EN ÉCOUTANT M. KERENSKY
J’ai suivi avec le plus vif intérêt les conférences de Fex-di dateur de la démocratie russe, aux Sociétés Savantes. C’est un orateur d’un genre spécial, genre russe. Aucune rhétorique. Pas d’images. Il est monotone et uni comme la steppe. Il y a des larmes et de la douleur infinie dans ses paroles qu’il martèle avec une male énergie et qu’il- souligne en frappant l’estrade du talon.
Contrairement à sa réputation, c’est un volontaire, un énergique, un homme fait pour commander. Ce n’est pas le caractère qui lui manque : c’est plutôt de la compréhension et de la souplesse, du raffinement et de la subtilité. Et il lui manque surtout une « conscience pourrie » sans laquelle un homme d’Etat, sous le régime capitaliste, est condamné à un rôle tragicomique. Kerensky est une conscience et un cœur, un grand patriote grièvement blessé dans son amour pour son pays natal.
Ce n’est pas un homme d’Etat. C’est tout le contraire. ‘C’est un poète d’Etat, un métaphysicien d’Etat. Il passe son temps à s’étonner de sa chute qui pourtant fut on ne peut plus naturelle. Il rêvait un Etat audessus et en dehors des classes sociales qui luttent pour le pouvoir, c’est-à-dire un Etat par-dessus et en dehors de la réalité, un Etat imaginaire. Et il trouve extraordinaire que tout en ne s’appuyant que sur son ombre propre, il soit tombé dans le vide. Il appartient au passé, et il trouve étrange que l’avenir l’ignore.
Comme il est honnête, il dit tout ce qu’il pense et
tout ce qu’il a vu de ses yeux. Nous devons à sa franchise la délicieuse anecdote historique que voici : Le 26 février 1917 les représentants de tous les partis de gauche s’étaient réunis chez le futur dictateur. A l’unanimité, ils décidèrent que la Révolution était impossible en Russie. Deux jours après, la grande révolution russe culbutait à tout jamais le tsarisme et ouvrait l’ère de la Révolution sociale mondiale. Si Pressemane et Paul Faure avaient su cela à Strasbourg, ils se seraient sentis peut-être plus gênés pour déclarer avec l’assurance des hommes qui ne doutent de rien que la Révolution en France, est aujourd’hui une utopie. Le métier de prophète sceptique est, à notre époque, supérieurement ingrat...
Naïvement, M. Kerensky étala sa confiance absolue de jadis — qui est bien passée aujourd’hui — dans l’idéologie de la guerre. Tl prenait pour des réalités les belles promesses des Don Juan de l’impérialisme allié qui faisaient miroiter devant les peuples le plus brillant avenir en échange de sacrifices humains sans nombre. Kerensky est le Wilson russe. Comme le président des Etats-Unis, il croyait, lui aussi, à la guerre du Droit, à l’extinction des guerres par la guerre, à une guerre capitaliste libératrice, c’est-à-dire à une sorte de peste hygiénique. Et il souffre atrocement, tout comme M. Wilson, d’avoir découvert trop tard l’impérialisme allié auquel la Russie sacrifia des monceaux de cadavres, un océan de sang et de larmes. Et il se plaint amèrement de l’ingratitude des Alliés en oubliant que ceux-ci ont sacrifié à leur folie des grandeurs - — toutes les forces vitales, toutes les richesses de leurs propres pays. Pourquoi, voulez-vous, ô Ke-
rensky, qu’ils aiment la Russie plus que leurs propres nations par eux assassinées et ruinées.
Cotnme tous les faux réalistes de notre époque, Kerensky ne doute pas de son idole. Il déclare sacré son égoïsme national. Et il se voit pas que la guerre mondiale a impitoyablement brisé la table ies valeurs périmées : honneur national, patrie, défense nationale, unité de l’Etat. Le monde mis par la guerre sur la paille est en face de problèmes d’un autre genre. Ceux du pain quotidien, du lait, du charbon, du logement. Un régime qui a fait massacrer quinze millions d'hommes, qui en a fait blesser le double et dépenser tout l’argent liquide du monde dont il disposait avant la guerre en y ajoutant, en outre, deux cents milliards de dettes n’a plus le droit à un seul instant d’existence. Et des hommes politiques qui sont incapables de reviser l’idéologie de ce régime doivent être considérés comme des êtres malfaisants et des fous en dépit des sympathies que leur personne peut inspirer. Nous n’avons jamais douté de la loyauté et de la bonne foi de MM. Wilson et Kerensky. Mais les situations dominent les intentions.. Et ces consciences droites furent funestes pour l’humanité. Car elles ont idéalisé, sanctifié le massacre. Elles ont pour ainsi dire délivré un certificat de bonnes mœurs au plus ignoble des carnages en faisant croire à une foule de braves gens que la guerre peut engendrer la paix, le paroxysme de la haine et de la rage, une vie de fraternité et d’harmonie. Elles ont négligé l’expérience de tous les siècles et de tous les instants. En chargeant le militarisme prussien seul, de tous les péchés imaginables, elles ont amnistié et déchargé
d’avance leur propre militarisme. Elles ont soulagé par leur complicité, ce qui tient lieu de conscience chez tous les bandits impérialistes qui gouvernent l’Europe.
