‹ La révolution mondialeChapitre 37 sur 51 · D’OU VIENT L’AUDACE DE ’M. MTLLERAND · texte numérisé non relu

D’OU VIENT L’AUDACE DE ’M. MTLLERAND

Le coup de tête — tête de bois — de M. Millerand exige une explication. On combat bien le mal que Ton comprend bien. Il ne suffit pas de dire : M. Millerand est le domestique de Léon Daudet, l’esclave-né de l’état-major militariste et jésuitiquement réactionnaire. Cela est rigoureusement vrai, mais insuffisant. Pour qu’un président du Conseil puisse se permettre de risquer l’existence de son pays après cinq années de massacre et de ruines et après deux ans de paix problématique, il faut des raisons plus sérieuses et plus profondes...

Il nous semble que trois ordres de faits ont rendu possible le coup de folie millérandiste qui crée pour la France une situation non seulement périlleuse, mais on ne peut plus honteuse : i) La trahison du Parti républicain devenu une cohue nationaliste ; 2) l’ahdication des socialistes et des syndicalistes majoritaires 'qui, pendant la guerre, sous prétexte de défense nationale, ont abandonné leur idéal internationaliste qui est leur raison d’être historique et, enfin, 3) le bluff de la victoire militaire française.

Le Parti républicain qui, primitivement, défendait les intérêts des masses innombrables de petits paysans et de petits bourgeois fut peu à peu dépossédé de son rôle politique. Ses chefs, ses grands et petits hommes, hissés inopinément au pouvoir, subissaient de plus en plus l’influence de la haute finance et du monde aristocratique. Il fallait entendre le récit humoristique d’un Pelletan, démocrate incorrigible et indécrottable

sur l’état de béatitude dans lequel la poignée de main d’un Rothschild plongeait un ministre républicain, pour comprendre le glissement fatal d’un parti petit bourgeois vers la défense des grands privilèges et des classes régnantes.

Pour masquer le vide de ses conceptions sociales, le Parti républicain se fit nationaliste. Les républicains se sont livrés à la « patrie », comme les catins d’un certain âge se livrent aux prêtres ; ils y gagnaient un peu de prestige’ et des voix. Leur dernier signe de vie fut leur lutte pour les libertés démocratiques et pour la laïcité pendant l’affaire Dreyfus. Mais ils y furent poussés de force par une partie de la classe ouvrière inspirée par Jaurès qui prévoyait que le nationalisme mettrait la France à feu et à sang.

Mais même à cette époque, les Républicains lâchèrent vite pied en permettant au président du Conseil actuel de poignarder M. Combes, un vrai républicain aussi bien par son incompréhension totale et absolue de l’idéah social que par sa fidélité inébranlable au progrès démocratique.

M. Combes fut un des derniers républicains. Le Parti républicain le laissa mgominieusement tomber, comme il le fit plus tard avec M. Caillaux, le dernier cerveau du Parti.

La pratique du pouvoir, un opportunisme sans grandeur ni élan perdirent le Parti républicain tombé dans la démagogie nationaliste, qui est la peste des nations. Les masses populaires se détournèrent de lui. La faillite du Parti républicain a fait le bonheur du

Parti socialiste qui seul est apparu comme véritable défenseur des libertés publiques et du progrès social. Il fut considéré aussi comme le bouclier de la paix.

Vint la guerre mondiale. Au début meme de cette catastrophe, conclusion logique d’un régime de concurrence, de misère et d’ignorance, le Parti socialiste fut décapité. Les chefs socialistes, sous l’influence du milieu petit bourgeois et de la terreur militariste sont devenus « tous patriotes », ainsi que l’avait, prédit deux jours avant la guerre le regretté Ed. Vaillant qui les connaissait bien, mais qui se connaissait mal lui-même. Tous « défendirent » la patrie. Tous déclarèrent : « Nous sommes avant tout Français. » (Les Scheidemann disaient : « Nous sommes avant tout Allemands. »)

Pendant près de cinq ans, ils votaient tous les crédits militaires et — sauf quelques minoritaires — répétaient toutes les âneries, tous les mensonges sur « la dernière des guerres », sur « la guerre anti-impérialiste », sur (( la guerre du Droit », etc.

Ils n’ont pas compris — et Paul Boncour, malgré sa bonne foi et sa curiosité d’artiste raffiné, continue à ne pas comprendre — que, dans les circonstances actuelles, le seul moyen de défendre la nation, c’est d’abattre, coûte que coûte, la réaction capitaliste et nationaliste qui, par sa conception de défense nationale, travaille à la guerre et à la misère éternelles.

Après le lâchage des deux seuls partis d’avant-garde — le parti républicain et le parti socialiste majoritaire, la réaction nationaliste pouvait tout se permettre. La nation fut littéralement abêtie. Résultat : les élections du r 6 novembre où les moutons ont voté pour leurs

boucliers. Le Parti républicain s’est définitivement effondré. M. Barrés l’a étouffé en l’embrassant. Mais le Parti socialiste s’est — partiellement ! — ressaisi.

La victoire à la Pyrrhus fut un véritable désastre moral pour la France. Elle a rendu impossible tout examen de conscience. Elle a fait oublier toutes les sottises, toute l’incapacité, le caractère réactionnaire et routinier de nos états-majors militaires et politiques. On a oublié que la France fut, au fond, écrasée et qu’il a fallu le concours de cinq continents, de vingtcinq pays, et de deux révolutions pour aboutir — à quoi ? à une France diminuée de sa population la plus vigoureuse et totalement ruinée, sans crédit, sans grande industrie et surtout sans prestige dans le monde, où elle est considérée comme une force de réaction et de ténèbres. Le Daily Herald eut tort d’insulter grossièrement « la France ». Un socialiste ne parle jamais ainsi. Nous distinguons entre la France et les bandits et les imbéciles qui la gouvernent — momentanément. Mais ces insultes publiques caractérisent un état d’esprit qui se généralise de plus en plus.

Appauvrie et exsangue, la France nationaliste qui croit pouvoir tirer des ressources abondantes de vie du cadavre allemand. Comme tout pays ne saurait avoir que la politique de ses finances, de sa propre population et de son industrie, la France diminuée et appauvrie se jette, tel Gribouille, dans les bras des puissances réactionnaires pour maintenir son rôle dans le

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monde. Mais ces puissances du passé menacent de la perdre définitivement.

Nous ne comptons pas sur le Parti républicain, mort et enterré, pour sauver ce pays. Seule, la classe ouvrière et paysanne, à laquelle adresse un appel suprême notre cher Anatole France, qui incarne dans notre pays le bon sens philosophique, peut tirer la terre classique des Révolutions, de la boue nationaliste et capitaliste où elle risque d’être engloutie. Mais pour que le prolétariat puisse effectuer le sauvetage suprême, il faut qu’il rompe définitivement et résolument avec le passé.

Nous arrivons ainsi tout naturellement au problème de la IIIe Internationale Communiste.

16 août 1920.

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