L’ADHÉSION OBLIGE
Loin de se plaindrê de la résistance de plus en plus violente des « Reconstructeurs » de droite à l’adhésion à l’Internationale Communiste, il faut s’en féliciter grandement. Elle met fin à une équivoque qui a trop longtemps duré. Il faut qu’on sache que l’adhésion à l’Internationale de Moscou n’est pas une simple question d’étiquette et de numérotage, comme c’était
le cas pour la « Deuxième » où il était permis d’être socialiste sans 1 etre tout en 1 étant. Et ceux qui ne veulent pas y entrer en acceptant et en pratiquant toutes les conditions résultant du caractère même de la nouvelle Internationale, ne doivent pas y être traînés à coups de trique ou de résolutions de Congrès. L’adhésion doit être volontaire, sincère, totale. Elle ne vaut qu’à cette condition.
En effet, de quoi s’agit-il ? De tout l’avenir du socialisme, de tout l’avenir de la classe ouvrière, de tout l’avenir de l’humanité. Envisageons le problème de l’Internationale de la hauteur où le placent les événements eux-mêmes.
Depuis un quart de siècle, l’aspect social du monde a complètement changé et, avec lui, l’attitude des classes dominantes vis-à-vis du socialisme. Cette attitude a passé par trois périodes bien distinctes. Pendant la première période, des Précurseurs, qui dura de la fin du xvme siècle jusqu’à la Révolution de 1 848, on cherchait à tuer le socialisme par le ridicule. Malheureusement, comme c’est fatal avec toute idée nouvelle,. les Précurseurs s’y prêtaient trop facilement : les Saint-Simoniens avec leurs mascarades « religieuses )>, Charles Fourier, avec sa terminologie baroque et quelques idées saugrenues qui cachaient aux yeux des foules ses idées originales et même géniales ; Proudlion avec ses paradoxes retentissants et ses coups de pistolet en l’air qui préludaient à la manière hervéiste, avec de la science, de la probité et un réel talent en plus.
Malgré ces petits grands ridicules, le socialisme,
qui porte en lui l’avenir, se développe, se répand et se perfectionne.
La Révolution de i848 inaugure une nouvelfe tactique de combat contre le socialisme : on cherche à s’en débarrasser par la persécution, par le massacre, le bagne et l’exil. Les journées de juin, le massacre des Communards de Paris, la loi d’exception de Bismarck contre les socialistes allemands, l’interminable martyrologe des révolutionnaires russes, italiens, et espagnols marquent autant de jalons sur la route douloureuse du socialisme de la période héroïque luttant pouf son existence. Il en sort en triomphateur. Le ridicule ne l’a pas abattu. La persécution l’a grandi, et en a fait une force internationale, mondiale.
Alors on essaye le troisième et dernier moyen de combat : la corruption. Au lieu de mettre les socialistes en prison, on leur offre la participation au pouvoir. Les vieux socialistes comme Vaillant et Jules Guesde, survivants de la période héroïque, sentent et comprennent le péril. Malgré toutes les vociférations des « Reconstructeurs » de l’époque, ils brisent l’unité de façade, Lunité-promiscuité pour sauver l’unité des principes, la vie même du socialisme^ La tactique de « grignotage » de tous les Joffre du Capitalisme a échoué. Les capitalistes ont bien « grignoté » quelques individus : MM. Millerand, Briand, Viviani, et tous leurs Buré, et tous leurs Lefèvre, mais le socialisme purifié et consolidé, triompha des corrupteurs. Une nouvelle unité est sortie d’Amsterdam (igo4) qui proclame le Parti socialiste « parti de révolution et de lutte de classes ».
Mais le socialisme de cette époque consolidé comme
organisation et comme doctrine, portait en lui quelques germes morbides : le réformisme et le nationalisme. Malgré Amsterdam, les réformistes sont restés dans le Parti pour y faire la loi. Le nationalisme lui fut encore plus funeste. Tout en proclamant en paroles la solidarité internationale du prolétariat mondial, on a laissé intact le dogme de « la défense nationale » qui, sous le régime de la propriété privée, ne saurait être que défense capitaliste. Les réformistes sabotèrent l’éducation révolutionnaire des masses. Les nationalistes brisèrent, à la première épreuve sérieuse, la solidarité internationale. « Le Confusionnisme des Confusionnismes », ainsi que Jaurès appela le nationalisme, a entraîné non seulement V élite de « la Deuxième », mais des millions de prolétaires s’entre-tuant au profit et pour la gloire de leurs exploiteurs. Ce fut la chute honteuse, la mort de l’Internationale.
Si les gouvernements et les classes privilégiées de l’Europe ne regrettent pas la guerre mondiale, malgré toutes ses horribles conséquences et continuent à guerroyer et à parler de boucheries futures avec une légèreté criminelle, c’est avant tout parce qu’ils se disent : la guerre n’est pas tout de même mauvaise ; elle tue et déshonore non seulement des socialistes, mais le socialisme lui-même. Le mensonge et le sophisme de la défense nationale capitaliste ont failli réussir là où ont échoué toutes les armes aiguisées contre le socialisme : le ridicule, la persécution et la corruption.
La IIIe Internationale a compris le danger. Et elle a déclaré la guerre aux renégats de la Deuxième. Et
— iSo —
pour rendre impossible tout retour au maudit passé, elle combat violemment les causes premières de la chute de « la Deuxième » : le Réformisme, le Nationalisme, la Défense nationale capitaliste.
Il ne s’agit pas seulement de la classe ouvrière de tel ou tel pays. Il s’agit de la vie ou de la mort de la classe ouvrière du monde entier menacée par de nouvelles guerres impérialistes où l’on fera jouer la même sinistre farce de la défense nationale.
Il s’agit de l’humanité tout entière. Dans son discours d’une grande portée historique, au deuxième Congrès de l’Internationale Communiste, Lénine a lumineusement exposé la situation mondiale d’où il résulte qu’un milliard et quart, d’être humains sont soumis, dans notre société capitaliste, au régime d’esclavage, de misère et de honte. Nous conseillons à tous de lire ce remarquable discours bourré de faits et de chiffres, d’une sobriété grandiose, dans la Revue Communiste de septembre.
La IIIe Internationale a comme but de forger l’arme de l’émancipation mondiale. Si elle ne réussit pas, le socialisme fera la même culbute que les deux plus grands mouvements historiques qui l’ont précédé : le Christianisme et la Révolution démocratique qui furent, au début, des forces de libération et qui sont, aujourd’hui, des instruments d’oppression, des boucliers du régime de massacre et de misère.
Longuet, Faure et Pressemane, il ne s’agit pas de votre influence dans le Parti socialiste ; il ne s’agit même pas de YUnité ; il s’agit de l’avenir de l’Humanité. La question de l’adhésion à la Troisième Internationale est pour le socialisme, et pour tous les
hommes, une question d'être ou de ne pas être. Je crois l’avoir prouvé.
v2o septembre 1920.