DIPLOMATIE ET REVOLUTION
Rien d’extraordinaire dans les « neuf conditions » que V Inter nationale Communiste, composée dune vingtaine de sections nationales^et représentant trentedeux pays, demande de remplir à ceux qui frappent à la porte de sa maison avec l’idée d’y entrer en habitants et non en conquérants. Elles se résument en deux pensées fondamentales : i° Un socialiste doit avoir comme préoccupation exclusive la réalisation socialiste ; 2° Un révolutionnaire doit préparer, par la propagande et l’organisation, la révolution sociale.
La « Deuxième » a tellement, surtout depuis la guerre, déshabitué certains « militants » de toute pensée socialiste et de toute action révolutionnaire que l’énoncé de ces vérités élémentaires les scandalise profondément et semble provoquer « un haut-le-cœur ». Oui, il y a scandale. Seulement, il n’est pas dans les conditions, mais dans la nécessité où s’est trouvée l’Internationale Communiste de rappeler à ses futurs adhérents VA B C socialiste et révolutionnaire.
Notez que la IIIe ne demande même pas que ceux qui ont déshonoré le socialisme en le traînant, malgré Amsterdam, dans les ministères capitalistes et en en faisant une arme fratricide, se rétractent et avouent publiquement leur erreur. Cependant le traité de Versailles et la guerre contre-révolutionnaire qui dévaste actuellement le monde auraient dû ouvrir les yeux aux plus aveugles et leur faire un devoir de conscience élémentaire de dire publiquement leur erreur. Bonne mère, l’Internationale Communiste n’exige même
pas de ses enfants égarés ce petit sacrifice d’amourpropre. Elle dit simplement : « Ne recommencez pas I »
Mais il y a — dira-t-on — « le coup de trique » de l’appel à la classe ouvrière où quelques dures vérités sont dites aux socialistes de guerre. J’avoue n’y rien comprendre. Le scandale n’est pas la trahison socialiste, mais le simple rappel d’un fait incontestable. La conscience socialiste de certains s’est si profondément endormie qu’ils trouvent tout naturel qu’une classe qui se donne comme mission la transformation du monde se mette à la disposition de ses exploiteurs et massacreurs et que ses chefs fassent cause commune — et fusil commun, comme disait jadis Jules Guesde — avec ses ennemis les plus implacables. Tout cela leur paraît naturel. Et, par contre, le rappel au devoir de classe, devient un scandale. Dans quel monde vivons-nous P
De deux choses l’une. Ou tout ce qui s’est passé dans la « Deuxième » était normal. Alors il fallait y rester, pour continuer. Ou la « Deuxième » a failli de telle sorte qu’on a cru nécessaire de la planter là. Dans ce cas, une critique du passé s’impose, et des garanties pour l’avenir également. Après une catastrophe, on prend des mesures, c’est un devoir de prévoyance contre un retour possible. Les héros de la « Deuxième » attendraient-ils de la « Troisième » un « au revoir et merci » P Et qui niera que la chute de la Deuxième fut une véritable catastrophe pour le socialisme ?
Rien ne prouve plus la nécessité des mesures de rigueur que les cris soulevés par la critique modérée
et juste que la Deuxième a faite de la tactique du « socialisme » de guerre. On a massacré, dévasté et ruiné l’Europe. On continue à massacrer, à dévaster et à ruiner des pays entiers en Asie et en Afrique. On affame et on massacre des pays en Révolution. Certains socialistes continuent à s’en faire complices. Tout cela n’est pas du scandale. Tout cela est proclamé naturel. Rien de tout cela ne provoque « un haut-le-cœur » chez nos natures sensibles et délicates. Mais si vous avez le malheur de dénoncer, en termes simples et honnêtes, toutes ces beautés du néo-socialisme de guerre, vous soulevez contre vous une véritable tempête qui se déchaîne du Temps au Populaire.
La vérité est que la « Deuxième » nous a habitués à un régime de silence et de a mensonges conventionnels », de diplomatie et d’indulgence réciproque. On opportunisait et, pendant la guerre, on trahissait en ronde et Ton se pardonnait mutuellement — les mêmes péchés. La Troisième qui innove en tout, rompt également avec ce système d’hypocrisie et de mensonges diplomatiques. Les « honnêtes gens » des Soviets ne mâchent pas leurs paroles. Ils appelent un chat un chat et Albert Thomas ou Noske un « socialiste en congé » chez les capitalistes. Fi donc ! Quels barbares, ces « Troisièmes » ! Ils disent tout haut ce que tout le monde pense. Au lieu de distribuer des cocardes rouges — nos insignes d’honneur — aux lâcheurs de la Deuxième, la Troisième les passe à la couleur jaune. Au lieu de les remercier pour avoir aidé à faire assassiner des millions de prolétaires, elle les blâme assez modérément. C’est inouï !
Les hommes de la IIIe parlent « en révolutionnai-
res ». Ils méprisent et haïssent les gouvernements capitalistes, et ils leur adressent des notes à la Tchitcherine, d’une politesse exquise et ironique. Ils aiment passionnément la cause socialiste et révolutionnaire, et ils parlent avec des socialistes, avec des ouvriers franchement, loyalement, rudement. Et nos « embourgeoisés » ne comprennent pas que ce rude et honnête langage prouve plutôt du respect que de la méchanceté !
Les opportunistes sans parler des social-traîtres avérés, ont des trésors d’indulgence pour eux-mêmes. Et ils sont surpris que ceux qui prennent le socialisme et la révolution au sérieux et qui lui sacrifient tout, absolument tout, les rudoient un peu. Trahir et souiller le socialisme, c’est un péché véniel. On sourit à Thomas. On serre la main à Renaudel — en faisant dans le tuyau de l’oreille — de leur oreille — quelques réserves. Et on crie au scandale, à la tyrannie, à la division socialiste, si l'Internationale rappelle que le nombre des dollars ne doit pas faire oublier celui des trahisons ! Etrange, étrange !...
Je comprends que celui qui n’est pas communiste ou révolutionnaire convaincu sente comme une tyrannie lorsqu’on lui impose les idées des autres. Mais la « Troisième » ne demande pas mieux que ceux qui ne partagent pas ses conceptions* restent chez eux. A l’encontre d’une maison bourgeoise, sont invités dans la maison communiste ceux seulement qui s’invitent eux-mêmes et qui y vont de tout cœur parce qu’ils y trouvent tout ce qui leur est cher. Pour ceux-là les conditions d’admission sembleront toutes naturelles. A la guerre comme à la guerre ! Et nous som-
mes en pleine guerre révolutionnaire. Que ceux qui ne peuvent pas vivre sans frayer avec la bourgeoisie ne se dérangent pas. On ne reçoit que des amis.
Et l’on déclare qu’il n’est pas permis d’être à la fois l’ami des exploiteurs et des exploités. Il n’y a pas d’unité possible entre ceux qui pensent d’une manière diamétralement opposée. Un parti est une association de volontaires. Y doivent adhérer seulement ceux qui partagent ses idées fondamentales, et sa tactique. Vous aimez la liberté ! Vous êtes libre de rejoindre M. Millerand. Vous êtes un partisan passionné de l’autonomie. La Troisième vous indique l’adresse du « Parti » Briand- Augagneur. Chacun tombe du côté où il penche. Et vous serez récompensé par un portefeuille... Mais de grâce, n’exigez pas de la Troisième le langage des salons de la Deuxième. Toutes ces dames y sont réunies. Quelles y restent...
i3 septembre 1920,