Les socialistes et les démocrates de guerre, unis dans l’illusion néfaste d’une guerre de droit, sont responsables de l’abominable Traité de Versailles qui fait déjà verser de nouveaux torrents de sang. En effet, si l’Allemagne seule est coupable, l’Allemagne seule doit expier, le militarisme allemand doit être réduit à néant.
Et voilà pourquoi un an et demi après la guerre, « nous plions sous les armes », comme l’avoue cyniquement, dans le Petit Parisien d’hier, le fameux Tardieu, un des artisans les plus dangereux de la guerre impérialiste.
Les socialistes et les démocrates de Gouvernement en couvrant la guerre de leur idéologie populaire ont fait un mal incalculable à l’humanité. Cet humoriste qui, en pleine guerre, lança ce mot : « Pourvu que le civil tienne ! » aurait dû dire : « Pourvu que les socialistes tiennent-4 » Car sans les Scheideman-Noske et les Thomas-Renaudel, la guerre n’aurait jamais pu se prolonger jusqu’à la ruine totale du monde et n’aurait pas pu aboutir au Traité de Versailles, Traité de guerre sans fin... si quelqu’un ne trouble pas la fête I.
Kerensky, a socialiste révolutionnaire », n’a pas prononcé le mot socialisme. Nous l’en remercions. Et nous y voyons une nouvelle preuve de sa sincérité. Le socialisme n’a rien à voir dans le massacre mondial. C’était sa mort. La guerre fut le triomphe de la Révo-
lution : Son dernier mot est Millerand en Fra-nce et lord Curzon, le fidèle disciple de l’impérialiste Beaconsfield, en Angleterre.
C’est dans quelques semaines que le Pape réconcilié avec la République de l’Action Française chantera un Te Deum en l’honneur du massacre éternel et divin. Et le nouveau président du Conseil « socialiste », M. Branting, demandera, avec son ministère « homogène », sa place, à côté du Pape, dans la Société des Nations...
L’Internationale de Rome et l’Internationale de Biuxelles ont bien mérité de l’humanité, autant que M. Poincaré de la France...
i4 mars 1920.
LA FRANCE DE NICOLAS Ier
Après avoir étranglé la Révolution hongroise, Nicolas Ior, le plus réactionnaire de tous les tsars, revendiquait, comme titre d’honneur, le nom de « gendarme de l’Europe ». 11 se glorifiait d’être le bourreau des révolutions. La France réactionnaire et nationaliste d’aujourd’hui aspire à la même gloire.
Le Temps , l’organe officieux de notre diplomatie, la plus aveugle et la plus ignorante de toutes les diplomaties, réclame à cor et à cri le rétablissement de « l’ordre français » en Allemagne. La révolution allemande, la vraie bat son plein. Le régime Ebert-Noske s’écroule. Le sang de Rosa Luxembourg et de Karl
Liebknecht l’étouffe. Les social-patriotes avaient noyé la révolution prolétarienne dans le sang en se servant cyniquement des junkers et de la caste militaire prussienne. Mais les junkers n’ont pas l’habitude de travailler pour le compte des autres. Comme les réactionnaires allemands ne sont pas, selon le mot de Lassalle, « des phraseurs », mais des hommes d’action, ils conçurent l’idée de rétablir franchement, brusquement l’Ancien Régime prussien. Le camouflage Ebert-Noske- Heine ne leur suffisait plus.
Mais l’audace seule ne suffit pas à notre époque où les masses prolétariennes ont aussi leur mot à dire. Le prolétariat allemand a culbuté la réaction militariste.
Ce n’est pas assez. Ecraser les junkers et maintenir leurs agents social-patriotes au pouvoir aurait été une duperie. Après Kapp , c’est le tour d’Ebert-Noske, plus odiem que les junkers qui eux, au moins, restent fidèles à leurs intérêts de classe et se sacrifient pour leurs idées de toujours, tandis que les ex-socialistes, membres de « la Deuxième », se mettent ignominieusement au service du régime capitaliste qu’ils prétendaient, toute leur vie durant, vouloir combattre...
