doctrine. Marx, Engels, Bakounine, Bebel, Liebknecht ont constitué ses « minoritaires » — jusqu’au Congrès de Bâle (1869), tandis que les mutualistes proudhoniens, adversaires acharnés du Communisme, étaient les « majoritaires » de l’époque. Elle est morte d’une mort naturelle : l’anémie des sections nationales. Le Capitalisme international n était pas encore assez puissant. Sa réplique prolétarienne — l’Internationale ouvrière — ne pouvait être qu’une manifestation théorique, une menace
dont la peur bourgeoise seule a fait un épouvantail. L’Internationale rouge ne saurait que succéder, et non devancer l’Internationale jaune des coffres-forts coalisés.
Le Deuxième Internationale a hérité de ses fondateurs un trésor intellectuel unique, tout un arsenal d’armes aiguisées à la moderne. Sa jeunesse fut brillante. Jules Guesde avait été arrêté dans la rue, avec Gabriel Deville, pour avoir tenté de reconstituer la Première Internationale. Il s’est vengé en dressant, avec des arguments marxistes, le plus brillant réquisitoire qui ait jamais été prononcé contre le régime capitaliste. Le marxisme, précis comme un théorème de géométrie et tranchant comme une épée, a tué le confusionnisme proudhonien et lequivoque idéaliste. La Commune de Paris — la « folie héroïque » de l’époque — fut proclamée par Marx lui-même comme la première étape de la révolution mondiale. Bebel s’est solidarisé, en plein Reichstag, avec « les bolcheviki » français. Bismarck comprit le danger et répondit par une loi « scélérate d’exception » qui n’eût d’autre résultat que de briser le chancelier de fer et faire de la Social-démocratie allemande la colonne vertébrale de l’Internationale.
Les masses affluèrent par millions. Alors se produisit le phénomène naturel à tout grand mouvement historique : il perdit en profondeur ce qu’il avait gagné en largeur. L’Internationale devint opportuniste. La Deuxième Internationale ne cherche plus à détruire le vieux monde capitaliste : elle s’y adapte ; elle « participe » au pouvoir bourgeois fusilleur des grévistes. Elle « révise » le socialisme en l’adaptant aux exi-
gences capitalistes. Elle sourit aux puissances du jour en leur promettant une évolution toute pacifique en échange des réparations effectuées, de bon gré, dans la vielle bâtisse capitaliste. Elle exclue les anarchistes et garde les opportunistes. En un mot, elle « collabore » à la conservation sociale moyennant quelques « petits profits » d’ordre collectif ou même individuel.
Le 4 août fut le triomphe — la suite logique — . de cette collaboration de classe. La guerre mondiale fit ressortir le scandale de la contradiction entre la théorie révolutionnaire léguée par les fondateurs de la Première Internationale et la pratique opportuniste et réformiste.
Des consciences socialistes se révoltèrent. Une minorité de protestation se forma contre les excès de la collaboration de classe. Cette minorité fut divisée, dès le début, en deux parties : les modérés qui voulaient sauver la théorie révolutionnaire tout en maintenant la pratique et les intransigeants qui, profitant de§ cruelles leçons de la guerre, étaient décidés, coûte que coûte, d’en finir, une fois pour toutes, avec l’âme équivoque de la Deuxième.
Voilà le véritable sens de la lutte « des tendances » fl Strasbourg. Partisans du bolchevisme — en Russie, les « reconstructeurs » se donnent comme tâche de détourner ce calice de nous. Us souffrent du même dualisme — le divorce entre la pratique et la théorie — que la Deuxième. La peau du lion — ou de l’ours russe — cache mal le mouton purement national. Ils prêchent la prudence et la peur de la révolution — en pleine période révolutionnaire — quand chaque jour nous apporte de l’imprévu. Nous montons une côte
très dure. Et nos « constructeurs » au lieu de pousser à la roue, appuient de toutes leurs forces sur le frein — en pleine montée...
En cela, ils continuent la tactique de la Deuxième qui s’est fait une spécialité de la peur des coups révolutionnaires. La ressemblance est donc intime. Et pour la rendre plus complète encore, les « reconstructeurs » emploient des méthodes de lutte contre ceux dont ils déclarent pourtant adopter les principes. Avant de voler vers la Troisième, ils nous « volent » des mandats (près de 3oo, ce qui fait un joli chiffre !) j’avoue franchement n’avoir pas cru cela possible de la part d’hommes comme Paul Faure, Daniel Renoult et leurs amis...
La Troisième a gagné la première manche. Elle a tué la Deuxième. Les « reconstructeurs '» sont placés devant un dilemme : Ou ils « reconstruiront » une Troisième avec les matériaux de la Deuxième, et il n’y aura rien de changé. Ou ils feront un pas décisif en avant en allant carrément vers la Troisième. Et cela non en paroles, mais en adoptant sa tactique, et en faisant disparaître l’abîme entre la théorie révolutionnaire et la pratique opportuniste.
Ce ne sont pas les discussions de Congrès qui feront changer aux reconstructeurs leur orientation vers l’opportunisme.
Ce sera la situation de plus en plus exaspérée des masses populaires.
6 mars 1920.