LA REPUBLIQUE BOURGEOISE EST NÉE LE 4 SEPTEMBRE D’UNE DICTATURE
Il y a de bonnes et de mauvaises révolutions. Une révolution est excellente, bienheureuse et glorieuse même quand elle livre l’Etat à une classe privilégiée. Elle est odieuse et maudite quand elle se fait au profit du prolétariat et des paysans comme en Russie. Dans ce cas, c’est une simple émeute contre laquelle le monde capitaliste, aidé de tous les poltrons et de
l’histoire ; si elle échoue — même provisoirement — elle est proclamée crime ou « complot contre la sûreté d’Etat ».
Il y a cependant un trait commun à toutes les révolutions : elles naissent d’une dictature. Jamais les révolutionnaires s’emparant, par force, du pouvoir, au nom d’une idée ou d’une classe, ne s’occupent de faire le dénombrement de leurs partisans au moment même de la lutte, pour savoir si la majorité du pays se trouve du même côté de la barricade — ou sur la même barricade — qu’eux. On s’empare du pouvoir d’abord, si possible, et l’on se compte ensuite. En cela la République bourgeoise et capitaliste du 4 septembre 1870, que la bourgeoisie assagie et profiteuse du nationalisme ose à peine fêter, n’a pas agi autrement que l’homme du 2 décembre. En effet, Napoléon le Petit s’était hissé d’abord dicta torialement au pouvoir pour se faire plébisciter après coup — après coup d’Etat — par des millions d’électeurs ruraux qui l’ont maintenu au pouvoir pendant 18 ans. Il régnait au nom du suffrage universel comme le Bloc Nationaliste du renégat Millerand. On savait très bien qu’au fond, il n’y avait qu’un seul électeur : le Gouvernement, qui faisait nommer automatiquement ses candidats comme la caisse du Bloc National a fait passer les siens aux dernières élections « démocratiques ».
La foule révolutionnaire qui se dirigea le 4 septembre 1870 vers le Palais-Bourbon le savait très bien. Et, comme de juste, elle n’eut aucun scrupule de substituer sa dictature à celle du prisonnier de Sedan (d’où le Sedantag...). Elle a mis la souveraineté « nationale » et les « principes démocratiques » dans sa
poclie et proclamé, dans une réunion publique, dans un meeting nullement mandaté ad hoc, la République, en faisant trembler de peur tous les chefs républicains, avec Gambetta en tête, que l’enthousiasme républicain de la foule rendait triste et presque malheureux. La foule, travaillée par les « meneurs » des comités secrets et « illégaux », dictait ses volontés aux bonzes « républicains », aux chefs illustres qui, comme toujours perdirent la tête à l’approche des événements... La dictature de la rue eut raison des hésitations des pontifes. Les chefs suivirent le mouvement déchaîné on ne sait pas par qui, on ne sait pas comment.
C’est la loi de toutes les révolutions. Ce sera celle de demain. Jamais on ne « prépare » une révolution, ô Jousselin ! Les chefs connus du mouvement ne prennent jamais la responsabilité d’appeler le peuple a date fixe dans la rue. La plupart du temps, ils avertissent, au contraire, les masses contre a les emballements » et « les imprudences ». Ils redoutent des « avortements ». Mais les événements se chargent euxmêmes de la conduite du mouvement. La révolution vient comme un tremblement de terre, sans crier gare et sans demander un laissez-passer aux chefs des partis organisés.
Les bourgeois, oubliant l’origine révolutionnaire, dictatoriale de leur pouvoir, se dressent, aujourd’hui, avec le concours de quelques « socialistes » et « syndicalistes » égarés ou intéressés, contre la dictature prolétarienne, parce que cette dictature n’est pas la
leur. Ils sont démocrates pour le compte des autres. Trop tard, messieurs les bourgeois et messieurs les renégats 1 Vous nous avez montré le chemin de la dictature. La dictature est non seulement à l’origine de votre pouvoir. Elle est votre pain quotidien. Dictatorialement vous avez pendant quarante ans fait une politique extérieure de proie et de vol qui devait fatalement mener à la guerre mondiale. Diclatorialement vous l’avez déclarée en faisant assassiner quinze millions d’hommes et en ruinant le monde. C’est votre ignoble dictature qui tenait — et qui tient encore — le peuple sous le joug du régime de guerre. C’est la dictature imbécile de votre tête de bois — j’ai nommé M. Millerand — qui, en ce moment, assassine, ruine et déshonore la France en en faisant la tête de la réaction la plus hideuse et la plus stupide. C’est dictatorialement que vous avez vidé la France de son sang (deux millions de morts, et autant de mutilés), de son argent (3oo milliards). C’est encore dictatorialemenl que vous êtes en train de la vider de son passé révolutionnaire et démocratique en en faisant une fille à soldats, en la livrant aux hobereaux polonais et aux bourreaux bourgeois.
Ne vous étonnez donc pas, messieurs les bourgeois et messieurs les renégats si un jour — un jour prochain ! — le prolétariat, profitant de toutes les leçons de l’Histoire, met la main dictatorialement sur le volant — • l’Etat — et... sur les voleurs !
6 septembre 1920.