La révolution bourgeoise de novembre 1918 touche à sa fin. Le régime capitaliste, incapable de se sauver par ses propres forces qu’il a follement gaspillées, met à contribution, en Allemagne comme chezmous, les social-patriotes. Il « reconstruit », lui aussi, sa maison roulante avec les débris pourris du socialisme défaillant. La bourgeoisie allemande qui, tout le monde le sait, « manque de psychologie » a chargé le « socialisme » réformiste de fusiller le prolétariat révolutionnaire. Noske-Ebert-Heine régnaient, mais
c’est la réaction capitaliste qui gouvernait dans les coulisses. Kapp, un peu trop pressé, s’est décidé à enlever le masque. La bourgeoisie, plus prudente, trouva cette opération prématurée. Elle a permis au prolétariat allemand de sauver sa république...
Une fois entrée dans la lutte, la classe ouvrière ne peut pas rentrer dans le calme sans essayer au moins d’en tirer quelque profit pour sa propre cause. La bourgeoisie fait semblant d’être surprise. Elle est tellement habituée à exploiter l’ouvrier, son ouvrier, non seulement économiquement, mais aussi politiquement, , qu’elle fait grise mine, lorsque son esclave s’apprête à travailler pour son propre compte. Les sauveurs de la République bourgeoise, tout chauds encore de la bataille, se trouvent tout à coup en face des mitrailleuses et des grenades « républicaines » qui crachent la mort sur les alliés d’hier... C’est une terrible leçon de choses. Elle démasque mieux la vraie nature de la société capitaliste que tous nos articles de journaux, tous nos livres et toutes nos conférences. La bourgeoisie, une fois sauvée de ses alliés maladroits et impatients, paie sa dette de reconnaissance avec du plomb. De là les journées de juin en France, de juillet (1917) en Russie et de mars en Allemagne...
Nous ne serions pas des socialistes conscients, c’està-dire des communistes, si nous nous amusions à nous indigner contre les capitalistes alliés qui mobilisent aujourd’hui leurs troupes — leurs troupeaux ! — pour assassiner la Révolution prolétarienne allemande, comme ils les ont mobilisées hier contre la révolution prolétarienne russe. C’est dans l’ordre des choses capitalistes. « Entre eux et nous, c’est une ques-
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Lion de force », a dit l’homme-tigre de l’autre côté de la barricade.
Mais la question est de savoir si les capitalistes alliés commandés par leur Foch sont assez forts pour étrangler la nouvelle révolution allemande. Ecoutons de nouveau le Temps, notre oracle. Voilà ce qu’il nous racontait hier :
Les temps que nous vivons peuvent passer pour extraordinaires. La quasi-totalité de la fortune publique et privée a été dépensée en poudre et en fumée. Nous avons hypothéqué tous nos biens. Il faut refaire notre patrimoine et, pour cela, économiser le revenu de notre travail, c'est-à-dire ne pas consommer.
(Le Temps du 19 mars 1920, col. I.)
Alors, il nous faut nous serrer la ceinture, ne a pas consommer » pour envoyer des soldats, des canons et des munitions sur tous les champs de bataille de la contre-révolution. La France est ruinée. Son franc dégringole. Le pain est cher. Les produits nécessaires à la vie deviennent des articles de luxe. La situation financière est catastrophique. Et nous envoyons des milliards en Allemagne pour écraser la révolution prolétarienne.
La débâcle de l’intervention en Russie ne leur suffit pas. Les lauriers de Koltchak empêchent le maréchal Foch de dormir. Il y a une bêtise et un crime à commettre. Au lieu de les « supplier » de s’abstenir, nous nous frottons les mains. Nous saluons la folie de nos gouvernants. C’est de ces folies capitalistes que sortira la sagesse révolutionnaire. Nos « amis » sont mous. Ils prêchent la prudence et la peur de la révolution.
Ni le Parti socialiste, tel qu’il est sorti de Strasbourg, ni la C. G. T., telle qu’elle se fabrique dans Y Atelier réactionnaire de Merrheim-Jouhaux, n’oseront jamais prendre aucune initiative révolutionnaire. Ils plient sous le fardeau de leurs « responsabilités ». Par contre nos ennemis de classe sont nos meilleurs amis. Jusqu’auboutistes de la folie, les apôtres de la bêtise nationaliste se chargeront de pousser les masses ruinées et affamées aux actes désespérés. Il n’est pas nécessaire d’être grand prophète pour prévoir que nos Koltchak n° 2 se casseront les reins — sur le Rhin.
« Le gendarme de l’Europe », Nicolas Ier a fini, après la débâcle de la guerre de Grimée, par s’administrer une fiole de poison libérateur. C’est un précurseur pour nos gouvernants...
21 mars 1920.